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RECEPTIONS A LA ROCHE

Mais, de loin, je me sens plus de courage et je me soulage en vous priant de croire que vous occupez une place hors ligne dans mon cœur, tant pour le passé que pour le présent... (1) »

Et Foisset répond : « Il est si simple que je vous aimeî Quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois en 1837, je vous aimais d'avance et il eût été contre nature que je ne me fusse pas donné à vous comme à un frère d'armes. Mais depuis, (et même avant que le bon Dieu me fit voir en vous mon général), vous m'avez montré tant de confiance d'abord et plus tard tant d'affection que je n'ai aucun mérite à être profondément à vous. Vous avez fait pour moi ce que personne au monde n'avait fait pour nul autre. Dieu vous le rende! Pour moi je sens toute mon impuissance, quoi que je puisse faire jamais. (2) »

Voici Augustin Cochin et le prince Albert deBroglie qui discutent avec le maître. Celui-ci, dans un accès de découragement, vient d'exprimer la crainte de s'être trompé en poursuivant l'alliance de la religion et de la liberté. Cochin relève '.ivement ces paroles. Il est jeune, sympathique, spirituel, bloquent, généreux, plein d'avenir et par conséquent optimiste : « Ce dont vous ne vous consolez pas, dit-il à Montalembert, c'est que votre conviction ne soit pas partagée par la foule; vos principes sont indifférents k la foule. Depuis quand cettenoble famille desFénelon etdes Turgot, à laquelle vous appartenez si légitimement, s'est-elle crue populaire? Qu'importe la foule à l'élite ? Vous, le plus courageux des hommes, vous à qui le combat plaît sans la victoire, vous qui, comme M. Bunsen dans ses dernières et admirables paroles, pouvez dire : je ri ai jamais servi que le noble ! avez-vous vraiment cru que la foule était pour vous comprendre? Non! Dès lors, pourquoi se plaindre et pourquoi l'accuser? El pourquoi se croire échoué parce qu'on est sur un promontoire? Est-il vrai que la liberté politique et religieuse soit éteinte? Regardez l'Kurope : le gouvernement libre est, tuf ou sera le gou-

(1) Montalembeii à Foisset, 23 août 1853.

. Montalembertj s septembre 1853.

vernement de tous les États... Même vaincu, il serait toujours vrai! Ah! laissez-moi opposer vos exemples à vos paroles! Qui fut plus persévérant, plus ferme, plus insistant? Une éclipse, une trahison, une panique ont tout arrêté, mais estce pour toujours?... »

Il ajoutait encore : « ... Cher ami, ne laissons pas les nuages s'amonceler sur le sommet où nous sommes isolés, délaissés et glacés. Montons plus haut pour retrouver l'azur. Quelle belle parole du P. Lacordaire a citée Foisset : « Il faut sa « voir descendre devant les hommes pour s'élever devant « Dieu... » Pour moi qui me suis uni à vos travaux en 1855, au moment du retour de l'adverse fortune..., je me regarde comme ayant été destiné à vous consoler, à vous aider dans ce passage et je garde mes espérances. Pourquoi nous plaindre si nous sortons avec des cheveux plus blancs, mais sur un front plus calme, de cette série d'heures pénibles? C'est le moment de préférer à nos idées quelques vertus.... (1) »

Cependant les divers groupes se sont réunis et font cercle autour du général Changarnier. De sa retraite d'Autun, il vient tous les ans passer quelques jours à la Roche. C'est pour lui une épreuve cruelle de ne pouvoir servir son pays. « Dieu seul peut mesurer tout ce que j'ai souffert, avoue-t-il, en me voyant privé de toute participation à la gloire conquise par mes camarades et mes subordonnés en Crimée et en Italie. (2) » Cependant il dissimule son chagrin sous une humeur enjouée. Il conte avec verve ses campagnes d'Afrique et donne de curieux détails sur les événements auxquels il s'est trouvé mêlé. « Il est intéressant à entendre sur le passé et le présent, dit Montalembert... lia reçu du roi de Naples l'offre de prendre le commandement de son armée, mais trop tard, le 1er octobre seulement. Six semaines plus tôt il aurait pu changer la face des choses en Italie et dans le monde entier.... (3) »

Combien d'autres personnages viennent s'asseoir au foyer du vieux manoir? Lacordaire y séjourna en 1853 et, dans l'ora-

(1) Ces paroles que je me permets de placer sur les lèvres de Cochin, sont extraites de ses lettres à Montalembert du 30 décembre 1860 et du 11 août 1865.

(2) Journal, 9 novembre 1861.

(3) Journal, 29 octobre 1860.

VISITE AU BOURG DIRE. V\l

toire du château, une inscription touchante rappelle ce souvenir (1). M. de Falloux, Léon Gornudet, l'abbé Perreyve, le savant baron d'Eckstein, Mme Craven, etc., y sont reçus à maintes reprises.

A leur tour, les amis de Montalembert se font une fête de l'accueillir. Berryer l'attire deux fois à Angerville. « C'est un des lieux les plus agréables dont mon âme ait gardé la mémoire », écrit-il dans son Journal. Nous le trouvons en 1860 à Broglie, ravi du château, de ses alentours et plus encore de ses habitants. Il se rend fréquemment à Orléans, heureux de se retremper dans l'intimité du grand évèque. En 1858, il visite M. de Falloux au Bourg d'Iré avec le P. Lacordaire. Le collège de Gombrée a gardé souvenir de la visite que lui firent alors les deux orateurs catholiques. Ils prirent successivement la parole; Lacordaire parla de l'éducation, Montalembert fit une courte mais éloquente harangue sur la dignité morale et sur l'honneur.

Quelques années plus tard, Montalembert revient au Bourg d'Iré avec le prince de Broglie, M. Cochin et un Irlandais, M. Monsell, devenu plus tard lord Emly. Un soir, tandis qu'ils causaient, arrive le Correspondant . Ils y trouvent un article du P. Lacordaire sur Y Histoire de l'Église et de l'Empire romain au quatrième siècle, par Albert de Broglie. « Nous étions donc avides d'en entendre la lecture, raconte M. de Falloux, et nous demandâmes à M. de Montalembert, qui lisait avec un naturel et une verve incomparables, de nous procurer le triple plaisir d'une si belle prose si bien lue, en présence de celui qu'elle touchait si directement. Nous voilà donc tous empressés et vraiment émus autour de notre lecteur ému luimême. Au bout de quelques pages, M. iMonsell incline la tête et s'endort; une pageplusloin, il ronfle. M. de Montalembert s'interrompt et s'écrie: « Monsell! dormir, passe encore; mais « ronfler, c'est trop fort! » M. Monsell se réveille en sursaut,

(1) « Hoc in sacello sacrosancta mysteria celebravit, Henricus Dominicus Lacordaire, Ord. Fratrum Praedicatorum in Gallia instaurator, oratorum hujus asvi facile princeps ac vere dux verbi, amicorum optimus, apud adolescentes suae amicum et commilitonem, die XXII'. XXIII*, et XXIV-' septembris, A. R. S. 1».".:;.

et avec un flegme plus britannique qu'irlandais, répond: «Eh ! « mon cher, c'est l'heure duParlement! » Le motnous est resté avec le plus affectueux souvenir pour M. Monsell, et lorsqu'un de nous s'endort à une lecture, on dit sans reproche : « C'est « l'heure du Parlement! (1) »

En outre des hôtes illustres que nous avons mentionnés, Montalembert invite chaque année à la Roche plusieurs jeunes gens, en qui il a remarqué des qualités exceptionnelles et qu'il appelle les espérances de la France. Là, tout en se promenant et conversant avec eux, il dirige leurs travaux, encourage leurs efforts et leur inspire le feu sacré, l'amour de l'Église et de la vraie liberté. Parmi eux, Albert Gigot, les deux frères Charles et Hilaire de Lacombe, et surtout le vicomte Camille de Meaux. Ce dernier, particulièrement attiré par la lecture des Intérêts catholiques s'est fait présenter à Montalembert en 1855, au moment où celui-ci cherchait pour le Correspondant de jeunes rédacteurs. Divers travaux sur le publiciste Bodin et sur Y Histoire de l Empire de M. Thiers révèlent un esprit juste, vigoureux et très cultivé. En l'approchant. Montalembert constate qu'en ce jeune homme les qualités du cœur ne le cèdent point à celles de l'esprit. Il appartient à une vieille famille du Forez. Son aïeul, lieutenant-général au bailliage de cette province, a été guillotiné sous la Terreur; son grand-père, député de la Loire sous la Restauration, après avoir fidèlement servi la cause du roi et celle de la religion, est allé saintement finir ses jours à la Trappe d'Aiguebelle: son père, Augustin de Meaux, a été l'un des fondateurs du premier Correspondant. Bref, si Dieu avait donné un fils à Montalembert, il l'eût voulu semblable à Camille de Meaux, ardemment catholique et libéral, dévoué à toutes les nobles causes, doué surtout de cette qualité suprême, la bonté, que Shakespeare appelle the milk of human kindness. Malgré son légitimisme, il l'a toujours regardé, écrit-il

(1) De Falloux, Mémoire d'un royaliste, u, 245.

If. DF ME AUX. 249

à Mgr Dupanloup, comme l'un des plus distingués d'entre les jeunes catholiques de sa génération.

Aussi, lorsqu'au commencement de 1858. M. de Falloux vient demander pour M. de Meaux la main de Mlle Elisabeth de Montalembert , obtient-il une réponse favorable. Le mariage est célébré le 16 septembre dans la chapelle de Mffie Swetchine, à l'hôtel de Luynes. Tous les amis de Montalembert l'entourent en cette fête touchante. Avant de recevoir les promesses des jeunes époux, Lacordaire prononce un discours admirable, « l'un des plus délicieux bijoux de son incomparable écrin, d'une suavité et d'une profondeur d'émotion qui m'arrachent des larmes bien douces », remarque Montalembert. Il parait qu'en l'entendant Yillemain trépigne d'enthousiasme et répète : « Que c'est beau! que c'est beau! »

Ce n'est pas sans une grande tristesse que Montalembert se sépare de cette chère fille qui, pendant plusieurs années, a été la joie de sa vie. et, « dans le sens le plus relevé du mot. la servante dévouée, active et intelligente 1 > » de ses travaux. Il souffre de voir les jeunes époux s'en aller loin de lui, loin de Paris, jusqu'au fond des montasnes du Forez. Pour se consoler de leur absence, il leur écrit souvent, et rien ne montre mieux que cette correspondance intime quelle tendre sollicitude il portait aux siens. Au commencement de l'année 1859, M. et Mme de Meaux partent pour l'Italie. Sa pensée les suit au delà des monts; il trace lui-même leur itinéraire, évoque pour eux les souvenirs lointains de sa jeunesse, écrit pour les recommander à ses principaux amis dans la péninsule.

Jusqu'à la fin de sa vie, l'avenir politique de M. de Meaux restera une des grandes préoccupation^ de Montalembert. « Il me semble, dit-il. que. quand même il ne serait point mon gendre, je m'intéresserais tout particulièrement à lui. La vieillesse ne diminue nullement chez moi mon goût déjà si ancien pour les jeunes trens. Combien je désire que la Providence veuille bien lui fournir enfin le théâtre dont il a besoin pour montrer tout ce qu'il vaut. > »

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Mais Montalembert trouve que le Forez est un théâtre bien étroit et bien lointain pour le rôle important qu'il voudrait lui voir jouer. Aussi le prévient-il contre l'engourdissement de la vie de province, contre le danger des relations stériles et absorbantes :

«La campagne où l'on est assommé périodiquement ou à l'improviste par ses voisins est, à mon sens, la plus cruelle et la plus stérile des servitudes. Dans les pays où l'administration provinciale et locale, et par conséquent le pouvoir et Tinfluence politique, sont entre les mains des propriétaires ruraux comme en Angleterre et en Autriche, ces relations de voisinage sont nécessaires et fécondes. Mais en France, où, depuis si longtemps et dès avant la Révolution (comme Ta si bien démontré M. de Tocqueville), les fonctionnaires et les villes sont tout, cette façon de se livrer pieds et poings liés à ses voisins pour leur servir d'aliment et de distraction, est une invention fatale. Elle offre tous les inconvénients de la vie la plus frivole dans les salons de Paris, sans aucun de ses agréments. Quelle perte de temps et d'argent! Et combien toutes les invectives des prédicateurs et des moralistes contre les paroles oiseuses, la dissipation, les conversations frivoles, les visites inutiles, le mauvais emploi du temps (je copie Griffet. méditation lre), combien ne s'appliquent-elîes pas aux relations de la vie de province, où l'on consume tant de journées précieuses en courses fatigantes et en repas sempiternels. Je compare, quant à moi, les provinciaux pur sang aux cannibales; et encore les cannibales ne vous mangent-ils qu'une fois, tandis que le provincial vous ressuscite pour vous mettre périodiquement sous la dent de son oisiveté impitoyable. Comme l'insecte parasite qui se fait un nid dans le corps de certains animaux, il pompe votre substance intellectuelle et morale et s'engraisse à vos dépens jusqu'à ce que vous soyez exténué et réduit au même néant que lui.... (1) »

M. de Meaux défendit les relations et les habitudes de la vie provinciale avec des arguments qui désarmèrent Montalembert; mais celui-ci continua à lui prêcher la nécessité de se préparer à la vie publique par des études spéciales :

« Vous êtes à l'âge où l'on se décide, écrivait M. de Lamennais à un jeune homme de votre âge. Plus tard on subit le joug de la destinée qu'on s'est faite. On gémit dans le tombeau qu'on s'est creusé , sans pouvoir en soulever la pierre. Prenez garde que la vie de province, trop livrée au prochain et au public, ne devienne pour vous ce tombeau. Écoutez encore ce que m'écrivait MmeSwetchine : « Travaillez, je vous en prie, sau-

(1) A Mme de Meaux, 13 juillet 1859.

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