IMPRESSIONS SUR L'AUTRICHE
Schwartzenberg, les Thun, les Lichstenstein, les Esterhazy, les Hoyos, rivalisent de zèle. Un matin, au Rômischer Hoff un tout jeune homme, à la mine élancée, dans un de ces jolis uniformes de l'armée autrichienne, vient se mettre à la disposition des voyageurs. « Mais à qui ai-je l'honneur de parler? demande Montalembert. — Au prince Charles Windischgrâtz, » répond modestement l'officier. C'était le fils du vieux et illustre feld-maréchal de ce nom. En l'absence de l'Empereur, sa mère l'archiduchesse Sophie ; le premier ministre. M. de Schmerling; le prince de Rechberg, ministre des affaires étrangères; le cardinal Rauscher, archevêque de Vienne, accueillent Montalembert « avec un empressement propre à me toucher, dit-il lui-même, quand on songe que je ne suis plus rien et que cela s'adresse uniquement à mon passé qui n'a pas été favorable à l'Autriche, tant s'en faut ». C'est le moment où François-Joseph vient d'introniser le libéralisme dans son vaste empire, et l'Autriche s'essaie, depuis quelques mois seulement, au régime constitutionnel. On devine avec quel intérêt Montalembert suit les travaux de ces jeunes assemblées. A la Chambre des pairs, « où se trouvent réunis les plus grands noms et peut-être les plus grandes fortunes du continent » ; à la Chambre des députés, mélange confus et curieux de nationalités sans nombre, il est frappé par la tenue pleine de dignité des représentants (les choses ont bien changé depuis lors), par la brièveté et Ja simplicité de leurs discours; il remarque le grand vide laissé par les 85 députés hongrois. Ceux-ci refusent opiniâtrement de venir siéger au nouveau Reichsrath; ils demandent à grands cris leur autonomie politique, el Montalembert ne les en blâme pas. « Il est évident, écritil à Reichensperger, que les Hongrois vont trop loin en réclamant une autonomie absolue, surtout dans les affaires militaires; mais nu fond, ils ont pour eux Le droit, la raison et l'histoire, et je conçois parfaitement qu'ils ne veuillent j,;iS renoncer aux institutions parlementaires et nationales «jui sont leur patrimoine depuis huit siècles, pour aller si. dans un nouveau Parlement doni les destinées son! très incertaines. »
En Autriche. Montalembert se prononce nettement contre le centralisme, qui voudrait grouper sous un gouvernement unique et absolu toutes les provinces et toutes les races de l'Empire.
« Le véritable danger de la maison de Habsbourg n'est pas en Hongrie, dit-il, il est à Vienne dans cette bourgeoisie déjà imbue de tous les préjugés delà bourgeoisie française, dans cette presse juive qui fomente et propage chaque jour les passions démocratiques, pour détruire toutes les traditions historiques, toutes les libertés anciennes et légitimes. Il me semble qu'en Autriche la monarchie se dispose à faire précisément ce qu'elle a fait en France sous l'ancien régime, c'est-à-dire à jeter le pays tout entier dans le moule de cette uniformité et de cette centralisation, dont la révolution a besoin pour empoisonner la société. »
Le fédéralisme au contraire, qui s'efforce de satisfaire les aspirations nationales des différentes contrées de l'Empire, parait à Montalembert la seule garantie de salut pour la monarchie.
« L'unité et la prépondérance d'un Parlement sont le seul obstacle à l'autocratie dans un pays pulvérisé comme la France; mais là où il existe, comme dans la monarchie autrichienne, une foule d'éléments distincts et pleins d'une vitalité propre, les sacrifier à la manie moderne d'uniformité, me paraît aussi contraire aux intérêts de la liberté que de la monarchie. (1) »
De Vienne, Montalembert se rend en Hongrie et il n'a jamais fait, à l'entendre, de voyage plus délicieux; ses impressions d'Irlande et d'Angleterre pâlissent auprès de celles qu'il recueille à chaque pas. A vrai dire, les Hongrois lui font une réception triomphale. Quand il arrive à la gare de Pesth, de nombreux magnats en costume national, le comte Etienne Garoly, le comte Jean Waldstein, le comte François Zichy, le baron Eotvôs et une foule d'autres l'entourent et lui souhaitent la bienvenue. De somptueux équipages attelés de chevaux fringants, escortés de hussards et d'heiduques aux habits chamarrés d'or, conduisent les voyageurs à X Hôtel de la Reine d'Angleterre, où leurs appartements ont été retenus.
Il faut renoncer à décrire les réceptions et les fêtes qui, de jour et de nuit, se succèdent en leur honneur. C'est un en-
(1) A ReicheDsperger, 9 août 1861.