‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 87 sur 242 · LA CONDAMNATION · texte numérisé non relu

LA CONDAMNATION

leur qui s'éteint, laissez-nous mourir tranquilles et fidèles! Nous sommes assez malheureux de voir notre cause, notre sainte et glorieuse cause trahie, vaincue, reniée, insultée; laissez-nous croire que nous pouvons lui garder au fond de nos cœurs un inviolable attachement ; laissez-nous le penser, laissez-nous le dire! Laissez-nous garder et rappeler le souvenir de ces grands combats de la parole qui nous ont fait connaître, qui nous ont fait aimer les généreuses institutions que nous avons défendues, que nous défendrons toujours et auxquelles nous serons fidèles jusqu'à notre dernière heure. »

Dufaure parle à son tour. « Il ne laisse pas debout le moindre débris de Taccusation, raconte Montalembert. Tout le monde croit, sinon à un acquittement, du moins à une peine insignifiante; mais, tout au contraire. Après une heure de délibération (animée pour l'assistance par la conversation facétieuse de Villemain), après des mesures brutales prises par le président contre la moindre démonstration du public, le tribunal prononce une sentence qui me condamne à six mois de prison, 3 000 francs d'amende, me soumet à la loi des suspects de 1848, qui me rend passible d'expulsion ou de déportation en Algérie, et enfin a l'impudence d'affirmer que j'écris (( comme des gens qui ne se respectent point » . Il est 7 heures 1/2 du soir. L'assistance s'écoule assez étonnée. Je reviens à pied avec mon gendre et le bon Cochin, très fier d'avoir été ainsi purifié de mes anciens attouchements avec l'Empire. »

A cette nouvelle, le sentiment public semble se réveiller; on prodigue au condamné les marques de la plus vive sympathie. En Angleterre, fémotion est générale et la police impériale doit faire saisir aux frontières onze journaux anglais. L'Académie française pense à lever sa séance en signe de protestation. Le vieux chancelier Pasquier, malgré ses 93 ans, se montre le plus ardent de tous : « Il n'y a plus de magistrats en France, s'écrie-t-il ; il n'y a plus que des jiigeiirs, des paltoquets! (1) »

(1) Journal. — Il écrivait encore, le 25 novembre, à la comtesse de Boigne : « Je gémis profondément en pensant qu'il s'est trouvé en France des magistrats capables de rendre un tel arrêt. Un jour viendra où la victime du jugement rendu hier sera suffisamment et noblement vengée. Pour le moment, le coup porte sur un homme cruellement affaibli par la maladie. S'il succombait malheureusement, ceux qui le poursuivent en seraient sûrement peu affligés mais on leur demanderait compte, ils peuvent en être sûrs, de la vie

Que résoudre cependant? Faut-il en appeler? MM. Guizot, VilJemain, de Vatimesnil, Beugnot, Berryer et Dufaure le conseillent énergiquement; d'autres supplient Montalembert de quitter la France, de ne pas s'exposer aux tortures d'un internement ou d'une détention. Tel est l'avis du chancelier Pasquier, du vieux duc de Broglie et surtout du P. Lacordaire :

<( C'est sans doute un grand sacrifice, écrit-il, de quitter sa patrie ; mais il est des occasions où c'est un honneur. Tu as consacré ta vie à l'établissement en France d'une liberté sérieuse et honnête; tu as obtenu pour elle une liberté qui n'y a pas péri jusqu'à présent, la liberté de l'enseignement et de l'éducation. Que te restait-il, sinon de souffrir pour cette cause qui te doit déjà tant et à qui tu dois aussi ton illustration civile et religieuse? Tu seras, parmi les hommes honorables de ce temps, du très petit nombre qui aura sacrifié quelque chose aux convictions de leur vie et à la cause du droit. Dieu seul sait si nous verrons des jours meilleurs et si la France est digne de ressaisir sous nos yeux les institutions qu'elle a perdues par sa faute. Mais, quoi qu'il arrive de notre temps, l'avenir se lèvera sur notre tombe. Il nous y trouvera purs de trahison, de défection, d'adulation du succès, et constants dans notre espérance d'un régime politique et religieux, digne du christianisme dont nous sommes les enfants. Nous avons méprisé pour notre foi l'appui du despotisme, quelque part qu'il règne; nous n'avons attendu son triomphe que des armes qu'employaient les apôtres et les martyrs, et, s'il doit triompher en effet dans ce monde livré à tant de désordres de cœur et d'esprit, il ne le fera que par ces moyens qui lui donnèrent l'empire sur le paganisme, et qui l'ont sauvé jusqu'à présent des haines conjurées d'une fausse philosophie et d'une fausse politique. Voilà, mon cher ami, notre consolation, la tienne en particulier. Rien de grand jamais ne fut exempt du signe sensible de la croix; la souffrance, qui a sauvé le monde, est le sacrement immortel de toute grandeur... (1) »

Montalembert ne se rendit pas aux conseils de son ami; il avait résolu d'affronter la lutte jusqu'au bout; mais le 2 décembre, en ouvrant le Moniteur^ il y trouva ces lignes : « L'Empereur, à l'occasion du Deux Décembre, a fait grâce à M. de Montalembert de la peine prononcée contre lui. »

ainsi tranchée de l'un des plus beaux talents que la France ait possédé dans l'art oratoire, d'un homme qui a constamment fait servir ce talent à la défense des plus justes causes et quelquefois des plus saintes, d'un homme qui a surtout pris en main la cause de la rehgion, entendue dans ses plus respectables, ses plus divins principes... » (1) Lacordaire à Montalembert, 26 novembre 1858.

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