‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 88 sur 242 · LA GRACE IMPERIALE · texte numérisé non relu

LA GRACE IMPERIALE

Quelle ne fut pas son indignation? Trois jours auparavant, il avait supplié le cardinal Morlot, archevêque de Paris, de ne faire aucune démarche en sa faveur. « Fier et honoré d'une condamnation qui constate ma fidélité aux principes politiques de ma vie entière, et qui vient si à propos pour justifier aux yeux de l'Europe ce que j'ai dit ou pensé sur la condition actuelle de la P'rance, je n'ai en ce moment d'autre ambition que de laisser k mes juges la responsabilité de leurs actes; je ne pourrais donc regarder que comme une véritable injure la moindre faveur émanée du pouvoir impérial. (1) » Le choix du Deux Décembre lui parut une espièglerie blessante, indigne d'un souverain. Cette grâce était d'ailleurs illégale. L'appel à une juridiction supérieure suspendait à la fois la sentence des premiers juges et l'exercice du droit de grâce. Montalembert repoussa donc dédaigneusement l'injurieuse faveur qu'on lui offrait. Le jour même, il écrivit diU Moniteur : « Condamné le '2k novembre, j'ai interjeté appel de la sentence prononcée contre moi. Aucun pouvoir en France n'a eu, jusqu'à présent, le droit de faire remise d'une peine qui n'est pas définitive. Je suis de ceux qui croient encore au droit et n'acceptent pas de grâce. »

Il fallut bien le juger encore une fois. Ce fut le mardi 21 décembre , au milieu d'une foule sympathique , dans laquelle on remarquait MM. Guizot, de Falloux, Vitet, Villemain, de Corcelles, Odilon-Barrot, etc. Le président de la cour, M. Perrot de Chezelles, ne fit subir à Montalembert aucun interrogatoire. Bien que Faccusé eût préparé sa défense, il s'abstint de la présenter et en laissa le soin à ses défenseurs. Dufaure parla le premier, non plus cette fois pour le Correspondant qui n'avait pas interjeté appel, mais pour Montalembert lui-même. Il saisit l'un après Fautre les chefs d'accusation, les prétendus délits reprochés à son client et les

(1) Montalembert au cardinal Morlot, 29 novembre 1858.

écrasa de sa vigoureuse logique. L'inanité des charges relevées contre Montalembert apparut avec une impérieuse évidence. La péroraison de ce plaidoyer restera, dit Montalembert, dans les annales de l'éloquence judiciaire :

« Eh quoi, dit-il, les liommes qui ont servi Napoléon pr ou les autres souverains*, pourront garder pour ces princes de respectueux et ineffaçables regrets, et il ne sera pas permis d'en conserver pour des idées dont notre intelligence s'est nourrie, pour des institutions dont nous espérions voir sortir la grandeur de notre patrie. Un homme est entré dans la vie publique à l'âge où, nous autres, nous cherchons laborieusement une profession. Il y est entré avec toutes les illusions et toutes les ardeurs de la jeunesse; il a eu le bonheur de prendre en main, dès les premiers jours, une sainte et grande cause, et il l'a prise en main avec une telle autorité que personne en France n'a pu lui contester le droit d'en porter le drapeau; il l'a défendue pendant vingt ans au railieu des luttes les plus vives; il a obtenu des succès personnels éclatants, et ce qui lui était bien plus précieux encore, des succès réels pour la cause qu'il défendait; et il a obtenu tout cela par la liberté de la discussion, de la tribune; je ne m'étonnerai vraiment pas, lorsque la tribune sera tombée, lorsque tout fera silence autour de lui, s'il va dans un pays voisin et s'il assiste à l'un de ces grands drames de la libre discussion, dans lesquels se succèdent les plus éminents orateurs d'un pays très éclairé, je ne m'étonnerai pas s'il s'anime avec eux, s'il se passionne avec eux. Il croira revoir ses rivaux, ses amis, ses combats d'autrefois; il éprouvera le besoin de dire, d'exprimer tout haut ses émotions. Son langage sera vif et coloré. Et si, au milieu de ses expressions, quelque terme de comparaison avec des pays qui s'accommodent d'une autre vie publique lui échappe, vous ne saisirez pas ce mot au passage; vous n'oublierez pas l'impression générale d'un écrit de 70 pages pour ne garder en mémoire qu'une page isolée, une expression trop vive, y voir un délit et le condamner! »

Le procureur général, M. Chaix d'Est-Ange, soutint l'accusation, tâche difficile et indigne de son réel talent.. De l'avis de tous ceux qui l'entendirent, il s'en acquitta médiocrement et ne s'éleva guère au-dessus du magistrat de la correctionnelle. Il parla sans conviction, s'efforça d'être sarcastique et fournit à Berryer qui lui répliqua, l'occasion d'un nouveau triomphe. Jamais peut-être l'indignation et le dédain n'avaient paru à ce point dans le langage de Berryer; chacune de ses paroles, en justifiant Montalembert, cinglait ses accusateurs et flétrissait les transfuges de la liberté. L'auditoire tressaillit

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