UN SOLDAT CHRÉTIEN
départ pour la frontière. Alors commence une véritable marche funèbre, sous un soleil brûlant, dans une région sauvage, aride et desséchée. Au bout de quelques jours l'eau commence à manquer: hommes et bêtes sont à bout de forces. Une longue route poudreuse s'étend devant eux, semée, çà et là. de cadavres de mulets, à côté de voitures du train vides et abandonnées. Puis, brusquement, sur les troupes harassées de fatigue le choléra éclate, bénin et modéré tout d'abord, mais violent au bout de quelques jours et frappant les soldats comme des mouches. Au milieu des morts et des mourants, deux hommes se multiplient, le colonel de Montalembert et le capitaine de Sonis qui sert sous ses ordres. L'un et l'autre rivalisent d'héroïque charité : ils soignent les malades, leur parlent de Dieu, les aident à bien mourir et leur rendent les derniers devoirs, sans crainte de la contagion. Cependant, le 29 octobre. Arthur de Montalembert ressent les premières atteintes du terrible mal. De sa main tremblante, il écrit, pour relever le courage de ses hommes, cet ordre du jour admirable :
Mes braves chasseurs.
Nous sommes tous éprouvés par Dieu : avez confiance et priez II n abandonnera pas le l« régiment de chasseurs d'Afrique Mettons toute notre confiance en Lui; et, s'il y en a qui succombent, qu'ils n'oublient pas qu'ils remplissent une mission, qu'ils sont de, martyrs et qu'ils iront au ciel. Si votre colonel doit être du nombre, n'oubliez pas non plus qu il priera pour vous. Eu attendant, bravons la mort, c'en notre métier, et que le découragement ne nous gagne pas. Dieu fait bien ce qu u tait et nous sommes ses entants.
Votre colonel,
de Montalembert.
Le mal fait de rapides progrès. Couché sous sa tente, en proie à d'horribles souffrances, le colonel attend anxieusement le prêtre qui n'arrive pas. Il presse avec amour le crucifix sur ses lèvres. Sonis est à ses côtés, lui prodiguant ses soins. Alors se renouvelle la scène sublime qui se passa sur le champ de bataille «,u Bayard allait mourir : . Capitaine, «ht le malade, le prêtre uarrive pas; je n'aurai plus
la force de parler quand il viendra. Veuillez entendre ma confession, vous la lui répéterez ensuite pour moi. » Sonis, profondément ému, s'excuse et supplie Montalembert d'attendre encore. « J'aidai de mon mieux, dit-il, mon pauvre colonel à se -préparer à cette confession, en lui exprimant des sentiments de foi et d'amour de Dieu, et en priant ensemble pour que le prêtre lui fût envoyé au plus tôt. »
Le prêtre n'arriva que le lendemain soir, 2 novembre. C'était un Jésuite de la résidence d'Oran, qui faisait le service de l'ambulance à Lalla-Maghnia. Montalembert se confessa sur-le-champ. « Maintenant, dit-il, que Dieu fasse de moi selon sa volonté, je me soumets à tout. » Il ajouta, parlant à Sonis : « Dites bien à tout le régiment que je mourrai content, parce que j'ai rempli mon devoir de chrétien. Il n'y a que cela qui reste. Dites-leur aussi que je ne les oublie pas et que je compte bien les revoir tous là-haut.
Dieu prolongea pendant huit jours encore l'agonie de l'héroïque soldat. Gomme l'ordre était venu de rentrer en Algérie, il fit un effort pour se mettre en selle, mais ne put s'y tenir plus d'une heure et fut contraint de monter en cacolet. Il suivit de la sorte son régiment du k au 10 novembre jusqu'à Isly, en proie à d'affreuses tortures. « La nuit, raconte son frère , il avait des accès de fièvre chaude, il tordait son mouchoir baigné de larmes, il appelait sa femme et ses enfants, et gémissait de mourir ainsi loin de tous. » Le 10, il fut dirigé vers l'ambulance de Lalla-Maghnia et installé, faute de mieux, dans la chambre d'un pauvre cabaret. « Dans la nuit du 10 au 11, écrit Mgr Baunard, dont je ne fais que résumer le touchant récit, le colonel appela de nouveau sa femme et ses enfants, puis il pleura. Il se raffermit en baisant le crucifix et en faisant sur lui-même à plusieurs reprises le signe delà croix. « J'espère, répétait-il, que Dieu me pardon- » nera. » Il s'assoupit ensuite. Le P. Mermillod, qui se présenta alors, n'osa interrompre son repos : c'était le repos suprême. Vers trois heures du matin, le colonel Arthur de Montalembert s'éteignit doucement. (1) »
1 Mgr Baunard, Le général de Sonis, p. 138.
Comment peindre la douleur de son frère en recevant la fatale dépêche? 11 quitte aussitôt la Roche pour se rendre auprès de sa belle-sœur, mais il est atteint en route d'une nouvelle crise de son mal et obligé de revenir sur ses pas. Pendant les semaines suivantes, la pensée de celui qu'il vient de perdre ne le quitte pas; il recherche dans son Journal les souvenirs de leur mutuelle affection, il se reproche de ne pas l'avoir apprécié comme il le méritait, mais surtout il prie et fait prier pour son âme. Fiat voluntas tua! répète-t-il au milieu de ses souffrances. « Puissé-je comme mon cher frère accepter mon sort, quel qu'il soit, en expiation de mes péchés! (1) »
Arthur de Montalembert mourait à quarante-cinq ans, laissant cinq enfants en bas âge. Son testament contenait ces paroles dignes de remarque : « L'homme est en ce monde pour travailler et pour souffrir. . Je conjure mes iils de ne jamais oublier Dieu, ni les charges et les devoirs d'un homme d'honneur, ni les pratiques de la religion catholique, apostolique et romaine, la seule véritable... En ce siècle où les plus grands noms s'éteignent dans l'oisiveté, je veux que mes fils prennent tous une carrière et au besoin un métier. »
Montalembert lui-même n'eût pas mieux dit. D'accord avec sa belle-sœur, il travailla sans relâche à réaliser ce pro-
(1) Au milieu des grands bois qui entourent la Roche, sur le rocher granitique de Pierre-Plot, Montalembert a fait élever une croix monumentale qui rappelle à la fois le vingt-cinquième anniversaire de son mariage et la mort glorieuse de son frère. On peut lire en effet sur le piédestal de la croix cette inscription :
AI> MEMORIAM DILECTI FRATRIS ET LEVIRl J. A. M. C. DE MONTALEMBERT, EQUITUM PKJEF1 QUI ADVERSUS MAROCCANOS PRO FI DE ET PATRIA DIMICANS, LETHALI HORBO CORREPTLS.
PIE OCCITSITT IN FESTO S. MARTINI MDCCCLIX. MONTA I.F.MP.F.RT. — III. 17
gramme. Dès ce moment, les enfants de son frère devinrent ses enfants. Il surveilla leurs études, leur éducation, le choix de leur carrière, et le succès couronna ses efïorts. René, le second, suivit comme son père la carrière des armes; Geoffroy, le plus jeune, s'engagea en 1870 dans les zouaves de Charette, se battit vaillamment à Patay, et défend aujourd'hui dans nos assemblées républicaines les mêmes causes que son oncle: André, l'aîné, embrassa la vie religieuse et s'élança d'an bond jusqu'à la sainteté. Qu'on nous permette d'esquisser en passant cette angélique figure. Aussi bien Montalembert joue dans ce drame intime un rôle important (1).
Son père a placé André au collège de Vaugirard, sous la direction du P. Olivaint, et Montalembert est heureux de l'y maintenir 2 . Tout d'abord, à part sa foi profonde, rien ne laisse prévoir sa destinée. Il est bien doué, mais indolent,' fier et légèrement dédaigneux. Volontiers fait-il comme ses camarades des rêves de jouissances mondaines. Montalembert s'inquiète de ne pas retrouver chez le premier héritier de son nom les généreuses ardeurs de ses jeunes années : « André n'a point le mens divinior », écrit-il avec tristesse dans son Journal.
Un jour que son oncle l'interroge sur son avenir, l'enfant déclare qu'il songe avant tout à jouir de sa jeunesse. On devine l'indignation de Montalembert. Quelques mois plus tard,
1 Nous nous servons pour ce récit de la notice si attachante et si édifiante que le R. P. Longhaye, de la Compagnie de Jésus, a consacrée à son cher élevé. En le remerciant d'avoir bien voulu nous la communiquer, nous nous permettrons, d'accord en cela avec le vénéré P. Olivaint, d'en solliciter une prochaine publication.
Je trouve dans une lettre du P. Olivaint à Montalembert ces paroles touchantes : « ... Si nos collèges sont ouverts, si depuis dix ans nous pouvons travailler nous aussi au salut des nouvelles générations, n'est-ce pas à vous surtout que nous le devons, à votre zèle, à votre éloquence, à votre amour pour la liberté de l'Église?
Aussi, que je suis heureux pour ma part, en donnant mes soins à vos neveux, j'allais dire à vos enfants, de pouvoir essayer en quelque manière, au nom de la Compagnie de Jésus, d'acquitter sa dette envers vous, dette sacrée de foi et d'honneur. Veuillez agréer. Monsieur le comte, cette pensée qui nous anime auprès de ces chers enfants et qui nous les rend si chers...»
23 juillet 1860.
ANDRE DE HONTALEMBERT. 259
à la suite d'une retraite spirituelle. André annonce à son oncle qu'il est converti.
«Vous serabliez . montres cher enfant, en avoir grand besoin . ri| llontalembert Et revenant sur la boutade que nous venons de citer, il ajoute - : C'était le mot d'un vieil épicurien plol gen-
tilhomme chrétien, petit-fils d î! J'en ai été. du reste, plus a: I -
que surpris, car j'y reconnaissais l'influence trop naturel!- ps où
vivons et aussi celle du rniieu social où vous êtes né, — 'entends ce monde religi - - .f quelques trop rares excep-
tions, on ne comprend absolument rien aux is de la vie p
que et où. à force de m esse, de -- sse
avarice, on laisse le pays et la société en proie à L'audace, à L'énergie et à la résolution (\es méchants.
Tous nos maux [ou du moins la plupart viennent delà : - hants ont toutes les qualités qui font les vrais soldats; les bons ou etux qui se croient et se disent tels n'en ont aucune et n'en veulent point avoir. A quoi cela tient-il? Question immense et fondamentale que nous discuterons a notre aise dans la suite. En attendant, et au moment où votre jeune âme s'uiivre à la vie morale el înl . en restant
et en devenant m^i. servir le bien avec quelques-unes des qualités
que déploient les méchants au service du mal. Fi - ilhid, dit
ôtrë du royaume des deux. Ma - sf tout aussi vrai du royaume
terrestre, c'est-à-dire de tout ce qu'il est permis de désirer et de conquérir ici-bas : la renommée, la considération, l'admiration légitime, le crédit et L'influence sur son temps et son pays pour la cause de la jusl et de la vérité. Viol ' . entendez bien. violerai, c'est-a-dire ceux qui se font sans ence à eux-im: - vie n'est qu'une longue
suite d'efforts, de luttes et de sacrifices. Tout confesseur, tout docteur de la science de Dieu vous dira que ce sont là les conditions élémentaires de la vie spirituelle; moi qui puis être i - ai vous comme un
teur de la science du m< us assure que ce sont la - litions
pta non de la vin publique. Vous voyez que je prends très au séi tout ce que vous m'avez -ont et que je vous î arle en l comme David a Salomon : Esto virl et la virilité chrétienne que je vous souhaite suffira pour vous distinguer de cette tourbe de jeunes gen- s disant le l'ambiti
••es et bons pères de famille, et dont la sottise et la fainéai ont compromis plus qu'on ne pourrait dire la famille, la | et la
i -à-dire les trois ses de toute - I
André de Montalemberl comprit la parole èv ingéliqoe : 1
U rapiunt illud, mais dans Le sens même mi Le docteur
I André de Montalembert, 11 novembre
divin l'avait prononcée. Ce. fut dans les derniers mois de 1862 que, pour la première fois, il entendit l'appel d'enhaut. L'année suivante, la voix intérieure devint plus nette, plus impérieuse. L'enfant s'en déclare obsédé : « Tu ne seras pas seulement prêtre, tu me feras un sacrifice complet de toi-même dans la vie religieuse. » À cette idée, la nature «l'André frémit d'horreur et, pendant trois ans, une lutte désespérée s'engage dans son àme entre Dieu et le monde. L'éminent religieux qui fut le témoin discret et prudent de ce drame intime, nous décrit en pages émues cet « état étrange, violent, douloureux, plein de brusques changements et de contradictions soudaines ». D'un côté, Dieu l'attire avec une force irrésistible et lui fait entrevoir la sublime beauté de la vie religieuse; de l'autre, le monde cherche à l'éblouir par l'éclat de ses fêtes et le charme de ses relations. Quoi ! Un Montalembert se résignerait à passer sa vie dans la dépendance, à exercer pendant de longues années les plus humbles fonctions! « Non! s'écrie-t-il avec colère, je ne veux pas de votre obscurité, je ne veux pas de vos humiliations. » Mais il a beau se débattre contre l'esprit divin, celui-ci finit toujours par le ressaisir.
Cependant Montalembert ne soupçonne rien de ces orages et. inquiet de l'avenir de son neveu, continue aie presser de questions. « Mon oncle, lui déclare André, j'ai le désir d'embrasser la vie religieuse. » Surpris tout d'abord, Montalembert loue son neveu d'un dessein si généreux. Il aborde aussitôt la question pratique, exclut de lui-même le clergé séculier, les Franciscains et les Dominicains. Enfin, non sans se plaindre un peu du fameux moule qui amoindrit l'originalité personnelle du Jésuite, il répète par deux fois : « A tout prendre, ce qu'il y a de mieux pour vous, c'est encore la Compagnie de Jésus. » Puis il offre au jeune homme, pour éprouver sa vocation, de faire sa philosophie dans un milieu aussi sûr, mais différent. André refuse formellement : « Mon indépendance est entière, déclare-t-il ; je désire rester à Vaugirard. »
La lutte intérieure est pourtant loin d'être terminée ; elle se prolonge pendant deux ans avec des alternatives diverses.