‹ MontalembertChapitre 140 sur 217 · DISCUSSION AVEC LACORDAIRE · texte numérisé non relu

DISCUSSION AVEC LACORDAIRE

ils veulent juger les événements plus récents. Si Lacordaire attaque Louis-Philippe, Montalembert le défend; si Lacordaire soutient que la République a succombé par l'impatience et la sottise des royalistes, Montalembert réplique qu'elle a été démolie par les républicains eux-mêmes, par les hommes qui ont fait le 15 mai et les journées de juin. Un jour, Lacordaire aigri par ces divergences, peu profondes pourtant et comme il s'en voit entre les meilleurs amis, laisse échapper cette plainte amère : « Depuis l'Avenir, nous ne nous sommes pas rencontrés une seule fois sur le même point de vue, et j'ai souvent admiré en moi-même comment, ayant la même foi et les mêmes principes, il nous a été constamment impossible de nous entendre sur quoi que ce soit. » — Mais Montalembert repousse avecénergie cette assertion injuste de son ami :

« Si j'étais plus jeune et moins résigné aux surprises de la vie, je me sentirais peut-être offense des étranges paroles que tu m'as adressées. Mon impression est toute autre. J'admire comment, avec des caractères si divers et dans des positions si différentes, nous nous sommes constamment entendus sur les points les plus essentiels, et de plus constamment défendus l'un l'autre contre nos antagonistes communs ... Nous n'avons . jamais été sérieusement divisés que deux fois et sur la conduite à tenir ] en deux occasions très graves : la première en 1832, lorsque tu t'es separé de M. de Lamennais; la seconde en 1848, à l'occasion de la Révolution . de février. En 1832, tu as eu pleinement raisun contre moi; en 1848, je 1 crois que j'ai eu raison contre toi ... Je repousse donc cette appréciation très injuste à mon sens de nos relations et de notre carrière commune. J'aime mieux me rapppeler comme quoi tu m'écrivais en 1852, au sujet de mes Intérêts Catholiques au XIXe siècle que tu signerais volontiers ce livre de ton sang; j'aime mieux surtout relire les nobles et touchantes paroles que tu m'adressais, il y a quinze mois, lors de mon procès pour le Débat sur VInde. L'amitié qui nous unit depuis trente ans est pour moi, comme je te l'ai souvent dit, un grand honneur et un des rares bonheur^ de ma vie. Une si longue et si tidele amitié confère des droits et impose des devoirs : en usant de ces droits, en remplissant ces devoirs, je t'ai souvent importuné. Quand nous étions jeunes et ardents tous les deux, tu m'aimais plus que je ne t'aimais. Aujourd'hui, les rôles sont renversés. Je ne m'en plains pas; je te demande seulement de me supporter et de croire à la sincérité et au désintéressement profond de ma sollicitude pour ta gloire. 1

(1) Montalembert à Lacordaiiv, 28 février 181

En effet, ces dissentiments n'atteignent pas le fond de leurs âmes qui demeurent unies par tant de liens sacrés. « Ton amitié m'est très chère, répète pour la centième fois Lacordaire. Un de mes derniers bonheurs dans la vie, serait t/que nous puissions mourir sur le même champ de bataille. » L'Église de J.-C. reste toujours leur commune mère et ils l'aiment avec une égale passion; ils pensent de même sur son gouvernement, sur son passé, ses besoins présents, son avenir, les dangers qui la menacent. Ils estiment qu'elle a surtout besoin de liberté. La liberté! ils l'aiment comme ils l'aimaient à vingt ans. Et leur douleur est commune aussi de voir leur pays infidèle à cette liberté, de voir le clergé et les catholiques français, qui avaient si longtemps applaudi à la mâle indépendance de leur parole, tomber tout à coup en proie à de funestes illusions. Aussi jugent-ils l'un et l'autre avec une sévérité implacable et très excessive ceux qu'ils regardent comme les chefs et les auteurs de cette défection. Nous n'en voulons citer qu'un témoignage entre bien d'autres :

« J'ai approuvé sans réserves, écrit Lacordaire à son ami, ta nouvelle protestation contre l'odieuse apostasie de tes anciens amis, apostasie persévérante, quoique bien sévèrement punie et qui a été l'une des causes des malheurs présents de l'Église. Grâce à Dieu, mon très cher, toi et moi nous avons été étrangers à cet horrible drame d'orgueil, d'insolence, d'ignorance et de fureur, et rien au monde ne me console plus que cette pensée. C'est là notre éternelle gloire, la preuve inébranlable de notre sincérité, le lien profond de notre amitié publique. Nous n'avons pas été de ceux qui, après avoir demandé la liberté pour tous, la liberté des ànië^," la liberté civile, politique et religieuse, Ulll arboré le drapeau de Tlnquisition et de Philippe II, renié sans pudeur tout ce qu'ils avaient écrit, outragé leurs anciens compagnons d'armes à cause de leur constance et de leur fidélité, déshonoré l'Église, salué César et le despotisme d'une acclamation qui aurait excité le mépris de Tibère, et qui aujourd'hui, malgré la leçon des événements, se drapent encore dans leurs chutes du mal qu'ils ont fait et de la honte dont ils se sont couverts. Séparés d'eux dès le premier jour, toi et moi, mon cher ami, nous n'avons pas une seule fois pressé leur main, et c'est là, encore une fois, qu'est ta justification, si tu t'es trompé, et mon plus grand honneur, ne me fussé-je jamais trompé. A mon dernier souffle et dans mon tombeau, ce sera là mon plus doux souvenir et là que notre amitié apparaîtra toujours sans nuage et sans rupture. Nous ne fûmes pas deux, cela est plus clair que

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