L'EMPEREUR EN BRETAGNE
qu'à terre devant les curés qui, depuis le passage de l'Empereur, ont conquis le haut du pavé et se promènent le tricorne sur l'oreille d'un air tout à fait vainqueur. (1) »
Le pèlerinage impérial prit fin à Rennes. L'évêque de cette ville, M^'' Brossais Saint-Marc, reçut les souverains au seuil de sa cathédrale. C'était lui qui, par ses démonstrations antérieures, ses circulaires et son impitoyable pression sur son clergé, avait imposé le diapason à ses voisins. Il les dépassa tous en flagornerie : « Sire, il convient surtout au clergé, dit-il, de vous offrir son tribut de gratitude, à vous l'héritier du restaurateur de notre sainte religion, à vous le soutien de la papauté au xix^ siècle, à vous, de tous les monarques français depuis saint Louis, le plus dévoué à l'Église et à son œuvre de civilisation et de progrès. « Flatté d'être transformé en saint Louis, l'Empereur transforma l'évêque de Rennes en archevêque, « comme on met, au terme du voyage, le pourboire dans la main du conducteur « (2).
C'est là ce que Louis Veuillot appelait a un grand événement religieux... L'influence, disait-il, en sera considérable dans le monde... L'Empereur a fait un acte et prononcé des paroles qui valent mieux que le gain d'une bataille. On nous reproche notre zèle impérialiste : ce zèle est celui de la religion d'abord, celui de la paix civile ensuite, entin celui delà gloire française, trois choses qui sauveront la liberté. (3) »
Quand Louis Veuillot écrivait ces lignes, il ignorait qu'un mois auparavant, dans l'entrevue de Plombières (20 juillet 1858), Napoléon III avait livré le pape à l'Italie et accordé à Cavour le démembrement des États pontificaux. Depuis longtemps, Montalembert, qui suivait de près les événements, voyait monter ce grand orage. Vers la fin de cette année 1858, il se promenait avec M. Besson autour des ruines du vieux château de Maiche, et l'abbé l'engageait à renoncer à la politique pour s'occuper des Moines cV Occident. Mais lui, sentant que de graves dangers menaçaient l'Église, s'indignait à l'idée de laisser dormir son épée. Ce fut avec un
(1)M. de Carné à Montalembert; du Pérennou, 30 août 1858.
(2) M. de Falioux.
(3) Z7mvers, 24aoùt 1858.
accent de tristesse amère qu'il prononça ces paroles prophétiques : a On veut maintenant que je ne m'occupe plus de politique... Il déplaît à certaines gens de voir leur ancien porte-drapeau demeurer à son poste tandis qu'ils l'ont déserté. Ils ont trouvé d'autres défenseurs, ce sont les gendarmes, c'est le bras séculier; ils n'ont plus besoin de moi. Nous ne i sommes plus d'accord ni sur le bonheur, si sur l'honneur. Le bonheur, on le met à vivre tranquille et à fermer les yeux sur les périls de l'Église; l'honneur, à se taire quand il ] faudrait parler et signaler l'ennemi. Mais attendez un peu ; les événements nous ramèneront bientôt à la triste réalité. Nous livrons le Pape au Piémont; le Piémont nous livrera un jour,
et NOUS TOMBERONS AVEC LE PaPE. (1) »
(1) Me' Besson, Montalembert en Franche-Comté, p. 167.