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VOCATION RELIGIEUSE DE SA FILLE

père, se jette dans ses bras et lui dit en pleurant : « Il faut que je vous quitte ! » Elle lui annonce que sa vocation religieuse, étudiée et méditée pendant cinq ans dans son cœur, est dévenue impérieuse. Montalembert demeure cornue foudroyé : « Je ne crois pas, dit-il, avoir jamais éprouvé dans ma vie si orageuse une douleur plus subite et plus cuisante. (1) » Sainte Thérèse parle quelque part d'un aigle puissant qui fond tout à coup sur les âmes et les enlève, sans qu'on ait pu prévoir l'heure de sa venue, ni même entendre de loin son vol. Montalembert subit quelque chose de semblable ; il semble qu'on lui arrache l'àme. Quand il s'est ressaisi, il s'enquiert auprès de sa fille des motifs qui la font agir. « Plus je l'interroge, ditil, plus j'admire la fermeté de sa résolution et la beauté d'une vocation qui découle non d'aucun mécompte, ni d'aucune souffrance, mais de la seule idée qu'il y a mieux à faire ici-bat pour servir Dieu qu'à mener une vie heureuse et paisible. Elle aime le monde, la vie active et animée, elle jouit de tout cela, mais elle aime Dieu bien davantage et jouit plus encore de tout sacrifier pour lui. » En vain Montalembert la suppliet-il de retarder de quelques semaines l'accomplissement de son dessein et d'accorder aux siens le léger adoucissement d'un séjour en commun à la campagne; Catherine oppose aux prières de son père une résistance pleine de tendresse et de fermeté. Le bon Dieu la presse, dit-elle, et on ne peut lui résister sans une grande faute, car il est maître des voies de chacun et aussi du temps. Quant à ces jolis endroits de la Roche et de Maiche, témoins de son heureuse jeunesse, elle en emportera dans son cœur les chères images, mais elle doit les laisser pour quelque chose de meilleur, qu'elle ne voit pas encore, mais qui la dédommagera certainement un jour de son sacrifice.

Qui eut suivi Montalembert dans la journée du 7 juin 1853, l'eût vu se diriger vers L'église Saint-Sulpice et s'agenouiller dans la chapelle de la sainte Vierge. C'est là qu'au milieu des principales crises de sa vie il est toujours venu chercher La lumière et la consolation. Pendant deux heur, s il y reste en

1 1 1 Journal, 5 juin 1863.

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proie à ses solitaires angoisses; il y épanche ses larmes avec ses prières. Il ne lutte pas contre Dieu, loin de là; mais il implore ardemment la force qui lui manque, la force d'accepter son sacrifice à la manière d'Abraham. La volonté de Dieu l'accable ; tant qu'il ne l'embrassera pas avec une obéissance pleine d'amour, il le sent bien, le fer restera dans la plaie, y entretenant une indicible douleur. Quelques jours après, il communie une dernière fois avec sa fille, puis il la conduit au couvent des Dames du Sacré-Cœur, à Conflans. « Aimez-moi toujours, lui dit-elle en le quittant, et si ce n'est plus comme un enfant de joie, donnez-moi le sentiment particulier qu'on a pour l'enfant de ses douleurs; elles seront vives pour le temps, mais quel centuple nous recueillerons tous dans l'éternité, si nous sommes vaillants! »

Le lendemain, Montalembert s'enfuit à la Roche en Breny; il y arrive par une splendide journée d'été. « Les bois et les environs du château sont dans toute leur beauté. » Mais l'image de sa fille le poursuit ; tout lui paraît comme dépeuplé, et rien ne le distrait de sa peine. « Je ne puis tarir, dit-il, la source des larmes que fait couler ce grand dépouillement de moi-même. » Pour le consoler, ses amis s'empressent; ils lui font entendre des paroles d'une beauté sublime qui endorment un instant la blessure de son cœur :

« Mon ami , lui écrit l'évêque d'Orléans, Dieu ne nous traite vraiment selon sa grande miséricorde que quand il nous blesse au cœur et dansle meilleur^ le plus intime et le plus pur de notre cœur... Je ne puis m'empècher de voir là le prix spécial de vos travaux monastiques. Vous avez dit et écrit d'avance ce qui vous arrive : il était juste de le faire après l'avoir dit. Vous ne pouviez vous immoler vous-même, Dieu vous a pris votre fille; il ne l'a pas prise seulement dans la -mort, il l'a prise toute vivante, et votre cœur, pleurant toujours, ne la verra que de loin, toujours vivante et immolée... Ainsi Dieu accomplissait déjà ses merveilles et ces jeux où il se plaît, au ton 1 de cette àme, en cette jeune créature si brillante et si vive, mais en qui on entrevoyait bien parfois que, sans rien mépriser, elle en viendrait peut-être à tout dédaigner un jour et, pour parler sa langue, à ne chanter que le Magnificat.... (1) »

(1 Mfe'r Dupanloup à Montalembert. 14 août 1S63.

UNE PRISi: D'HABIT A CONFLANS. 3.5

Après MgrDupanloup vient Augustin Cochin, et les paroles qu'il adresse à son ami sont plus belles encore :

« Je ne suis pas du nombre de ces consolateurs qui s'édifient sans frais du martyre d'autrui, et ces deux sentiments sont bien gravés dans mon âme quand je pense à votre fille et à vous : je l'admire franchement et je vous plains franchement. Puis, quand je veux vous le dire, je ne sais plus que dire; rien ne prouve notre néant comme le désir et l'impuissance de consoler ou de soulager ceux qu'on aime. Nous n'avons pas le choix des moyens, nous n'en avons qu'un, la prière à Dieu, pour lui demander de faire ce que nous ne pouvons pas faire. Je le prie pour vous et je le conjure de vous donner une conviction croissante de la présence de Jésus-Christ sur la terre. C'est un vivant ; il est là qui nous regarde quand nous nous croyons seuls; il est là, et il est le maître, aussi absolu que miséricordieux; il n'est pas seulement la conséquence de raisonnements bâtis dans l'esprit, l'objet de notre imagination quand nous fermons les yeux et que nous échauffons nos ferveurs artificielles; il est là, nous avons à compter, à vivre, à mourir avec lui. Je bénis votre sainte, aimable et valeureuse enfant d'avoir réveillé en moi cette croyance trop endormie au Dieu vivant qui l'a si visiblement appelée; je ne puis penser à elie, sans Je voir debout, à deux pas de moi, et sans m'incliner. 1 1

Quatre mois se passent, pendant lesquels la vocation de Mllc de Montalembert ne fait que s'affermir. <x Ma sécurité sur l'appel de Notre-Seigneur, dit-elle, est aussi complète qu'elle pourra jamais l'être. » Le 26 octobre, a lieu à Gonflans la cérémonie de la prise d'habit qui renouvelle toutes les douleurs de Montalembert. Laissons M-. Cochin nous raconter les émouvants détails de cette journée :

« Faites-vous à vous-même le tableau : une église haute, élégante et claire; au milieu, dans les stalles, quarante religieuses et un essaim de jeunes tilles; dans les côtés, des parents, des amies comme Mme de Gontaut; tous les enfants Montalembert et Mérode ; deux amis, M. Steinmetz et moi; le silence animé pur un orgue solennel et mélancolique, et sur tous ces figurants secondaires, ce reflet mêle des lumières et du jour qui donne aux églises une teinte particulière, sorte d'image du combat de la nature et de la foi dans nos âmes, à l'attente de la cérémonie; devant l'autel orné de fleurs, un prie-Dieu de satin bleu, mais un seul; une corbeille élégante contenant un voile de lin.

« A neuf heures a commencé le mariage, car c'était un mariage qu'on célébrait. La famille est entrée :1a mère d'abord, ferme, digne, presque fière, et allant d'un pas rapide avec ses dernières tilles au pied de

(1) Aug. Cochiu a Montalembert, L8 aovembre 1863.

l'autel; puis le père, notre ami. vrai père, accablé par ses larmes et semblant ralentir ses pas et gagner encore du temps, une minute, une seconde, avant de toucher au moment, à la place du sacrifice. Vous souvient-il du beau cri : Qui m"aimera jamais comme elle? L'évèque d'Orléans a paru à l'autel, plus homme qu'évèque, avec plus de larmes que de paroles : puis une sœur a amené la fiancée au prie-Dieu : elle était souriante, colorée, tranquille, belle avec la guirlande de mariée, la robe et les suuliers de satin, les gants blancs, les cheveux charmants, la démarche élégante. Vous souvient-il de ce gracieux visage, un peu moqueur, obsenant tout sans se livrer, et comme une abeille qui passerait sur les fleurs en leur disant : « Je vous aime, mais vous n'avez pas en core le miel que je veux. » Cette fois, elle semblait arrivée à la béatitude de la possession. L'évèque a parlé, s"entrecoupant à chaque mot; puis il a béni le voile, la posé sur la tête de la fiancée, lui disant : « Son « joug est doux et son fardeau léger. »

a On l'a emmenée; puis elle est revenue en robe de bure, gants de laine, bonnet, ce bonnet qui immole tout attrait, mais laisse encore la beauté du regard et de l'expression; et elle s'est agenouillée sur le même prie- Dieu solitaire, attendant le divin époux qui allait descendre sur l'autel. A la communion, à ce baiser que Dieu daigne recevoir de l'homme et lui rendre, Mme de Montalembert, admirable de force et de recueillement, s'est placée près de sa fille avec Mlle Madeleine; le pauvre père s'est affaisse au coin de la balustrade, comme s'il n'avait pas la force de frôler cette robe noire et ce voile léger, murs dressés entre son enfant et lui. Dieu s'est chargé de le fortifier, comme nous le lui demandions tous en pleurant, mêlant au sacrifice le sane de l'àme, comme saint Augustin appelle les larmes. Elle s'est relevée, la jeune sœur, avec tant, de vaillance et d'illumination dans son humilité ! Puis, la messe finie, elle est allée embrasser une à une les sœurs, comme on embrasse une nouvelle famille après la messe du mariage, avant de quitter sa mère. Quelques minutes après, elle venait au milieu de nous, riante, heureuse, prenant dans ses deux mains la tête de son père et lui redisant : « Ne querellez « point votre gendre, c'est Dieu! (1) »

Peu à peu. sous Faction de la grâce, la douleur de Montalembert se transforma. Au fond de son sacrifice, Dieu lui ménagea les plus douces consolations. Que de fois, au milieu des amertumes et des souffrances qui accablèrent ses dernières années, sa fille parut à ses côtés comme une sainte amie, comme l'ange du jardin de Gethsémani, pour le consoler et le fortifier! L'heure n'est pas venue de révéler ces touchants mystères des âmes, mais il faut redire l'acte de foi sublime

i Àng. Cochin à M. de Falloux, 28 octobre 1863.

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