LES ELECTIONS DE
On se rappelle qu'en 18V9 Montalembert fut élu à une forte majorité dans les Côtes du Nord: il a gardé en ce pays des partisans dévoués. L'un d'eux, M. H. de Tréveneuc, renonce à sa propre candidature et, dès le mois de janvier 1862, pose nettement celle de Montalembert : « Votre éloquence, Monsieur, vaut une armée, dit-il, et il est temps de la faire revivre 1). — Je suis tout à vous et à vos amis, répond l'orateur; faites de mon nom ce qu'il vous plaira. »
Va-t-il donc renoncer à ses anciens électeurs de Franche- Comté? Jusqu'en février 1863 il reste indécis. A quoi bon se compromettre pour un résultat misérable? « Avoir comme en 1857 trois mille voix sur trente-cinq mille, c'est bon pour une fois; mais recommencer pareille campagne, c'est peu tentant. » Ses amis insistent : « Votre nom sera le symbole du catholicisme dans la lutte électorale ; tous ceux qui ont encore une conscience tiendront à honneur d'agir .et de voter pour vous. »
Non, répond Montalembert, les catholiques ne se croiront pas du tout obligés de voter pour moi.., à moins que le clergé ne les y pousse : etle cierge isauf quelques honorables exceptions, plus considérables par la qualité que par la quantité; ne fera pas autre chose que ce qu'il a fait en 1857. Il peut fort bien se dispenser de toute agitation sérieuse à propos de la question romaine, puisque l'avènement de M. Drouyn de Lhuys (2) a suffi pour faire déclarer au cardinal Àntonelli, sans aucune réserve quant au présent et quant à l'avenir, que le Saint-Siège était plein de confiance et de reconnaissance pour l'Empereur. Si le pape n'éprouve que de la confiance et de la reconnaissance, pourquoi voudriez-vous que de simples curés fussent plus défiants et plus ingrats? Or, en dehors de la question romaine, le cierge ne comprend absolument rien aux dangers et aux exigences de la situation... Il lit surtout le Monde et il y croit. Or. il y voit que les élections prochaines n'ont aucune importance n0 du 30 septembre); que les hommes d'ordre qui s'unissent et agissent
« L'évêque de la Rochelle [pudentissimum!) se prononce avec énergie contre Anatole Lemercier, et a eu le front de lui prêcher à lui-n ndant une
heure, que. dans l'intérêt de la religion, il ne devait passe présenter aux tions. L'archevêque de Rouen a fait prier M. Ancel, l'un des quatre-vi onze ne pas se présenter à l'archevêché pendant les élections. »
MM. Lemercier et Ancel faisaient partie des quatre-vin^ pûtes qui
avaient vote contre le gouvernement dans la question rou étaient vi-
vement combattus par le minisl
1 Lettre du 5 janvier 1862.
2 L'avènemenl de M. Drouyn de Lhuys aux aflfaii ivait rempli les catholiques d'espérances que Montalembert ne pi :
en dehors du gouvernement sont des révolutionnaires (n° du 6 février 1863); que les candidatures officielles sont nécessaires pour diriger le suffrage universel, etc.. Le clergé ainsi endoctriné n'a aucun motif pour se compromettre avec le préfet, les maires, les gendarmes, etc., au profit d'un homme que son oracle quotidien lui a appris à ranger parmi les ennemis de l'état normal de la société chrétienne... (1) »
Cependant le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, fait un devoir à Montai embert de se présenter. « Dans les circonstances présentes, dit-il, ce serait pour nous une honte ineffaçable de ne pas vous soutenir. » Il accepte donc, et, sans même quitter Paris, adresse aux électeurs de Saint-Brieuc et de Besançon cette fière profession de foi :
Électeurs, vous me connaissez de vieille date... Je suis ce que j'ai toujours été, catholique et libéral. — Je veux défendre la religion, mais par les seuls moyens que comportent l'esprit moderne et la liberté de tous. — Je veux reconquérir la liberté, mais par les seules armes qu'avouent la justice, la morale et l'honneur... — J'ai l'honneur d'appartenir à ce que M. le ministre de l'intérieur appelle le régime des rhéteurs, lequel, soit dit en passant, valait au moins autant que le régime des viveurs; il coûtait moins cher et on n'y insultait jamais les vaincus... — Vous savez bien que, redevenu votre député, je ferai mon devoir. — Si vous ne rne nommez pas, vous ne me ferez ni tort ni peine. Si vous me nommez, vous donnerez une preuve irrécusable de votre fidélité à la vieille et virile indépendance des Bretons, et vous vous ferez ainsi à vous mêmes autant d'honneur qu'à moi. — Sur quoi je demeure, comme autrefois, votre serviteur et ami.
Gh. de MONTALEMBERT.
Ce 20 mai 1863.
En Bretagne, le comité formé par M. de Tréveneuc (2) mène une campagne ardente, mais la partie n'est pas égale. Lévêque de Saint-Brieuc, Mgr David, d'accord avec le gouvernement impérial, suscite un autre candidat catholique, l'honorable M. Geslin de Bourgogne, ancien lieutenant de Montalembert pendant les grandes luttes. Pour le soutenir, il use et abuse de son autorité épiscopale. L'imprimeur de l'é-
(1) A M. Michel, 9 février 1863.
2 Parmi les membres de ce comité, nous voulons citer : MM. Rouxe Yiiieléron. Garnier de Kérigant. H. du Cleuziou, Dalmar, de la Touche, L. de la, Barre de Nanteuil, vicomte de Bélizal et de la Guichardière.
INTERVENTION DE M«r DAVID. 339
vèché, père de douze enfants, et dont la famille était titulaire de cette charge depuis trois siècles, est destitué pour s'être montre favorable à Montalembert et avoir imprimé ses bulletins. À la vérité, l'évêque conteste le motif, mais refuse d'en donner d'autres, et il n'y a pas à s'y tromper. Cet acte est confirmé par une lettre du malheureux libraire, Lequel qualifie son évêque de Cialdini crosse et mitre. En vain sept des principaux évoques de France invitent-ils par une lettre publique tous les catholiques (1) à soutenir les candidats défenseurs du pouvoir temporel et combattus à ce titre par le gouvernement. En vain MgrDupanloup écrit-il à M. de Tréveneuc pour le féliciter et l'encourager; il ne réussit qu'à s'attirer une lettre impertinente de MRr David (2).
« Le même évêque, raconte Montalembert, a écrit une circulaire à tous les sous-préfets pour leur affirmer qu'il était contre tous les candidats non agréés (y compris Cuverville), et pour les autoriser à l'affirmer en son nom. Il a fait une circulaire spéciale à tous ses recteurs contre moi, laquelle a produit l'allocution suivante du curé de Pleuc qu'on me cite mot à mot :
« Mes chers paroissiens, vous allez faire un grand acte en allant aux « élections. Choisissez un bon chrétien. ïl y a deux candidats principaux. « L'un se nomme Montalembert; on dit que c'est un homme qui parle bien, « mais je ne le connais pas. Je ne sais pas s'il pratique et je ne répondrais « pas qu'il ait fait ses Pâques. Quant à M. Geslin, oh! pour celui-là, j'en « suis sur, car je les lui ai vu faire un dimanche à Saint-Michel... »
(1) Les archevêques de Cambrai, de Tours, de Rennes, les évêques de Metz, d'Orléans, de Nantes et de Chartres.
(2) « L'indépendance du Saint-Siège, écrivait M*1 Dupanloup, la liberté de renseignement, la liberté de l'Église, tant d'autres droits et d'autres saintes causes n'ont jamais eu parmi nous un défenseur plus constant, plus courageux, plus éloquent. Sans faire tort à personne, il est permis de dire que nul choix ne saurait honorer davantage votre religieuse province. •> — « Je regrette profondément, riposta Mgr David, cet acte contraire à toutes les délicatesses et à toutes les convenances observées jus.) u'i ci entre évêques... Qui empêchait V. G. de faire porter par les catholiques de son diocèse l'honorable comte de Montalembert? C'est un triste exemple. Monseigneur, que vous avez donné là aux prêtres et aux fidèles. En dépréciant mon autorité selon votre pouvoir, il n'ajoutera rien à votre gloire, et tôt ou tard votre conscience le jugera plus sévèrement que la mienne. • — Tel n'était pas l'avis de M Minibert, le futur cardinal de Paris; il écrivait à Montalembert : •-... Je ne comprendrai jamais la conduite de ceux qui ont combattu votre candidature ou qui ne l'ont pas aidée. A défaut du sentiment des intérêts de l'Église, ils juraient dû s'inspirer de l'honneur de notre pays. ■• (8 juin 1863.)
« Je vous avoue du reste, continue Montalembert, que les plus mauvais évêques me semblent encore au-dessus du nonce, dont je vous transmets textuellement les paroles, débitées lundi chez Mme de Galliera et telles que je les ai recueillies toutes chaudes encore de la bouche indignée de la duchesse : « Toute cette agitation électorale me déplaît et n'a « aucune importance. Je sors de chez l'Empereur, il est tout à fait bien, « rempli de bonnes intentions et de fort bonne humeur. Il m'a montré une « belle statue qu'on vient de découvrir dans les ruines d'Alaise. J'ai toute «confiance en lui. — Mais, Monseigneur, dit la duchesse, vous oubliez dt « l'invasion des Marches et del'Ombrie? — Ah! Madame, il faut l'entendre « là dessus: il a eu ses raisons. » Puis, reprenant sur les, élections : « Les « sept évêques ont eu tort d'écrire leur lettre; ils se mêlent de ce qui ne « les regarde pas. Quant à Cochin, je ne désire pas du tout qu'il soit « nommé : c'est un brouillon (imbroglione). (1) »
Cependant M. Glais-Bizoin, qui se présente également à Saint-Brieuc, profite habilement de ces divisions et gagne chaque jour du terrain.
À Besançon, la lutte n'est pas moins chaude. M. Michel, directeur de V Union Franc-Comtoise, relève le drapeau de Montalembert et se jette dans la mêlée avec un courage et un dévouement à toute épreuve. L'ancien comité électoral de 1857 se reforme ; le cardinal Mathieu, l'abbé Besson et presque tout le clergé le soutiennent énergiquement. Louis Veuillot lui-même, accusé d'avoir attribué à une ambition personnelle déçue l'hostilité de Montalembert à l'Empire, rectifie ses paroles et engage les catholiques à voter pour lui (2).
Mais M. de Persigny a juré que Montalembert ne rentrerait pas au Corps législatif, et son administration agit en conséquence. Par ordre du préfet, maires, juges de paix, inspecteurs d'écoles, agents-voyers, gendarmes, débitants de tabac et cabaretiers entrent en campagne. Faveurs, promesses,
A M. de Falloux. 9 juin 1863.
(2) •• Je vous félicite, mon cher Monsieur, écrit-il a M. Jules Sauzay, d'avoir à soutenir la candidature de M. de Montalembert. Persévérez, n'eussiez-vous aucune chance de succès. Proteste/, ainsi contre la honte de voir un pareil homme exclu des conseils d'une nation catholique et par la nation ellemême. La femme irlandaise criait à son mari, de qui on voulait acheter le suffrage dû à O'Connell : « Souviens-toi de ton àme et de la liberté! » Vous, aux vrais catholiques qui pourraient hésiter entre M. de Montalembert et son concurrent, criez : souvenez-vous de l'Église! Souvenez-vous de votre 17 mai 1863.)