RELATIONS AVEC LACORDAIRE
rière, à l'époque ardente de l'Avenir. A part leur désaccord momentané pendant la seconde république, elle a rayonné sur toute leur vie; elle en a été la force, la consolation et l'honneur. N'est-il pas permis de dire aussi qu'elle honore l'humanité et, par son élévation, sa tendresse, sa fidélité constante, et désintéressée peut servir de modèle aux âges à venir? Les derniers jours de cette grande amitié ne sont pas moins beaux à contempler que son printemps.
Depuis longtemps, les deux amis vivent éloignés l'un de Vautre, le premier en Bourgogne ou à Paris, le second dans son collège de Sorèze, à l'extrémité de la France. Chaque année, ils projettent de se rencontrer : ils y parviennent rarement. En revanche, ils s'écrivent, et c'est dans leurs lettres qu'il faut chercher le secret de leur affection. Ils se suivent avec une sollicitude mutuelle et se font part de tout ce qui leur arrive d'important. Montalembert s'intéresse aux nouvelles fondations de Lacordaire, il le soutient de ses conseils et de ses deniers, mais il regrette de le voir s'absorber dans des travaux auxquels son génie ne semblait pas l'avoir destiné :
« Te voilà, quoique encore plein de vigueur et de santé, aux portes de la vieillesse, mais tu es évidemment dans la plénitude de ta sève et de ton talent; tu as conservé, par le plus rare des privilèges, l'énergie, l'élan et jusqu'aux grâces de la jeunesse, en même temps que tu as acquis tout ce que la maturité et l'expérience de la vie donnent de perfection et d'autorité aux dons de l'intelligence. Ah! mon ami, enterrer tous ces dons, toute cette force, toute cette grandeur dans les tracas mesquins de la direction d'un collège, dans les tiraillements et les difficultés quotidiennes d'une ou de plusieurs communautés à diriger, c'est certainement un acte méritoire devant Dieu, mais est-ce bien lace qu'il te demande? Estce le moyen le plus sûr, le plus fécond de le bien servir, de mettre en œuvre tous les dons splendides qu'il t'a prodigués? Ce n'est pas a moi à prononcer sur cette redoutable question, mais je puis bierj te La poser. Elle m'est dictée, comme tout ce que je l'écris, par l'amour de ta gloire et l'amour de ton âme, mais surtout par la profond reconnaissance que tu m'inspires; car, comment peut-on assez remei cier un nomme qui vous
a fait tant de fois ressentir les émotions les plus vives, les plus profondes et les plus pures qu'il soit donné à Tàme humaine d'éprouver? > 1) »
« Mon cher ami, répond Lacordaire, une des consolations de ma vie présente est de ne plus vivre qu'avec Dieu et des enfants. Ceux-ci ont leurs défauts, mais ils n'ont encore, rien trahi et rien déshonoré. » Et à son tour, il conjure son ami de renoncer à la politique, tant que durera l'Empire : m La disparition complète dans les temps mauvais m'a toujours paru ce qu'il y a de plus digne et de plus fort. »
Montalembert et Lacordaire ne manquent pas de se communiquer ce qu'ils écrivent. Ils sont heureux de se louer, le font souvent, mais ne craignent pas de se reprendre et de se critiquer à l'occasion. Parfois leurs dissentiments i. passés se réveillent. On sait qu'ils ont jugé différemment h la guerre d'Italie et ses suites; sur ce point, l'harmonie ^ n'esT> point parfaite entre eux; ils continuent dans leurs lettres à discuter la question du pouvoir temporel. Tout en désirant le maintien de ce pouvoir, Lacordaire le trouve
(bien compromis par l'administration des États romains. Cette administration débonnaire n'est, selon lui, ni bonne, ni simple, ni bien réglée. Il la compare à une vieille machine comme celle de Marly, compliquée par un amas confus de vieilles lois et de vieux usages qui répugnent aux sociétés modernes. Montalembert ne juge pas que tout soit parfait, tant s'en faut, daus le gouvernement pontifical; mais il est plus frappé de l'hypocrisie et de l'injustice des ennemis du Saint-Siège que des lacunes signalées par Lacordaire ; il redoute surtout de voir son ami « se lancer sans provocation aucune dans des appréciations publiques, téméraires et partiales sur ces questions brûlantes, et se transformer ainsi en complice et en dupe de la politique la plus astucieuse et la plus égoïste que la France ait subie depuis Louis XI ».
Ils reprennent de même à certains jours leur vieille querelle sur l'ancien régime, la démocratie et la révolution. La dispute s'échauffe, le désaccord est complet, quand
(1) Montalembert à Lacordaire, 7 juillet 1859.