L'ALLEMAGNE EN
ne laissent pas d'alarmer déjà l'amitié de Montalembert. Au moment de son arrivée à Munich, il n'est bruit dans la ville que du conflit entre Dôllinger et le nonce M«r Chigi. Dans une réunion publique à laquelle ce dernier assistait, le professeur s'est permis d'attaquer le pouvoir temporel du pape. Sur ce, grande colère deMgr Chigi, qui se lève et sort pour protester. A son tour, Dôllinger furieux de cette sortie, se dit insulté, prend une attitude hostile et cesse même de célébrer la messe. En vain Montalembert s'interpose, le nonce se montre conciliant, mais Dôllinger s'obstine en sa colère : « Je ne le reverrai pas, dit-il, qu'il ne soit venu me présenter ses excuses. »
Malgré ce pénible incident, Montalembert jouit beaucoup de Munich qu'il trouve embellie et infiniment agréable. Ses amis de 183i sont en partie disparus; ceux qui survivent, entre autres les peintres Hess et Cornélius, le reçoivent avec joie. Dans une longue entrevue avec le roi, Montalembert s'efforce vainement de lui montrer les dangers que font courir à la Bavière, ainsi qu'aux autres princes de ce pays, les intrigues du parti unitaire allemand; mais, dit-il. « je ne réussis point à éveiller ses appréhensions ».
Quelques semaines plus tard, les savants et les notabilités politiques de Berlin, M. de Savigny, les princes Boguslaw et Antoine de Radzivill, MM. Aulike. Bruggernan et Stahl, lui font le même accueil. Quittant les grandes voies de communication, il voyage à petites journées et parcourt successivement les duchés de Saxe, le Hanovre, les principautés de Brunswick et de Nassau. Les souvenirs de Charle magne et de saint Boniface ne l'absorbent pas tellement qu'il ne remarque les progrès considérables faits par l'Allemagne depuis trente ans.
•( La prospérité du pays, l'aisance générale et particulière,... non seulement l'agriculture, mais la sylviculture et l'horticulture portéesaux dernières limites du progrès,... la merveilleuse condition des routes et des chemins vicinaux, l'excellence et la régularité du service des postes,... ie luxe et le bon goût des constructions municipales et scolaires jusque dans les moindres villages, le luxe plus grand encore de la propreté universelle, puis des écoles à toison el de tout ordre, des Universités aussi libres que florissantes dans les moindre États; el avec tout cela, pas
l'ombre de passe-ports ni de police politique, une liberté civile et politique beaucoup plus grande que celle dont la démocratie impériale se vante et se contente parmi nous, une presse aussi généralement répandue que peu gênée, si peu gênée que neuf journaux sur dix attaquent ouvertement tous les jours la constitution actuelle... »
C'est dans cette situation heureuse que Montalembert trouve l' Allemagne en 1861. Mais, au milieu de ces progrès, un point noir l'attriste et l'inquiète.
« L'Allemagne, dit-il, n'aspire qu'à imiter l'Italie. Elle appelle de tous ses vœux l'unité allemande, c'est-à-dire l'uniformité à la française. Elle aspire à la centralisation bureaucratique, qui fait ce qu'on appelle aujourd'hui les grandes nations. Elle déguise, sous le nom de patriotisme allemand le désir passionné d'effacer toutes les traditions de son histoire, de renier le caractère fondamental de son génie national et de pouvoir dire à la France et à la Russie : Facta sumsicut unaex vobisî...
«... Or, quand on forme de pareils souhaits, on mérite de les voir écoutés et nous vivons dans un temps où l'on trouve toujours quelqu'un pour exaucer des vœux criminels... Cet homme se présentera, gardez-vous d'en douter... Par qui s'opérera cette transformation, laquelle est la conséquence logique et inévitable de l'unité italienne? Évidemment par ia Prusse. C'est elle qui sera le Piémont de cette Allemagne. L'Europe en a déjà l'instinct, et cet instinct deviendra bientôt une certitude. (1) »
Depuis lors, la Prusse et M. de Bismarck ont réalisé la prophétie de Montalembert. Elle ne s'est trouvée fausse qu'en un seul point : pour que cette transformation devienne possible, disait-il, il faudra que l'Allemagne abandonne à la France la rive gauche du Rhin. Cette fois xMontalembert jugeait trop favorablement la politique extérieure de Napoléon III.
Suivons-le maintenant en Autriche ; il y vient au mois de juin 1861 et, en compagnie de Mme de Montalembert et de sa fille Catherine, passe quelques jours à Vienne. Jadis, en 183i, il n'avait pu obtenir de M. de Metternich un passeport pour visiter cette ville. Que les temps sont changés! Son arrivée est à peine connue et l'aristocratie autrichienne, la plus lière et la plus fermée du monde, se dispute sa présence. Les
(1) Une nation en deuil, Œuvres polémiques, II, 157-158.