LA FAMILLE
son action personnelle. Foisset pouvait en toute justice écrire à son ami : « C'est la grâce des grâces d'avoir reçu de Dieu une femme comme Mme de Montalembert. Tous les dons à la fois : la noblesse du sang et celle de l'âme , la beauté et la bonté, l'étendue et la grâce de l'esprit, la foi des croisés et l'amour de la liberté moderne, le culte du moyen âge et l'intelligence des temps nouveaux. (1) » Pendant trente-quatre années, personne n'a secondé l'orateur catholique avec plus de dévouement, personne ne l'a soutenu avec plus de persévérance et conseillé avec plus de sagesse. Montalembert avait pleine confiance en ses lumières; il la consultait en toutes ses entreprises, et une joie délicieuse lui montait au cœur, lorsqu'après avoir lu à sa femme quelque article consacré à la défense de l'Eglise, il pouvait écrire : « Anna s'est identifiée d'une manière très active à mes dernières préoccupations... Elle admire ce que j'ai dit et elle baise tendrement les doigts qui ont écrit ces pages, qui répondent, dit-elle, à toutes ses convictions. » Dans son portrait du duc de Saint-Simon , Montalembert insiste à dessein sur « l'union intime , parfaite et si pleinement réciproque » qui régna toujours entre lui et celle qu'il appelait « sa perle unique » ; il cite avec complaisance les témoignages de reconnaissance et de fidélité de Fauteur des Mémoires pour cette femme « toujours plus sa2e que moi » ; il nous montre le vieux grand homme, seul, oublié de tous, sans postérité masculine pour hériter de cette pairie qu'il prisait si fort, ordonnant que, dans le caveau de famille, son cercueil fût attaché par une chaîne de fer à celui de la duchesse, et « si bien rivé qu'il soit impossible de les détacher l'un de l'autre sans les briser tous deux ». Sous ces traits touchants Montalembert se peint luimême autant que Saint-Simon.
Quatre filles restaient de cette sainte union : Elisabeth. Catherine, Madeleine et Généreuse-Thérèse, née a Maiche en 1856. Montalembert n'éprouvait-il pas quelque mécompte de ne point se survivre dans un iils qu'il <ïit formé â s<m Image? « Bah! disait-il plaisamment, un Iils eût peut-être
(l; 10 janvier 1861.
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mal tourné; il serait devenu sénateur ou chambellan... Je ne puis que répéter la belle parole de Bourdaloue au bon Dieu : « Mon Dieu, je ne sais si vous êtes content de moi; mais je « suis, moi, très content de vous... » En vérité, je ne saurais assez remercier Dieu de m' avoir donné une succession de filles, également délicieuses, quoique si difFérentes les unes des autres. » Aussi bien, ces qualités d'esprit et de cœur qu'il appréciait chez elles, c'était lui qui les avait en grande partie semées et entretenues. Avec quelle sollicitude il veilla à leur éducation ! Mme de Montalembert et lui se partagèrent cette œuvre délicate.
Dès le matin, à la première heure, il s'occupait de ses enfants, leur donnant, tout en faisant sa barbe, une leçon de langue vivante ou d'histoire. Elles apportaient leur page d'anglais, d'allemand, voire même de latin; et chaque phrase, chaque mot, étaient examinés et discutés avec le plus grand soin. Le professeur savait répandre sur toutes choses une vie, un intérêt extraordinaires. S'agissait-il d'histoire, il fallait juger les événements, apprécier les caractères, dire ce qu'on pensait de tel ou tel personnage. Celle qui, de préférence . se prononçait pour les causes vaincues et les héros malheureux recevait des éloges. Surtout on ne devait jamais trouver quelque chose d'ennuyeux ou de difficile : « Sachez, disait-il, que ces deux mots sont synonymes de niais et de paresseux. Je ne permets pas qu'on les prononce devant moi. » Même de loin, il suivait les progrès de ses filles; il exigeait qu'elles lui écrivissent en anglais ou en allemand, et que leurs lettres fussent un compte rendu sérieux de leurs lectures et de leurs travaux.
Avant tout Montalembert recommande à ses enfants le bon emploi du temps. Tuer le temps! cela l'indigne à l'égal d'un sacrilège. Il veut que chaque heure, chaque instant de la journée soit rempli par une obligation ou un devoir. Il se soumet strictement lui-même à cette loi, et sa vie à la Roche est des plus réglées. Levé à sept heures, il se rend, malgré la distance et autant qu'il le peut, à la messe du village, puis, de retour au château, s'enferme dans sa bibliothèque jusqu'à midi. Pendant ce temps, il reste inabordable; il compose les