LE SALON DE LA RLE DU BAC
graphie fidèle, pour se fixer comme des chefs-d'œuvre ».
Cependant Montalembert aperçoit quelques jeunes gens, un peu perdus et intimidés parmi tant d'hôtes illustres, et il quitte tout pour s'en occuper. « Cette bienveillance attentive, raconte un témoin des plus autorisés1, cette sollicitude ardente et minutieuse pour la jeunesse, je l'ai comme bien d'autres alors éprouvée, et j'en ai comme bien d'autres été touché. S'il pensait pouvoir intéresser quelque homme célèbre ou considérable à un obscur débutant, il ne manquait pas de les rapprocher. C'est ainsi que. comptant sur l'érudition de M. Yillemain, il me présenta à lui comme l'auteur d'un article sur Bodin. Et voilà M. Yillemain qui, se souvenant ou bien imaginant que Bodin avait écrit contre le suffrage universel et s'était inspiré d'Aristote, me récite avec un accent passionné un texte d'Aristote contre ce mode de suffrage. J'ai su depuis qu'un autre jour, il avait débité avec plus de chaleur encore des vers grecs à Mme de Montalembert. Nous n'avions rien compris ni l'un ni l'autre, mais nous applaudîmes de confiance en admirant une telle mémoire. »
Comment s'étonner après cela que Montalembert soit recherché par les salons les plus en vue de l'époque? Le soir, après ses journées laborieuses, volontiers accepte-t-il de s'y récréer quelques instants. Chez Mme de Gontaut, l'amie de MgrDupanloup, il converse, comme jadis avec Mmo Swetehine, des intérêts religieux les plus actuels. Dans le salon de la duchesse de Galbera, plus politique, plus mélangé, il rencontre les débris du gouvernement de Juillet et les membres du corps diplomatique. Montalembert apprécie fort cette noble et généreuse étrangère; il entretient avec elle une correspondance assez suivie. Bien d'autres maisons, les Duchàtel, les d'Harcourt, Mmc de Forbin, la princesse Liéven, se disputent la présence de l'orateur catholique... Mais de bonne heure, ordinairement dès les premiers jours de juin, il part pour les eaux ou pour les champs. C'est là qu'il nous faut L'accompagner.
l M. h- vicomte do Meaux, Mém lits.
Déjà nous avons visité Maiche : rendons-nous à la Roche en Breny. L'accès n'en est pas facile. Il faut descendre à Montbard, sur la ligne de Lyon, et suivre par Semur une longue route de voitures. Au bout de quelques heures, après avoir traversé la bourgade plate et banale de la Roche en Breny, on s'engage dans une avenue plantée de tilleuls et d'accacias. Un pont de pierre remplace l'ancien pont-levis et introduit le visiteur dans la cour du château. C'est en 1841, nous l'avons dit, au moment où la bande noire allait le démolir, que Montalembert a découvert et acheté le vieux manoir bourguignon. L'aspect en est imposant et sévère. Les massives tourelles qui le flanquent plongent leurs murs gris dans des fossés remplis d'eau. Un lierre épais, soigneusement taillé, tapisse la façade d'entrée. D'élégantes fenêtres du quatorzième siècle, restaurées par Montalembert, portent des inscriptions significatives : Ni espoir, ni peur (1) — Ferrum fero , ferro feror — Plus d honneur que d'honneurs
— et cette autre empruntée à Phèdre : Donec fortunam criminis pudeat sut. De l'autre côté, la vue s'étend au loin, dans un horizon presque sans bornes, sur les bois, les étangs et les gracieuses collines du Morvan.
Mais pénétrons à J 'intérieur. Voici à droite la salle à manger, qui renferme les portraits des ancêtres. A gauche, s'ouvre le grand salon d'honneur. Sur les murs, décorés comme au moyen âge, apparaissent les anciens ducs de Bourgogne, avec de hères inscriptions empruntées à l'histoire de cette province. Aux poutres du plafond, les écussons de la famille et des devises cueillies par le maître en de vieilles chroniques : Pour l'âme et Thonneur — Ou bien ou rien
— T obéis à qui je dois, je sers à qui me plaît, je suis à qui me mérite. « C'est tout un cours de morale! » s'écriait le
(1) Cette devise a été parfois mal comprise, et l'on a été jusqu'à en Caire un grief à Montalembert. On ne saurait mieux l'expliquer qu'en la rapprochant de ces belles paroles du Taciturne : « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. »