‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 84 sur 242 · UN DÉBA T S UR L'INDE AU PA ELEMENT A NGLA IS · texte numérisé non relu

UN DÉBA T S UR L'INDE AU PA ELEMENT A NGLA IS

moins de trois minutes. II y a un moment où, grâce à un pli de terrain, tous les chevaux disparaissent aux yeux des spectateurs : quand ils reparaissent, les chances diverses des concurrents commencent à se prononcer. Encore un instant d'anxiété dévorante : cent mille têtes se tournent vers le poteau qui indique le but. Le sort a prononcé. Ce n'est pas lord Derby qui a vaincu. Son fameux cheval n'est arrivé que le second. Le Cordon bleu lui échappe. Le prix échoit au cheval d'un baronnet inconnu, qui réalise de ce seul coup quelque chose comme un million de bénéfice. »

Le lendemain, l'autre lutte reprend avec ardeur aux Communes et se prolonge pendant deux jours. MM. Roebuck et Bright, lord John Russell et Gladstone décident la victoire du ministère et contraignent l'opposition à retirer son projet de blâme. Mais il y avait là autre chose qu'un conflit pour le pouvoir. Le débat offrait le beau spectacle d'une nation debout, délibérant sur ses propres affaires. Quel système de gouvernement l'Angleterre allait-elle suivre dans l'Inde? Les mesures violentes annoncées par lord Canning seraient-elles maintenues? Allait-on au contraire reconnaître et proclamer les véritables maximes du droit éternel^ les lois de la morale |ét de l'humanité? Or, et c'est là ce qui enthousiasmait Mon- [talembert, « la force morale avait été ouvertement et noble- Jment préférée à la force matérielle, par. les organes d'une Igrande nation, qui peut et qui veut faire elle-même ses affaires,... sans avoir besoin de se mettre en tutelle et de cher- 'cher le salut en dehors de sa virile et intelligente énergie ».

Il revenait en France, ému et satisfait de ce qu'il venait ,de voir, lorsque les derniers numéros de [^Univers lui tombèrent sous les yeux. Il y trouva une série d'invectives violentes contre l'Angleterre et cette déclaration de Louis Veuillot au sujet des récents débats : « Le Parlement anglais vient i^de jouer à grand appareil une de ces farces, comme on en trouve beaucoup dans l'histoire des assemblées délibérantes. » Ces paroles injustes l'indignèrent : de là son fameux article : Un débat sur l'Inde au Parlement anglais.

Montalembert y raconte en des pages pleines de vie, de ^couleur et d'éloquence l'importante discussion résumée plus ^haut. Çà et là, quelques traits visent la situation politique fde la France. On peut trouver qu'il voit cette situation trop

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en noir et que son amour du parlementarisme anglais déborde parfois jusqu'au panégyrique. Mais le lecteur, entraîné par le récit, remarque à peines ces légères exagérations. Elles paraîtraient aujourd'hui d'une modération exemplaire. On en jugera par le début, dans lequel la censure impériale découvrit toute sorte de délits :

« Il est des esprits mal faits pour qui le repos et le silence ne sont pas le bien suprême. Il ya des gens qui éprouvent de temps à autre le besoin de sortir de la tranquille uniformité de leur vie habituelle. Il y a des soldats qui vaincus, blessés, enchaînés, condamnés à une mortelle inaction, se consolent et se raniment à la vue des luttes et des périls d'autrui. ... Je confesse ingénument que je suis de ces gens-là : et j'ajoute que, à ce mal, dont il est si peu reçu aujourd'hui de souffrir, j'ai trouvé un remède. Quand je sens que le marasme me gagne, quand les oreilles me tintent, tantôt du bourdonnement des chroniqueurs d'antichambre, tantôt du fracas des fanatiques qui se croient nos maîtres et des hypocrites qui nous croient leurs dupes; quand j'étouffe sous le poids d'une atmosphère chargée de miasmes serviles et corrupteurs, je cours respirer un air plus pur et prendre un bain de vie dans la libre Angleterre. »

Les principaux rédacteurs an Correspondant ^ auxquels Montalembert communique son travail, n'aperçoivent pas le danger. A vrai dire, MM. Foisset et Moreau jugent l'article imprudent, en raison de l'impopularité de l'Angleterre ; mais MM. de Falloux, de Broglie, Gochin, de Meaux, Bufïet et l'abbé Meignanse déclarent pour l'insertion immédiate. Mieux vaudrait, remarquent pourtant ces deux derniers, supprimer la première page. L'avis de Lacordaire dissipe tous les doutes :

« Ce travail, dit-il, en laissant de côté le style qui est \if, spirituel, éloquent, me paraît sainement pensé. Tes réserves sur les cruautés anglaises dans la guerre de l'Inde sont énergiques; elles le sont aussi à l'endroit de lord Palmerston; et enfin, tu ne caches nullement les défauts du caractère anglais, qui le rendent peu aimable aux peuples de l'Orient et de l'Occident... Quant à l'estime que tu fais des coutumes, des institutions, de l'esprit public, des libertés et des tendances progressives de l'Angleterre, je n'ai rien à y contredire; ce sont aussi mes sentiments. Rendre justice à un peuple protestant, ce n'est point attaquer l'Église ; nous rendons bien justice à la Grèce et à Rome; combien plus à un peuple qui fut catholique, dont les lois et les traditions se sont formées sous l'influence de l'Église et qui, malgré sa défection schismatique, a

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