INTERVENTIONS EN SA FAVEUR
inséparables de la société moderne, les réconcilier avec la situation quert Dieu leur a faite au sein de cette société, leur montrer le bien qu'ils peu-'" vent y faire, sans évoquer des souvenirs alarmants ou des thèses absolues, sans recourir à des voies de contrainte aujourd'hui impossibles, el sans invoquer une protection qui a si souvent trahi ou trompé leur confiance; enfin les exciter à l'action, à la lutte virile, immédiate, permanente, contre les ennemis de Dieu et de l'Eglise, à l'accomplissement de leur devoir actuel, dans les conditions de la vie actuelle, au lieu d'attendre en gémissant le retour du passé ou les chances de l'avenir : tel a été le but constant de ma trop longue carrière, et tel a été aussi celui du discours! prononcé au Congrès de Malines. Si j'ai omis, bien involontairement, les précautions et les réserves nécessaires pour mettre ma pensée à l'abri de tout soupçon, je le regrette profondément et suis prêt à faire tout ce qui me sera prescrit ou indiqué pour réparer cette omission, comme pour reconnaître toute erreur qui me serait signalée. (1) »
En même temps que Montalembert se défend dans un langage à la fois si fier et si catholique, ses amis s'indignent et s'émeuvent des dénonciations portées contre lui; les évêques les plus éminents en France et en Belgique interviennent en sa faveur. Dans une lettre touchante, Xi. de Corcelles supplie le Saint -Père d'épargner celui qui a dévoué sa vie entière au service de TÉglise (2). M. Adolphe Dechamps, ministre d'État en Belgique, expose au pape les résultats déplorables que produirait la condamnation des libertés modernes :
1 Montalembert au cardinal Antonelli, 19 décembre 1863. Nous n'avons pas besoin de rappeler que tous ces documents sont Inédits. JÇ
(2 Nous en citerons seulement ces quelques lignes: « Combien il importe, au milieu de tous nos périls, de ne pas décourager les âmes vaillantes qui ont soutenu tant de bons combats!... J'aime de toute mon âme le vicaire de N.-S. J.-C; c'est à son cœur que je m'adresse. L'ami dont je parle est bien éprouvé déjà par la vocation de sa digne tille et le sacrifice qui en est la suite. Faudrait-il que cette victoire, qui coûte d'involontaires larmes, se terminât en une incurable douleur? Sainte Catherine a précisément sous son patronage les docteurs, parfois exposés aux fougues de l'éloquence... N ce pas l'occasion de dire avec le Bréviaire romain : Qua ma* hum > Catkarinx oralione confracta est'} » (16 décembre 18(
MON 1 M.IMKI l: I . — III. ! i
<t 1° Dangers extrêmes et peut-être imminents créés pour la souve. raineté temporelle pontificale, en offrant à celui qui peut et qui veut la détruire, une arme formidable pour l'accomplissement de ses desseins. 2° On va aider puissamment à fonder un gallicanisme impérial, dont tous les éléments existent, et dont Mër Darboy sera le Bossuet. 3° On va voir se former, dans tous les pays libres, où les catholiques luttent depuis un demi-siècle avec les armes de la liberté religieuse et politique, un gallicanisme libéral. Les faits seront plus forts que les thèses théologiques. 4° On jette dans le découragement et le doute cette foule de catholiques \ intelligents, qui étaient revenus à l'Église par la porte de la liberté qu'on I semble leur fermer; et l'on repousse toute cette jeunesse qui se trouve i au seuil de cette porte, et à laquelle on ne peut pas demander de renoncer à toutes les idées de notre temps, sans la rejeter dans le ra- /tUDnalisme. i) » •
•'il ajoutait textuellement : « Nous craignons qu'une telle encyclique,^ sans application au siècle présent et à la plupart des nations1 fUUUUriiefe, n'ait pour résultat de briser dans nos mains la seule arme que Dieu nous laisse pour défendre la liberté de l'Église, et de servir de raison ou de prétexte à nos éternels adversaires pour nous refuser ou nous ravir cette liberté de l'Église, qu'il est impossible d'obtenir ou de maintenir, sinon comme une condition de la liberté générale. Je viens plaider franchement en faveur du silence. M. le comte de Montalembert et ses amis m'ont autorisé à faire parvenir à Votre Sainteté la promesse formelle de leur silence sur ces questions. La conciliation est donc faite. Elle est faite sans éclat, sans humilier inutilement d'illustres dévouements, sans blesser des amours-propres dignes d'être respectés, sans amoindrir ou peut-être détruire l'influence précieuse des plus célèbres défenseurs de l'Église en notre temps, sans jeter dans la joie les ennemis de la religion... »
Le cardinal Stercks, archevêque de Malines, W Guibert,
1 archevêque de Tours (2), le jeune évêque de Nancy, M^ Lavigerie (3), et bien d'autres, agissent à Rome dans le même
(1) Je trouve ce résumé dans une lettre à Montalembert, mars 1864.
(2) « J'ai fait quelques observations au Saint-Père sur les inconvénients de prononcer, au milieu des controverses actuelles, des condamnations sur certains points qui présentent un caractère plus politique que religieux... Cest une grande force pour notre cause de réunir les hommes politiques de la plus haute valeur, et ce serait un malheur de les éloigner de nous par des décisions que je ne crois nullement nécessaires quant à présent. » (Lettre à M»1 Regnault, 1864.)
(3) « M6r Lavigerie, écrit-on à Montalembert, est d'un libéralisme à toute épreuve, un vrai disciple de Mer Dupanloup... En correspondance régulière avec le Saint-Père, il lui a écrit ex professa en faveur du libéralisme catholique. » (Lettre de l'abbé Guthlin à Montalembert.
L ! ÎVÊQUE D'ORLEANS A ROME. <^-^>> 371
sens. Les principaux Jésuites de Paris, les Pères de Pont-i levoy et Matignon entre autres, témoignent à Montalembert, } en cette crise pénible, les plus affectueux égards. « J'en suis( très content, écrit-il; ils semblent mettre un certain pointL d'honneur à se distinguer de ceux de la Civil là. » Le/ P. Olivaint supplie son provincial de rappeler au Saint- 1 Père les services éminents que Montalembert a rendus à\ l'Église.
Mais son ami le plus dévoué, le plus actn en cette circonstance, est Mgr Dupanloup. A peine connait-il les dénonciations portées ccmire .lTbntalembert et les dangers qui le menacent, bien qu'il soit lui-même fort souffrant, il renonce au voyage d'Espagne qu'il projetait alors et part pour Rome. Du mois de novembre 1863 au mois de mars 186i, il prendj en mains la cause de son ami avec une ardeur qui déconcerte! la cour pontificale. Il voit presque chaque jour le cardinal» Antonelli et n'a pas de peine à lui faire partager son sentiment. « Soyez tranquille, lui répète le secrétaire d'État, on ne fera rien, absolument rien. Il n'y a rien à reprendre dans le discours de Montalembert. Dans dix ans tout le monde dira ce qu'il a dit. Je l'ai déjà écrit à M. Dechamps, de la part du Pape : on ne fera rien contre lui, encore moins une déclaration de urincjpes. » — Le cardinal Patrizzi tient Je même langage. -— « Si vous traduisez les discours de Malines devant l'Index, déclare l'évêque d'Orléans au préfet de cette Congrégation, j'irai moi-même les défendre comme c'est • mon droit. Quatorze fois pendant ce séjour, Pie IX reçoit \ Msr Dupanloup. Aux vives instances que l'évêque lui adresse, le f pape, tout en faisant des réserves au sujet des discours, ré- *, pond qu'il traitera avec les plus grands égards « l'homme J qui le premier, en toutes circonstances, a donné le signal k de sa défense et qu'il considère comme un de ses meilleurs » amis. » (1)
En même temps, par ordre du cardinal Antonelli, le nonce de Paris, Mgr Chigi, se rend chez Montalembert, à l'une de ses réceptions : « J'espère, lui dit-il, que vous n'avez
(') Journalde Montalembert
ajouté aucune foi aux rumeurs dont il est question. Il y a des sens qui veulent nous brouiller. Je me crois autorisé à vous dire que, dans la pensée du Saint-Père, toutes ces questions doivent être librement débattues entre les journaux catholiques de diverses nuances : la Civillà a répondu au Correspondant, le Correspondant répliquera à la Civilta. Il ne doit pas y avoir antre chose. (1) »
Et cependant il y eut autre chose. En cette affaire Pie IX hésita longtemps. D'une part, il aimait sincèrement Montalembert et craignait de le blesser. Le cardinal Antonelli, très avisé, fort au courant de l'état des esprits en Europe et dans le monde, conseillait l'abstention. Tout d'abord ses conseils prévalurent. Mais les dénonciations^ arrivaient chaque jour plus nombreuses et plus pressantes. Alors la conscience du pape s'alarma; il consulta des hommes d'école, des théologiens de profession, qui voient avant tout les principes et tiennent peu de compte de la situation politique! Leur avis ne faisait point de doute : ils déclarèrent les discours de Malines contraires à la tradition de L'Église et qu'il fallait à tout prix empêcher Montalembert de redire jamais des paroles comme celles-ci : « Catholiques, donnez la liberté ;de la presse et des cultes) là où vous êtes les maîtres! » A Rome!) Dès lors, le pape décida que Montalembert serait averti et blâmé, mais secrètement et avec les ménagemenjsjes plus affectueux. Il rédigea de sa propre main une lettre de quatre "pages, puis, malheureusement, se ravisa. Comme l'orateur de Malines avait écrit au cardinal Antonelli, le pape jugea plus naturel de lui faire parvenir, sous forme de réponse à cette lettre, ce qu'on avait à lui dire. Il parait certain que le secrétaire d'État ne fut
[1 .Montalembert à Foisset, 3 mars 1864.