SOLLICITUDE POUR SES ENFANTS
« vez le plus de temps <|iie vous pourrez. On ne se dit jamais assez jeune « que la moisson n'a qu'un temps. » Et savez-vous quand elle m'écrivait cela? Non pas à l'âge que vous avez, mais en 1844, quand j'avais déjà trente-quatre ans, que j'étais déjà une manière de personnage, au plus fort de ma grande lutte à la Chambre des pairs contre l'Université! Et elle avait raison; quoique je fusse toujours occupé, je ne travaillais pas assez, je me laissais aller à une foule de petits devoirs, de petites relations, et quoique ce fût toujours en vue d'un grand but, je sens que je n'ai pas assez bien usé du temps et des facultés que Dieu mettait à ma disposition. »
Plus tard, après 1860, lorsqu'apparaissent les premiers symptômes du réveil parlementaire , avec quelle force il pousse son gendre à prendre rang dans la mêlée, à sortir de l'abstention funeste imposée aux légitimistes, à se présenter aux élections communales, départementales et législatives. ïl voudrait, suivant son énergique expression, « lui mettre le feu sous le ventre »; il voudrait qu'il se fit, chaque matin, comme Saint-Simon, réveiller par un valet de chambre chargé de lui dire : « Monsieur, vous avez aujourd'hui de grandes choses à faire » ; il voudrait que sa femme lui prêchât l'action de tout son pouvoir. « Hélas! soupire-t-il, le temps est passé où les femmes excitaient leurs maris à faire les cent coups. C'était bon pour Sparte, la Rome repuplicaine ou les féodaux du moyen âge... Je tiens pour avéré que la vie publique en France n'a pas de pires ennemis que les femmes, si ce n'est peut-être les prêtres. Oui, les prêtres et les femmes qui gardent, comme je l'ai dit à l'Académie, le trésor des vertus et des vérités chrétiennes dans la vie privée, en empêchent presque toujours le développement et le triomphe dans la vie publique et nationale... »
Certes, il n'y avait pas de reproche sérieux dans la pensée de Montalembert pour celui auquel il adressait ces vives exhortations. Mais combien de jeunes Français d'aujourd'hui peuvent les entendre avec profit! On nous pardonnera donc de les avoir citées.
« Encore une fois, mes chers amis, je n'ai aucun motif actuel et pressant de vous faire cette algarade, mais je la crois utile en soi. J'aime mieux vous l'adresser sans y être poussé par nue occasion plus ou moins fâcheuse. D'ailleurs, je ne serai pas toujours là pour vous morigéner uti-
lement. Je m'en vais mourant et grognant comme la plupart des gens qui se font vieux. Mais j'emporterai avec moi dans l'autre monde la conviction que dans celui-ci la fatalité, la force des choses et autres fantômes invoqués par les niais, ne jouent qu'un tout petit rôle; et que le triomphe des méchants est dû à leur énergie, à leur résolution, à leur audace, à leur persévérance, si étrangement supérieures à la mollesse, à la paresse, a la maudite, à la sordide avarice de ce qu'on appelle les honnêtes gens... (1) »
Quand Montalembert vint visiter ses enfants, il s'expliqua pourquoi ils aimaient tant leur pays de Forez. Le château d'Ecotay s'élève aux environs de Montbrison, sur la pente des montagnes qui entourent cette ville. On y accède par une route escarpée et pittoresque. De la terrasse, le regard plonge d'abord sur un océan de verdure, embrasse la belle vallée de la Loire toute parsemée de villages et. d'églises, puis, au delà, les monts du Lyonnais et l'imposante chaîne des Alpes du Dauphiné. Plus encore que cet horizon splendide, Montalembert apprécie « les environs de cette belle résidence et surtout ce parc admirable, grâce à ses eaux et aux ombrages séculaires de ses hêtres et de ses pins ». Combien plus encore appréciera-t-il tout à l'heure la chrétienne population de ces montagnes. Dieu vient, en effet, de donner au serviteur de son Église une de ses dernières joies; un petit-fils lui est né, et c'est pour en être le parrain qu'il est venu à Écotay.
« Le 18 août, à trois heures, dit-i!, commence la cérémonie du baptême de mon petit-fils Charles-Camille-Augustin de Meaux, dont je suis parrain. Il est impossible d'imaginer une solennité plus touchants, plus populaire, plus flatteuse pour l'honnête et chrétienne famille dans laquelle ma fille est entrée. 11 n'y manque rien. Toute la population mâle d'Ecotay, au nombre de deux cents, vient chercher et escorter le nouveau-né du château à la paroisse. Dans le village et autour du vieux château, une foule immense est groupée : les harangues pleuvent, surtout à mon adresse. Un propriétaire paysan, nomme Brunel. m'en fait deux, l'une au perron du château, l'autre sous un arc de triomphe auprès de l'église et insiste sur les servie» s que j'ai rendus à notre cause, c'est-à-dire à celle de l'Église. Partout des inscriptions, des guirlandes, des arcs de triomphe en mon honneur et en celui de la famille. Une foule étouffante se
I A Mme de Meaux. 10 novembre 18G2.
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pr sse dans l'église et contemple Je nouveau-né avec des transports de
bonheur. Je suis sûr qu'il n'y a pas un endroit en France, et peut-être en Europe, où un entant serait reçu avec un enthousiasme si désinté- I étais loin de nie figurer qu'il put en être ainsi de notre temps. (1 »
Dans sa notice sur Montalembert, Mirecourt conte cette anecdote. Vers la fin du règne de Louis-Philippe, trois voyageurs reviennent de Compiègne dans le même wagon. L'un, âgé d'une quarantaine d'années, au visage pâle et régulier, avec de longs cheveux qui lui tombent sur le cou, est plongé dans un livre de Joseph de Maistre. A ses côtés, un capitaine de dragons dont la lèvre supérieure est ornée d'une large moustache noire qu'il relève en croc d'un air martial, et dans l'angle opposé, vis-à-vis d'eux, un jeune homme qui, le lorgnon dans l'œil, fixe le lecteur avec impertinence. — « Voyez donc la bonne tète de jésuite. » murmure-t-il, en se penchant vers l'officier. — « Monsieur, riposte le capitaine, cette tète de jésuite est celle de mon frère, le comte de Montalembert, pair de France. »
A peine avons-nous entrevu, au cours de ce récit, la figure du comte Arthur de Montalembert. Pourtant les deux frères sont demeurés toujours étroitement unis. Charles, plus i devenu de bonne heure chef de famille, a veillé sur la jeunesse d'Arthur. Il l'a vu avec plaisir embrasser la carrière des armes et rester fidèle à l'énergique devise de ses pères : Ferrum fero, ferro ferorï On découvre à chaque page du Journal les traces de cette tendre sollicitude ; à l'École militaire, et plus tard dans ses diverses campagnes, il ne le perd pas de vue un seul instant. Le mariage d'Arthur avec Mlle de Koehechouart, en 1845, le comble de joie. En 1850, le capitaine de Montalembert a poussé le premier cri de : Vive l'Empereur! sur le passage du prince Louis, au camp de Satory; il est depuis lors demeuré fidèle à son premier mouvement et, malgré l'admiration qu'il professe pour son frère, ;i {'lus
(1) Journal, 18 août :
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d'une fois blâmé son opposition irréconciliable. Montalem- I bert ne songe même pas à lui en vouloir; il évite le plus qu'il peut toute discussion politique à ce sujet et se plait à le recevoir à la Roche avec sa famille. Aussi bien, en dépit de ses sympathies pour l'Empire et au risque de compromettre sa carrière, Arthur de Montalembert n'hésite pas en 1858 à venir s'asseoir aux côtés de son frère, à l'audience de la police correctionnelle, lorsque l'auteur du Débat stw Vlnde est poursuivi.
Au mois d'août 1859, nous trouvons Arthur de Montalembert au château de Maiche. Il arrive d'Italie où, comme lieutenant-colonel des lanciers de la garde, il a fait merveille. Il vient d'être nommé colonel du 1er chasseurs d'Afrique, le plus beau de nos régiments de cavalerie. Gai et plein d'entrain, il est cependant très modeste au sein de son triomphe. « Tous les soirs, raconte Montalembert, nous allons fumer ensemble, assis sur le banc de la grande allée de tilleuls. Nous nous félicitons de- sa nouvelle promotion : « Jusqu'à présent, dit-il, je n'avais pas le pied à l'étrier; • maintenant, me voilà en selle! » Ensemble les deux frères s'abandonnent à de beaux rêves d'avenir. Arthur, devenu général, obtiendra un commandement à Dijon ou à Auxerre, puis achètera un château dans le voisinage de la Roche. En attendant, on fait fête au nouveau colonel; tout le monde veut le voir et entendre le récit de ses campagnes. Les curés surtout s'en montrent insatiables et l'accablent de questions. Il y répond simplement et avec finesse. Un jour qu'il raconte dans une réunion d'ecclésiastiques le siège de je ne sais quelle forteresse du nord de l'Italie : « Pourquoi donc, demande l'un des auditeurs, n'a-t-on pas l'ait avancer nos chaloupes canonnières? — Hé, Monsieur le curé, pour la bonne raison qu'il n'y a pas d'eau autour de cette ville. » Et tout le monde de rire. Hélas! l'heure de pleurer allait suivre de près.
En effet, une expédition s'organise en Algérie pour réprimer les incursions des tribus marocaines. Le 1er chasseurs est désigné pour en faire partie, et Arthur de Montalembert le rallie à Oran le 15 octobre. Le même jour, il ordonne le