RAPPORT SUR LA LOI DU DIMANCHE
tout prestige, et cette plainte universelle n'est que trop fondée. On se demande avec surprise et avec effroi d'où sortent ces masses d'hommes sans loi ni loi, qui apparaissent aux jours des discordes sociales, et, comme les hordes barbares d'il y a quinze siècles, menacent d'engloutir toute une civilisation. {Approbation à droite. On a raison de s'en alarmer, mais on n'a pas le droit de s'en étonner. Elles sortent de ces abîmes où ou a refoulé les populations en les forçant de travailler le dimanche [Exclamaà gauche , en les arrachant à tout ce que la religion avait si naturellement imaginé pour les instruire et les consoler en ce grand jour, en permettant que le sceau de l'ignorance soit imprimé sur leurs âmes par ia main d'une insatiable cupidité. Elles sont affamées, parce qu'on les a privées de tout aliment moral; elles sont sans foi, parce que des hommes riches et instruits ont travaillé pendant un siècle [Vive approbation à droite , avec une infatigable persévérance, à extirper ce trésor de leurs cœurs. ^Applaudissements ironiques à gauche.) Elles sont sans lois, parce que, trop souvent, en violant eux-mêmes la première des lois, leurs maîtres et leurs guides leur ont appris à n'en respecter aucune. »
Montalembert montrait que la profanation du dimanche est un attentat à la liberté, à l'égalité et à la dignité de l'ouvrier: il protestait, lui, Tardent libéral, contre la neutralité de l'État en matière religieuse : « L'intervention de l'État, quand elle se renferme dans les limites tracées par la nature même des deux pouvoirs, spirituel et temporel, est non seulement licite et utile, mais nécessaire. Il en est delà religion comme de la justice, comme de l'innocence, comme de la vérité; celui qui ne la défend pas la trahit ou l'opprime. L'Etat qui assiste tranquillement à la ruine du principe fondamental de toute société, devient le complice de cette ruine avant d'en être la victime. » La loi proposée interdisait les travaux publics le dimanche, défendait dans les contrats toute clause obligeant l'ouvrier à travailler le dimanche, ei permettait enlin aux municipalités de faire fermer les cabarets pendant les offices.
Ce rapport, Montalembert le remarque lui-même, fut accueilli « par les huées, les interruptions les plus insultantes de la gauche et par l'abandon le plus complet de La droite ». — « Assez! assez! » lui criait-on. Deboul dans L'hémicycle, M. de la Rochejacquelein disail en gesticulant : « Heureusement, ce monsieur-là n'a jamais été de notre parti! Le mandcinriii ne prend pas! Renvoyé à Charentonl »
WU.MALLMI'.I.I. I. — III. 2
Pas un membre de la majorité ne daigna féliciter l'orateur ; les prêtres de l'Assemblée le désavouèrent et Mgr Parisis lui reprocha vivement de ne pas être légitimiste. « Je dois trembler, écrivait Montalembert, que cet échec ne soit le signal de la réaction contre le mouvement religieux qui marchait si bien depuis deux ans. Je cherche à en profiter pour mon àme, qui a tant besoin de semblables coups et qui, heureusement, tout en étant inondée d'amertume, sait reconnaître la main d'où ils partent et la vénérer. (1) »
Cependant la lutte s'aggravait entre l'Assemblée et le Président; Montalembert le constatait avec douleur; mais il semblait que le prince Louis cherchât l'occasion d'un conflit. Huit jours après la destitution de Ghangarnier, le Président demandait à l'Assemblée un crédit de 1 800 000 francs pour ses frais de représentation. En vain Montalembert le suppliait d'attendre. Pourquoi s'exposer à un échec certain? Au fond, cet échec valait mieux pour le Président que la dotation ellemême : il rendait l'Assemblée impopulaire.
Par 13 voix sur 15, la commission repoussa les crédits demandés. L'Assemblée allait les rejeter elle-même sans discourir, lorsque Montalembert prit la parole. Il trouvait injuste et dan séreuse la guerre faite au Président et ne craignit pas de le dire. Il examina la conduite générale du prince depuis son avènement, et soutint qu'il avait tenu beaucoup plus qu'il n'avait promis, à la différence de la plupart des princes et des pouvoirs de ce monde, qui promettent en général beaucoup plus qu'ils ne tiennent :
« Vous me direz qu'il a fait des fautes? Vraiment? Vous avez découvert cela? Permettez-moi de vous demander si vous avez connu un gouvernement quelconque au monde qui ne fil pas de fautes?... Il y a bien des
(1) journal. 10 décembre 1850. En dehors de l'Assemblée, l'effet fut différent. Ce rapport valut à l'orateur de nombreuses sympathies; il ne nuisit point à son élection académique, comme il l'avait craint tout d'abord. ■ M. Guizot a dit au chancelier que tout ce que j'avais dit était excellent, et qu'il n'y avait à blâmer que la conduite du président Dupin et celle du parti religieux qui m'avait abandonné. M. Thiers a pris ma défense avec la plus grande chaleur et a dit à M. Dupin que ce rapport était un titre de plus à l'Académie et ne renfermait pas un mot qui ne fût noble, sincère et digne de moi. - (Lettre au comte F. de Mérode, 20 décembre LG50.)