‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 89 sur 242 · LE PLAIDOYER DE BERRYER · texte numérisé non relu

LE PLAIDOYER DE BERRYER

lorsqu'au sujet de la note du Monitew% il prononça ces audacieuses paroles :

«... Nous n'avons point le décret qui promulgue officiellement cette grâce. Nous ne connaissons que ces deux lignes sans signature, que ces deux lignes anonymes de la partie non officielle du Moniteur. Si le rédacteur qui les a écrites avait eu quelque dignité morale, s'il avait eu quelque délicatesse et quelque élévation dans l'âme, il aurait compris qu'il était indigne de venir mêler le sarcasme et le bel esprit à l'exercice de la plus noble, de la plus touchante prérogative de la souveraineté. Ce rédacteur anonyme comprend bien mal la grandeur du pouvoir; il faut qu'il ait une triste âme!... »

M. Ghaix d'Est-Ange reprochait à Montalembert d'avoir insulté la magistrature : « Les opinions de M. de Montalembert sur la magistrature sont connues, répliqua Berryer. Rendez-moi votre discours de 1849 ; voyons ce que vous disiez de cette magistrature qu'on prétend que vous insultez aujourd'hui... » Et prenant le livre que Montalembert lui tendait, il franchit les degrés du prétoire et lut aux juges le passage du discours de 1849, dans lequel la magistrature est comparée à un sacerdoce : « Voilà, Messieurs, ce qu'il pense de vous. La magistrature serait bien ingrate si elle l'avait oublié. »

Mais, plus que tout le reste, la façon dont Berryer justifia la conduite de Montalembert pendant et après le coup d'État, combla celui-ci de joie. « Cette seconde partie de la plaidoirie, écrivait-il, est l'un des plus grands honneurs et l'un des plus grands bonheurs de ma vie. Me voir ainsi non seulement défendu, mais encore vengé sur le point le plus sombre et le plus équivoque de ma carrière publique, par le plus grand orateur de France, et par celui-là même qui était alors mon adversaire, c'est une consolation et une satisfaction que je n'aurais jamais osé espérer, et qui m'est accordée avec une plénitude incomparable. Que le Dieu des miséricordes en soit à jamais béni et remercié! »

La Cour rendit son arrêt le soir même. Elle écarta le délit d'attaque aux droits que l'Empereur tenait du suffrage universel et de la Constitution, supprima le considérant inju-

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rieux sur les écrivains qui ne se respectent pas, et réduisit l'emprisonnement de six mois à trois mois.

Montalembert considéra cet arrêt comme une victoire. <( Tout, dans cette grosse affaire, disait-il, a tourné à mon profit et à la confusion de mon tout puissant adversaire. » Sans doute, cette confusion ne fut pas aussi profonde que l'espérait Montalembert. Rien ne transpira au dehors des éloquentes plaidoiries de Dufaure et de Berryer. En France, l'opinion bâillonnée ne pouvait s'exprimer librement. Mais la presse européenne ne craignit pas de blâmer ces poursuites étranges. L'Empereur sentit qu'il avait commis une maladresse et que l'exécution de l'arrêt serait une faute. Dès le 28 décembre, il imposa sa grâce à Montalembert.

Lui cependant s'estimait heureux d'avoir souffert pour la liberté. De toutes parts, on le félicitait de son attitude : « Vous avez fait la première brèche à cet esprit de lâcheté et de servilité sous lequel notre pauvre pays succombe depuis sept ans, lui écrivait le prince de Joinville. Espérons que la brèche s'élargira et que l'exemple sera contagieux. En pareille matière, un commencement est immense. (1) » Ajoutons avec M. de Meaux que Montalembert « conquit ce jour-là ce qu'il ambitionnait à cette époque, une place incontestée parmi les vaincus de l'Empire, les vaincus qui ne désarmaient pas. Les parlementaires qu'avait éloignés de lui son attitude à la suite du coup d'État s'en rapprochèrent et ne s'en séparèrent plus. La rare jeunesse qui commençait à se fatiguer du repos et du silence publics, se tourna vers lui. En dépit des préjugés soulevés contre sa foi religieuse, son amour delà liberté cessa d'être contesté. Déjà délaissé par le parti qu'il avait formé, le parti catholique, il reprit pied dans le parti libéral, parti qui avait perdu son crédit dans le présent, mais qui avait chance de le reprendre dans l'avenir. « Soyez, lui écrivait le prince de Broglie, retenu loin du théâtre de l'action en Algérie pour soigner la santé de sa femme , soyez le Chateaubriand du second Empire. (2) »

(1) Le prince de Joinville à Montalembert, 29 décembre 1858.

(2) Mémoires inédits. — Plein de reconnaissance pour MM. Berryer et Du-

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