UNE NATION EN DEUIL
emparé de tout un peuple... Ou plutôt, je me trompe, conlinue le saint religieux, cet héroïsme s'explique quand on songe à l'ardente foi de ce peuple, quand on le suit dans les églises, quand on voit ces foules nombreuses prosternées au pied des autels, tous les rangs, tous les âges confondus, tous criant vers Dieu dans la même angoisse et avec le même amour : « 0 Dieu grand, Dieu saint, Dieu immortel, cesse de nous châtier; pardonne-nous nos fautes et celles de nos pères, car nous pardonnons à nos ennemis. »
Ce sont ces scènes émouvantes que, de retour en France, Montalembert décrivit dans sa brochure : Une nation en deuil. Certes, si l'apathie publique qui en ce siècle a laissé s'accomplir tant de forfaits, eût pu être réveillée, c'était bien par ces pages touchantes. Comme en un tryptique saisissant Montalembert déroule sucessivement aux yeux du lecteur le présent, le passé et l'avenir de la Pologne.
A vrai dire, il se fait une singulière illusion en affirmant que la restauration de ce pays suivra tôt ou tard l'unification de l'Allemagne. L'Empire allemand en effet a plutôt resserré qu'il ne les a relâchées les chaînes de la Posnanie. Combien n'est-il pas plus juste de répéter avec le vieux prince Czartoryski, dont Montalembert nous fait un si bel éloge :«...Le martyre pour la foi et la patrie annonce toujours la victoire, car il élève la victime également devant Dieu et devant les hommes. Il n'est pas donné aux hommes de prévoir les événements, surtout quand les faits dont nous sommes témoins sont d'un ordre aussi élevé. C'est la Providence qui a aujourd'hui éclairé et inspiré la nation; c'est d'elle que nous devons attendre du secours, et le secours ne nous manquera pas. »
En 1862, c'est le tour de l'Angleterre et de l'Ecosse. Montalembert ne connaît que Londres etquelques comtés de l'Ouest, il veut connaître l'ile entière et explorer ce qui reste des anciens monastères anglo-saxons. A peine s'arrête-t-il à Londres pour saluer les princes d'Orléans etleur conseiller un rappro-
chement avec le comte de Chambord. Le 21 juillet, il part pour le nord, en compagnie de son ami lord Dunraven. Chemin faisant, il admire les cathédrales de Peterborough et de Lincoln ; il dit de celle-ci « qu'elle est probablement la plus belle de l'Angleterre et très certainement l'un des plus beaux monuments de l'Europe ». Les ruines de YVhitby l'enchantent. C'est là qu'en 638 sainte Hilda vint construire, au sommet d'une falaise, à 300 pieds au dessus de la mer du Nord, son célèbre couvent. « De tous les sites choisis par les constructeurs monastiques, après celui du mont Cassin, je n'en connais pas de plus grandiose... La vue erre tour à tour sur les hauteurs, les ravins boisés, les vastes et mornes bruyères de cette partie du Yorkshire, sur les précipices abrupts qui bordent la plage et sur le vaste horizon de cette mer, dont les vagues écumantes viennent se briser contre les parois verticales de l'immense muraille de rochers que domine le monastère. » La cathédrale romane de Durham redouble son enthousiasme. Une pluie torrentielle ne l'empêche pas de se faire conduire aux ruines de Lindisfarne, si célèbre dans les fastes monastiques.
Il entre en Ecosse, et nous renonçons à le suivre dans tous les châteaux et abbayes qu'il visite. Ses impressions sont vives et variées, comme au temps de sa jeunesse, mais il trouve surfaite la réputation des paysages écossais. Edimbourg le passionne par son site, ses monuments et ses souvenirs de Marie Stuart. Quels trésors n'y recueille-t-il pas aussi pour ses Moines! « Jour et nuit, dit-il, je me livre à des travaux d'extraits sur les gros livres monastiques qui me sont prêtés par tous les aimables savants d'Edimbourg. Robertson, Simpson, etc. Il emporte ces livres chez lui et s'y plonge jusqu'à quatre heures du matin.
L'un de ces aimables savants, Robertson, accompagne Montalembert à Dunfermline et à Saint-Andrews, la mélropole religieuse et universitaire du pays. D'Inverness, il pénètre dans les Highlands et reçoit au château de Glenquoich une gracieuse hospitalité. Son hôte, M. Ellice, lui fait traverser la presqu'île et visiter la côte occidentale de l'Ecosse «... Nous allons sur une mer aussi tranquille que possible jusqu'à ce que nous soyons en vue des montagnes de l'île de Skie, célèbre par le débar-