EFFORTS POUR EMPÊCHER LE COUP D'ÉTAT
ma vie », déclare Montalembert. Craignant que cette loi ne tournât au profit des royalistes, la gauche entière vota contre et la fit rejeter. Le prince dut regretter sa victoire, car tout était dispose pour disperser l'Assemblée, si elle eût adopté le projet des questeurs.
Que faire? Comment sortir de cette crise chaque jour plus alarmante et plus aiguë? C'était la préoccupation incessante de Montalembert. N'ayant à cœur que le salut et le repos du pays, il voulait à tout prix écarter les terribles éventualités dune lutte à main armée entre les deux pouvoirs. Dans sa pensée, le triomphe des révolutionnaires, s'il avait lieu, serait de longue durée. Si, au contraire, le prince l'emportait, ne fallait-il pas craindre l'abus d'une victoire trop prompte et la concentration dans une seule main d'un pouvoir sans frein et sans contrôle ?
C'estpourquoi, d'accord avec quelques amis, Montalembert voulut tenter un suprême effort de conciliation. Le 21, le 25 et le 30 novembre, quinze représentants (1) se réunirent chez Daru, discutèrent longtemps et résolurent de soumettre à l'Assemblée un nouveau projet de revision. Ce projet, au lieu de se tenir dans le vague, comme celui qui avait échoué au mois de juillet, comportait la division du pouvoir législatif en deux Chambres et la rééligibilité du Président. Si cette proposition n'obtenait pas les trois quarts des suffrages exprimés, les partisans delà revision, formant la majorité réelle de l'Assemblée, réclameraient un appel au peuple sur les modifications nécessaires (2).
Le 2*2 novembre au soir, Montalembert, accompagné de MM. de Mortemart et de Mouchy, se rendit à l'Elysée pour
(1) CétaientMM.Baroche,Boinvilliers, Buffet, Chadenet. Chassaigne-Goyon de Crouseilhes, Daru, Fould, de Goulard, de Montalembert, de Mortemart' de Noailles, Quentin-Bauchard et Rouher.
(2) Pas un seul instant, les auteurs de ce projet n'eurent l'idée qu'il fallait imposer par la force un vote quelconque à la minorité, comme ont os soutenir MM. Granier de Cassagnac, Ténot et Taxile Delord. « C'est, en ce qui me concerne, déclare Montalembert, mu' calomnie grossière et absurde, comme le reconnaîtront tous ceux qui ont conservé le moindre souvenir de mon caractère public et de ma position dans l'Assemblée. » (Lettre à Daru, p. 61 0
communiquer au prince le nouveau plan d'action. L. -Napoléon reçut ses visiteurs avec son flegme habituel ; sans repousser leurs avances, il s'informa du nombre des représentants qui devaient appuyer le projet. « Dès demain, répondit Montalembert, je m'occuperai de recueillir les signatures... Souvenez-vous, prince, ajouta-t-il, que les âmes fîères et honnêtes qui vous offrent leur concours, aujourd'hui que vous êtes le plus faible, n'auraient pas le même empressement au lendemain d'une victoire et qu'ils pourraient fort bien alors se refuser au lieu de s'offrir. (1) » Montalembert se mit aussitôt à l'œuvre. Ses efforts ne furent point stériles. Le 30 novembre, son projet avait déjà réuni 160 signatures. Le lendemain, il écrivit au prince pour solliciter une nouvelle entrevue et la promesse d'une action commune. Le prince répondit par le coup d'État.
Le matin du 2 décembre, Montalembert lit les journaux au coin de son feu, quand le docteur Delpech entre en s'écriant : « Le coup d'État est fait... L'Assemblée dissoute... Thierset les généraux arrêtés. » Montalembert court à l'Assemblée : les troupes avec l'artillerie entourent le palais. Il va chez Daru : son hôtel est gardé à vue et on n'y peut pénétrer. « La foule qui, peu à peu, remplit les rues, paraît curieuse, mais fort indifférente à notre sort. » Après beaucoup d'efforts, il réussit à grouper, rue des Pyramides, un certain nombre de députés qu'il exhorte vivement à signer cette protestation contre le coup d'État :
« Dans l'impossibilité de se réunir au palais de l'Assemblée, les soussignés, représentants du peuple à l'Assemblée législative, déclarent protester contre la dissolution de l'Assemblée nationale et contre sa dispersion par la violence.
« Fait à Paris, le deux décembre, mil huit cent cinquante et un, à deux heures de l'après-midi. »
(1) Journal, 22 novembre 1851.
LE COUP Dl.l 31
Quelques-uns hésitent, par crainte, dit Ba roche, de donner le signal de la guerre civile. La nouvelle que 217 députés viennent d'être arrêtés rue de Grenelle les décide, et Montalembert finit par recueillir 65 signatures. Mais comment i. l'aire connaître cette protestation? Les journaux qui subsis- v tent encore tremblent, sous la menace d'une censure omnipotente. Montalembert en est réduit à porter sa feuille chez M. Dupin, président de Y Assemblée dissoute. « Vous la joindrez, dit-il, à celle que vous avez sans doute dressée. lorsque la force armée vous a interdit de monter au fauteuil, et vous voudrez bien me remettre le texte de votre protestation, pour que je puisse la communiquer à mes collègues. » Mais Dupin regarde Montalembert d'un air goguenard et lui demande : « Est-ce que vous êtes devenu procureur ou notaire?... Sachez, mon cher collègue, que je ne donne jamais ma signature... C'est comme pour ma consultation aux journalistes, en juillet 1830 : je la leur ai donnée verbalement, mais de signature, point. » Cependant, il laisse Montalembert prendre copie du procès-verbal dressé par son secrétaire après la violation de l'enceinte législative, et lui raconte, en se moquant, les détails burlesques de l'expulsion des députés. « Ouant à leur tentative de déchéance à la mairie du Xe, c'a été une pure singerie! » En congédiant Montalembert, il lui dit : Novus rerum nascitur or du !
Mais voici que le Moniteur du 3 décembre annonce la création d'une Commission consultative, destinée à remplacer provisoirement l'Assemblée nationale et le Conseil d'État. « En attendant la réunion du Sénat et du Corps Législatif, affirme ce décret, le Président de la République veut s'entourer d'hommes jouissant à juste titre de l'estime et de la confiance du pays. » Sur la liste des membres de cette Commission Montalembert trouve son nom, à côté de ceux de MM. Léon Faucher, Drouyn de Lliuys. Chasseloup-Laubat, d<- Mouchy et autres Élyséens. On les l'ait ainsi adhérer au coup d'État et à toutes ses conséquences, sans même avoir pris la peine d'obtenir leur consentement.
Montalcinbrrt écrit aussitôt à M. de Monn :
« Monsieur le ministre,
« Nous apprenons par les journaux que nous sommes appelés à faire partie d'une Commission consultative, créée par un décret d'hier que vous avez contresigné.
« En présence de l'injuste et douloureuse incarcération d'un si grand nombre de nos collègues et amis, nous ne pouvons accepter ces fonctions. »
Quatorze députés signent avec Montalembert. Mais, par ordre des ministres assemblés en conseil, le Moniteur refuse l'insertion de cette lettre; V Univers seul ose la publier; Morny le fait saisir à la poste. Aux réclamations indignées de Léon Faucher il répond : « Vos noms nous sont nécessaires et nous les gardons. » Puis il écrit à Montalembert :
« Mon cher Montalembert,
<( Les représentants détenus n'ont été retenus que parce qu'ils l'ont bien voulu. On leur a offert de sortir plusieurs fois... Maintenant laissezmoi vous dire un seul mot. II n'y a plus en ce monde que le^nrinje et les rouges.. . Pouvez-vous hésiter? On se bat en ce moment au faubourg Saint-Antoine. Refuser son concours au gouvernement, c'est un crime, pour ne pas dire plus...
« Vous qui avez tant d'esprit, croyez-vous sérieusement à la détention de nos amis? Je vous garantis qu'ils sortiront quand ils le voudront. (1) »
On raconte qu'Odilon Barrot, monté sur une chaise, harangua le général qui l'invitait à sortir : « Les représentants arrêtés, s'écriait-il. protestent contre le nouvel attentat qu'on veut accomplir sur leurs personnes; ils ne céderont qu'à la force pour quitter la prison et reprendre leur liberté. » Dans le fond de son âme, Montalembert s'étonnait de ne pas se trouver pour une fois avec les vaincus. « Restés en liberté, écrivait-il plus tard, nous nous sentions embarrassés et quelque peu humiliés de notre attitude passive et impuissante. » Et je trouve dans son Journal cette phrase prophétique : « Le changement actuel, tout en donnant raison à mes prévisions et prédictions, pourra plus tard me valoir d'amers mécomptes. »
(1; M. de Morny à Montalembert, 4 décembre 1851.
PEKPLEXITES APRES LL COU? D LIAT.
En attendant que les événements l'éclairent, Montalembert se demande anxieusement s'il doit accepter d'entrer dans la Commission consultative. Grave question. L'acceptation implique en effet une adhésion plus ou moins formelle au coup d'État. Jamais Montalembert n'a tant prié, réfléchi, consulté, qu'en cette occasion.
Tout d'abord, le 5 décembre, il se rend à l'Elysée; il tient à s'éclairer par un entretien personnel sur les dispositions du prince. « Je le trouvai, dit-il, aussi calme et aussi flegmatique qu'auparavant. Je lui rappelai mes dernières paroles du 22 novembre, en venant lui offrir notre concours et lui demander le sien, pour la seule issue légale et pacifique que nous devions entrevoir à la crise qu'il venait de trancher par la violence. J'ajoutai : « Je ne suis plus rien, vous êtes tout. Je n'en viens pas moins comme autrefois vous demander quelles sont vos intentions et vous soumettre mes propres appréciations. »
Le prince répond : « Ma mission et mon intention sont de rétablir l'ordre dans ce pays. Je veux, autant que possible, le mettre en état de ne pas retomber, si je suis tué, sous le joug des journalistes et des démagogues... Vous me reprochez de vouloir faire de l'ordre en invoquant toujours la Révolution. Mais je ne vois dans la Révolution que les faits accomplis et les intérêts nouveaux qu'elle a créés. Quand je lis l'histoire de 1789, je suis pour Louis XVI et Marie-Antoinette : j'aurais voulu être ofiieier aux gardes-françaises et me faire tuer pour eux... Je vous assure, d'ailleurs, que rien n'est changé dans mes dispositions ta l'égard de la religion et du Pape : je veux h-ur.lfl triomphe, mais je le veux sans aucune des exagérations qui jM pourraient leur nuire au lieu de les servir. »
Il promet ensuite de respecter la liberté d'enseignement; \y Montalembert hasarde quelques objections sur le rétablissement du suffrage universel illimité : Soyez tranquille, réplique le prince; j'admets le suffrage universel comme
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origine du pouvoir, mais non comme moyen habituel de gouvernement. Je veux bien être baptisé, mais ce n'est pas une raison pour vivre toujours dans l'eau. (1) »
Cette entrevue ne termine point les perplexités de Montalembert et il se livre à une curieuse consultation auprès des notabilités politiques et religieuses, au sujet de son entrée clans la Commission consultative. Rien ne prouve mieux que cette enquête combien il était difficile, au milieu de la division profonde des meilleurs esprits, de connaître la vérité.
L'archevêque de Paris, Mgr Sibour, conseille l'abstention et la pratique lui-même, d'une façon peut-être excessive. Le Président vient de rendre le Panthéon au culte : « Je ne remercierai point, dit-il ; on pourrait prendre mes remerciements pour une adhésion. » Mgr Dupanloup est plus hostile encore. « Ce serait une faute irréparable d'accepter », écrit-il à Montalembert. A l'entendre, le pays tout entier repousse le prétendu sauveur. « Je ne crois pas qu'il y ait eu jamais une puissance humaine capable de lutter contre une telle insurrection des âmes (2)... » Avec la plus tendre énergie, le P. de Ravignan engage aussi son ami à se réserver. L'avis du P. Lacordaire, avis fondé sur des raisons vraiment graves, est nettement pour la négative. Dans le même sens se prononcent le comte Félix de Mérode, l'abbé Desgenettes et Cornudet. Au seul nom de Bonaparte, Yillemain écume de colère. « Que ne peut-on, s'écrie-t-il, rétablir la peine de mort contre ce misérable ! » La consultation de Foisset, inspirée, comme toujours, par une haute sagesse, mérite d'être citée.
c Le 'péril du moment, écrit-il, c'est V anarchie. Au point où en sont les choses, une dictature est nécessaire. Je souhaite qu'elle ait un terme; mais, ce ternie, qui peut l'assigner? Nescio,Deus scit.
a Le péril de demain, c'est le despotisme, c'est-à-dire l'infatuation de la force dans le pouvoir et, au-dessous, l'abâtardissement des caractères : Obsequium déforme.
« Plus la dictature est nécessaire, plus il faut aviser à sauvegarder sa dignité personnelle.
(1) Journal du 5 décembre et Lettre à Daru.
(2j Mgr Dupanloup à Montalembert, 8 décembre 1851.
MOTIFS D'ADHESIn.N. 35
« L'exécution d'un coup d'État est presque toujours mêlée d'hypocrisie et d'immoralité, sinon dans le but, au moins dans les moyens. Puissante raison d'abstention : Incontaminatum secustodire ab hocsœculo.
« Mais alors on se rend inutile. Erreur! Il y a dans l'attitude réservée d'un honnête homme une vertu qui se fait rechercher... Défiez-vous d'une fausse générosité qui vous porte à vous immoler toujours à ce qui vous parait le bien de la religion. L'esprit de sacrifice est ce qu'il y a au monde de plus héroïque, mais il faut être bien sur que le sacrifice profite à la cause du bien. 1
Mais d'autres personnages, beaucoup plus nombreux et d'une autorité au moins égale, supplient Montalembert d'ac- V cepter. « Vous ne le pouvez pas seulement, vous le devez. déclare Je cardinal Gousset. Le doigt de Dieu est ici! Il vent nous sauver; nous le prions de consommer l'œuvre qu'il a si miséricordieusement commencée. » Le nonce, Mgr Garibaldi, i Mgr Parisis, Mgr Jacquemet, le saint évèque de Nantes,, J Mgr de Marguerye, évèque d'Autun, et bien d'autres lui i répètent sur tous les tons : Dieu le veut! Louis Yeuillot, Donoso-Gortès, Mme Swetchine, le supplient de garder auprès du Président la position d'ami et de conseiller. « Qui mieux que vous, disent-ils, saura défendre auprès de lui les intérêts religieux et cette liberté d'enseignement si laborieusement conquise? » En dehors du clergé et des catholiques, M. Guizot et le chancelier Pasquier (2) lui font un devoir d'appuyer la dictature qui vient de sauver le p:<\ s.
Cependant, plus encore que tous ces conseils, les nouvelles alarmantes des départements entraînèrent L'adhésion de Montalembert. A Paris, une tentative d'insurrection, exagérée d'ailleurs par le pouvoir, avait été durement réprimée. En province, surtout dans l'Hérault, dans le Var. les Basses- Alpes, la Nièvre, le (mer et le Jura, la lutte fut plus sérieuse. Le mot de Jacquerie était sur toutes les lèvres. Trente-deux départements mis en état de siège, cent mille arrestations
(1) Foisset à Montalembert, 6 décembre 1851.
■ Cet illustre ocl - crit Montalembert, était alors toul d
pour l'acte où il croyait voir, comme tant d'autres, le salut de la France. Il a depuis noblement rach reur, en manifestant, pendant
années qu'il lui restait à vivre ''t jusqu'à son dernier jour, une oppo aussi tranchée que persi vérante contre le iecond Empire. » (Lettré à Daru)
opérées avec plus ou moins de discernement et d'équité, prouvent assez l'étendue, sinon la profondeur du mal. Toutes les correspondances de Montalembert s'accordaient à dénoncer et peut-être à grossir le danger. Entre cent témoignages analogues, voici une lettre du président du tribunal de Toulon : « Ce que les socialistes de la Provence, déconcertés et surpris en 1851, viennent de tenter, écrivait-il, montre bien ce qu'ils auraient fait en 1852, prêts et organisés... Nous avons vu les premières lueurs de l'incendie qui nous aurait dévorés. » Cette idée, ou plutôt cette image d'incendie, revenait sans cesse : « N'oublions jamais, disait l'abbé Gerbet, les sinistres lueurs de l'incendie universel qui restera longtemps menaçant. » De la Creuse, l'abbé Texier jetait un cri de délivrance : « De quels barbares le Président nous a délivrés!... L'explosion devait avoir lieu partout à la même beure... Les paysans sont joyeux, les ouvriers partagés, les bourgeois rassurés, le clergé respire... » Ces émotions, universelles en France, on les éprouvait dans l'Europe entière et même hors d'Europe. Un correspondant de Montalembert, à Mossoul. lui exprime sa joie de voir la France « échapper à une guerre ele sauvages r> 1 .
Voilà pourquoi Montalembert accepta de faire partie de cette fameuse (Commission consultative qui, d'ailleurs^ ne devait être consultée sur rien. « ki ,i écoutais mes ffoùts, ma renommée, mon avantage personnel, écrivait-il à son beaufrère, Mgr de Mérode, je n'hésiterais pas à refuser; car je n'ai plus rien à gagner, je n'ai qu'à perdre dans la vie pu-
(1) Cette lettre du consul de France à Mossoul mérite d'être citée : « Il est impossible d'imaginer le retentissement qu'il a eu (le coup d'État) jusque dans ces contrées lointaines. Dès que la nouvelle se fut répandue qu'une grande révolution venait d'éclater en France, tous les chrétiens sont accourus au Consulat. Avec quel bonheur je leur traduisais les journaux et les lettres que j'avais reçus, et avec quelle satisfaction ils écoutaient les moindres détails. C'est que la France est encore pour eux le grand pays, la protectrice, la sauvegarde, et qu'ils savent bien qu'ils reçoivent le contre-coup de ses moindres mouvements. Les musulmans eux-mêmes, le pacha, le cadi, mont prié de les mettre au courant de ce qui s'était passé, car ils étaient dans l'attente de grands malheurs qu'ils ne savaient pas définir, et ils disaient qu'il avait fallu la main d'Allah pour les écarter. Depuis ce moment, j'ai senti mon influence s'accroitre, et je suis sûr qu'il en aura été de même pour chaque agent... )>