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UNE VOCATION. 2G

Un moment Dieu semble vaincu. André, résolu d'étouffer sa vocation, se livre au monde; il parait dans les salons, fréquente le théâtre, meuble avec luxe son appartement. Sa déception est complète. « Un poison mystérieux est répandu sur toutes ses joies, un inexorable ennui flétrit et décolore l'un après l'autre tous les objets qui l'ont enchanté à distance. » Bientôt il n'y tient plus et, le 5 janvier 1866, vient frapper au noviciat d'Angers. Huit jours après, il annonce à son oncle sa détermination irrévocable :

« Mon cher oncle, je vous écris sous le coup de la profonde émotion causée en mon àme par la décision que je viens de prendre. La retraite dont je vous ai parle dans ma dernière lettre et que j'ai achevée hier ne me laisse plus aucun doute sur ma vocation. Je suis résolu à la suivre... Je ne puis croire que ce n'est pas vous qui me valez cette grande grâce! Longtemps je me suis senti très humilié à la pensée de me faire Jésuite; mais maintenant je vois là hien plutôt une gloire et surtout une bénédiction que Dieu accorde à votre race, en reconnaissance de tous vos travaux «pour lui et d'une vie tout entière dévouée à l'Église. Maintenant, mon cher oncle, il faut que je vous dise adieu. Je vous parlais tout à l'heure de pardon; je n'ai pu vous le demander de vive voii, niais je vous le demande à présent tout en larmes; je tiendrais beaucoup à ce que vous me l'envoyiez, ?i vous m'écrivez prochainement... »

La réponse de Montaient bert est bien, comme l'appelle le P. Longhaye, « un hymne touchant en l'honneur de la grâce divine » :

« Mon très cher enfant, il m'a fallu quelques jours pour me remettre de la vive et profonde émotion que j'ai éprouvée en apprenant votre décision. Je vous avoue que je ne m'y attendais pas. Je vous avais mal jugé, et je vous dois avant tout une réparation. Je ne vous croyais pas l'énergie nécessaire pour faire au matin de votre vie un sacrifice si difficile et si généreux. J'en suis pénètre d'admiration et je reconnais dans cette victoire remportée sur votre nature un des plus beaux et des plus signalés triomphes de la grâce divine! l'en remercie Mien avec vous, mon cher enfant; car il me semble impossible qu'il ne bénisse pas l'< ffort si violent qu'il vous a fallu faire sur vous-même pour vous consacrer < sclusivement à son service, avant même d'avoir t'ait l'expérience des joies et des illusions de la vie du monde.

« Oui, mon très cher enfant, je' le crois comme vous, c'est une grande

diction que Dieu accorde à notre famille, non pas en échange,

comme vous dite-. des pauvres petits services que j'ai essayé de rendre

à son Église, mais pour vous récompenser, vous, de la pureté d'intention que vous avez conservée depuis votre enfance et de votre obéissance à cette voix intérieure contre laquelle regimbaient et la chair et le sang. Oui encore, je crois que vous continuerez à m'aimer avec une filiale tendresse... Je suis sûr que vous vous occuperez de mon âme, et je vous le demande instamment; car, pendant le peu de temps qu'il me reste à vivre, j'ai beaucoup à faire pour me rendre un peu moins indigne des grâces que j'ai reçues et pour profiter des épreuves douloureuses mais salutaires qui m'ont été imposées. Vous me demandez pardon de tout ce qui a pu me déplaire en vous. Mon cher enfant, je n'ai aucun pardon à vous donner; car vous ne m'avez jamais ni offensé ni dépJu. Je gémissais un peu de ne pas trouver chez vous l'ardeur et l'élan que j'avais à votre âge, mais je reconnais aujourd'hui que c'était là un jugement téméraire, puisque vous reserviez toute cette ardeur et tout cet élan pour en faire l'usage le plus utile et le plus magnanime qu'il soit donné à un chrétien. Vous me demandez ma bénédiction, je vous la donne, malgré mon indignité, du fond d'un cœur profondément ému-, d'un cœur contrit et humilié par la leçon que vous lui donnez, en suivant avec un si viril courage l'appel de Dieu. Je vous la donne surtout au nom du pauvre père qui eût été certainement heureux et fier comme je le suis moi-même du parti que vous avez pris. »

André de Montalembert avait passé deux ans à lutter contre sa vocation; il passera les cinq années qui lui restent à combattre les défauts de sa nature. Dans cette lutte pénible et incessante, il ne s'arrête pas un instant. Il a pris pour devise ces mots : « En avant ! » et son idéal tient en ces quelques lignes : « Après les grâces inouïes que j'ai reçues, je ne puis plus m'en tirer que par une expiation sanglante, et en devenant un saint le plus grand que je pourrai. » Jusqu'alors, il aimait à paraître et à briller au milieu des autres ; l'obscurité lui faisait horreur : « Maintenant, dit-il, mon grand désir est de rester obscur et inconnu dans un coin... Si je puis ainsi expier un peu du mal que j'ai fait, et gagner rien qu'une âme à Notre-Seigneur, je m'en estimerai bien heureux et pendant toute l'éternité. »

Parfois encore, il regimbe contre l'aiguillon divin. Ce qui coûte le plus à cette fière nature, c'est l'abnégation du jugement propre et la docilité complète de l'esprit. « Je suis en révolte de la tête aux pieds, écrit-il un jour ; j'ai beau prendre ma volonté à deux mains, la courber autant que je puis et mettre mon pied dessus, elle ne se brise pas et se redresse

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