ECHEC ÉLECTORAL
menaces, mensonges et calomnies tout leur est bon. Si Montalembert est nommé, disent-ils, son premier soin sera de l'aire arracher les vignes pour empêcher les ouvriers de boire du vin. Voici le vin! ajoutent-ils en présentant les bulletins de M. de Conegliano ; et montrant ceux de son concurrent : voilà l'eau bénite! — « Voulez-vous que la journée de travail soit réduite à huit sous? Voulez-vous l'ignorance de vos enfants, l'ancien régime et ses abus, la guerre en Italie, le sel à cinq sous la livre et les fromages à trente francs le cent? Votez pour Montalembert. » Ce placard, dit le Temps, est affiché dans toutes les communes de l'arrondissement de Besançon la veille de l'élection. Et pour mettre le comble à cette belle exploitation du peuple souverain, on répand le bruit que Montalembert vient de mourir: le lendemain du vote, on dira qu'il s'est suicidé de désespoir.
En dépit de celte pression effrénée, près de dix mille voix se réunissent sur son nom. Il n'en obtient que trois mille à Saint-Brieuc, où M. Glais-Bizoin est nommé au premier tour de scrutin. Bien qu'il n'espérât point le succès, Montalembert ne laisse pas d'être affligé de ce résultat, d'autant que son gendre et la plupart de ses amis politiques, Cochin, Odilon Barrot, Dufaure. Casimir-Perier, Prévost Paradol et bien d'autres sont battus comme lui. Il sent bien que c'est l'anéantissement définitif de sa vie politique, et il en souffre cruellement. Le voyant triste, sa plus jeune tille, âgée de six ans, lui dit en l'embrassant : « Papa, vous avez déjà été député une fois, cela suffit; il faut maintenant être député dans le ciel. » 11 est tout consolé par ces naïves paroles. Une autre pensée lui est douce au milieu de sa défaite, c'est d'avoir retrouvé « le cœur du clergé et des honnêtes gens de la Comte de redevenir l'homme de leurs sympathies, la personnification de leur indépendance reconquise et de leur légitime résistance ». Mais ce qui le touche jusqu'au fond du cœur, c'est de recevoir une adresse des étudiants de Paris; elle lui est remise par une quinzaine d'entre eux, conduits par un jeune homme destiné à un brillant avenir, M. Sabatier 1 :
(1) M. Sabatier est aujourd'hui avoom au Conseil d'1 Cassa '
s Nous avons tenu, disent ces jeunes gens, à ne paraître ni indifférents ni complices. Les causes que vous servez sont les nôtres; votre gloire est la nôtre ; nous avons partagé vos revers. — Nous ne vous apportons pas des consolations; de tels revers ne vous diminuent pas; mais des regrets, car c'est nous surtout qui sommes atteints — Laissez-nous toutefois vous dire nos espérances : la génération à laquelle nous appartenons, si elle n'a pas reçu vos enseignements directs, en voit chaque jour autour d'elle l'éclatante confirmation. Instruite par l'expérience, elle comprend que l'avenir est tout entier aux grands principes qui ont dirigé votre vie. — Nous avons foi dans cet avenir, et nous y marcherons, à travers les trahisons et les défaillances, fidèles à votre nom, comme à ceux d'O'Connell et de Lacordaire. »
Pendant que Montalembert s'attristait de cette défaite électorale qui ruinait ses dernières espérances politiques, il fut tout à coup atteint jusqu'au plus intime de son être par une blesure bien autrement profonde. « J'entre, dit-il, dans l'ère de ces grandes douleurs que m'avait prédites Mme Swetchine. » Sa seconde fille Catherine était l'honneur et la joie de son foyer. Il y avait vingt-deux ans que leurs vies pour ainsi dire se confondaient. En 1853, ilavait failli la perdre, à la suite d'une fièvre maligne, au moment où elle allait faire sa première communion. Il faut suivre dans le Journal ses angoisses paternelles, ses sombres pressentiments devantles progrès du mal, sa joie profonde lorsque tout danger semble conjuré. Depuis lors, à mesure qu'elle-même avance en âge et à mesure aussi que les épreuves fondent sur lui, les liens entre eux se resserrent. Xeparta,2*e-t-elle pas ses travaux quotidiens? Pfest-elle pas devenue sa fidèle collaboratrice? Dans ses tristesses et ses déceptions la présence de sa fille lui est un baume ; il admire sa vive intelligence, sa haute sagesse, son humeur toujours égale; il jouit de sa gaieté, de sa douceur et de sa tendresse. Jadis, son départ pour le couvent du Roule lui a fait saigner le cœur, et il écarte comme un cauchemar l'idée de « cette séparation bien autrement longue et redoutable, que son mariage m'imposera, hélas! bientôt et toujours trop tôt. »
Or, le 5 juin 1863. Catherine entre dans la chambre de son