VOYAGE EN ECOSSE
quement et les aventures plus que romanesques du prétendant Charles-Edouard en 17^5. C'est ici le pays des légendes, des traditions historiques, des clans, surtout des poésies jacobites. Notre aimable hôtesse Mrs Ellice, et sa sœur miss Ralfour. me font la grâce de chanter quelques-uns des plus beaux airs écossais ou jacobites, pendant que nous naviguons sur cette mer tranquille, par un beau soleil (si rare ici) et à l'ombre de ces solennelles montagnes. Je suis ému jusqu'aux larmes surtout par celui qui a pour refrain : Follow thee... Ces mélodies délicieuses, presque aussi belles que les mélodies irlandaises et polonaises, me reposent et me consolent de mes discussions pendant toute cette promenade avec la comtesse T., qui me •donne le triste spectacle d'une femme jeune, agréable, spirituelle et bien née, enthousiaste de Cavour, de Garibaldi et de Napoléon III... »
En quittant Glenquoich, Montalembert redescend par les highlands jusqu'à Oban et s'embarque pour explorer l'archipel qui borde le littoral écossais.
« Qui n'a pas vu, dit-il, les îles et les golfes de la côte occidentale de l'Ecosse, qui n'a pas vogué dans cette sombre mer des Hébrides, ne saurait guère s'en représenter l'image. Rien de moins séduisant, au premier abord, que cette âpre et solennelle nature. Le pittoresque y est sans charme et la grandeur sans grâce. On parcourt tristement un archipel d'îlots déserts et dénudés, semés, comme autant de volcans éteints, sur des eaux mornes et ternes, mêlées parfois de courants rapides et de gouffres tournoyants. Sauf les jours si rares où le soleil du Nord vient raviver ces parages, l'œil erre sur une vaste surface d'eau noirâtre, entrecoupée çà et là par la crête blanchissante des vagues, ou par la ligne écumeuse de la houle qui se brise ici contre des récifs allongés, là contre d'immenses falaises et dont on entend bruire au loin le mugissement lugubre. A travers les brumes et les pluies incessantes de ce rude climat, c'est à peine si l'on aperçoit les sommets des chaînes des montagnes, tant les versants abrupts et déboisés baignent leur base dans ces froides ondes toujours agitées par le choc des courants contraires et les tourbillons de vent qui jaillissent des lacs ou des étroits défilés de l'intérieur.
« La mélancolie du paysage n'est reievée que par la configuration particulière de ces eûtes déjà décrites par les anciens autrui-, par Tacite surtout, et quine seretrouvequ'en Grèce et qu'enScandinavieJ Somme dans les fiords de la Norwège, la mer creuse et découpe le- bords des lies el du continent voisin en une foule d'anses et de golfes d'une profondeur étrange et aussi étroits que profonds. Ces golfes prennent les form<
plus variée?, en pénétrant par mille replis tortueux jusque dans le centre des terres, comme pour se confondre avec les lacs allongés et contournés que dominent ces highlands de l'intérieur. D'innombrables péninsules terminées par des corps effilés o u par des cimes toujours couronnées de nuages; des isthmes rétrécis au point de laisser voir la mer des deux côtés à ia fois; des pertuis si resserrés entre deux murailles de rochers que le regard hésite à s'y engager; d'énormes falaises de basalte ou de granit aux flancs troues de crevasses; des cavernes comme à Staffa. grandes et hautes comme des églises, flanquées dans toute leur longueur de colonnes prismatiques, et où se précipitent en hurlant les flots de l'Océan; puis, çà et là, en guise de contraste avec la farouche majesté de cet ensemble, tantôt dans une île, tantôt sur la rive continentale, une plage sablonneuse, un plateau recouvert d"herbe drue, menue et salée; un havre assez bien clos pour abriter quelques frêles embarcations; partout enfin une combinaison singulièrement variée de la terre et de la mer, mais où la mer l'emporte, domine tout et pénètre partout, comme pour mieux affirmer son empire, et selon le dire de Tacite, inserivelutin suo. ■
De Glasgow, Montalembert revient à Londres en visitant les abbayes et les principaux châteaux du pays de Galles. Avant de rentrer en France, il fait un pèlerinage à Arundel.
Arundel est la splendide résidence des Norfolk, et la maison de Norfolk est la première de l' Angleterre. Henri, XIVe duc de ce nom. mort depuis deux ans, avait été l'un des meilleurs amis de Montalembert. Leur amitié datait de ces belles années de Louis-Philippe pendant lesquelles Lacordaire et Ravignan groupaient autour de leur chaireTélite de la jeunesse française. Le jeune comte d' Arundel c'est le titre que porte le fils aîné du duc de Norfolk) se mêla à cette foule. « Ce fut là que nous nous rencontrâmes d'abord, raconte Montalembert, ce fut là que commença une amitié qui ne s'est jamais démentie et qui m'a valu de sa part des preuves d'un incomparable dévouement 1). Il sortait de ces réunions de francs et fermes catholiques le front haut et l'œil rayonnant. Son bonheur était grand, mais il n'était pas complet. Un jour, je m'en souviens, un jour de Pâques, à la communion générale de Notre-Dame, il avait été suivi par la noble et fidèle compagne de sa vie, qui du haut des galeries de La métropole, contemplait son mari
Rappelons qu'à la nouvelle de la révolution de 1848, le duc de Norfolk, croyant la vie de son ami menacée, lui envoya un homme sûr, muni d'une bonne somme d'argent et chargé d'assurer sa retraite.