‹ MontalembertChapitre 180 sur 217 · LA MORT DE BERRYER · texte numérisé non relu

LA MORT DE BERRYER

suscité, après douze ans de silence forcé, pour ajouter cet étonnant triomphe à une carrière déjà si pleine et si belle. Je le remercie de m'a-

voir laisse, au sein de ma triste infirmité, assez de vie pour jouir de votre gloire et pour avoir le droit de me compter comme autrefois parmi vus plus sincères et plus dévoués amis. 1

On connaît les touchants adieux que Montalembert adresse à Berryer mourant. Le récit des derniers moments de son ami et de ses imposantes funérailles l'émeut jusqu'au fond du cœur.

Ce génie honnête, cette majesté souriante, ce roi de la parole, dux verbi, ce type non seulement du grand patriote et du grand citoyen, mais du grand et humble chrétien, ce Français accompli, comme il ne s'en est pas vu depuis Henri IV, appartenait à tous les partis, mais avant tout au parti du vieux droit, de l'autorité séculaire, de la tradition catholique et monarchique dans notre pays. Après soixante ans de combats, de victoires, de labeurs pour ce vieux droit, il meurt, mais debout et intrépide comme au jour de ses plus éblouissantes batailles. De son lit de mort, il écrit à son roi exilé dès le berceau, exilé depuis quarante ans; il lui écrit cette lettre qui est peut-être le plus beau cri de l'âme qu'un homme public ait jamais pousse dans notre siècle. Et que lui dit-il? Il lui annonce qu'il va « porter au ciel ses vœux, non seulement pour le triomphe de « ses droits héréditaires, mais pour rétablissement et le développement des « libertés dont notre patrie a besoin». Sur quoi il ajoute : « Pour qu'ils « soient moins indignes d'être exaucés par Dieu, je quitte la vie, armé de « tous les secours de notre sainte religion. » Sublime et consolant rayon de lumière, que nous a légué la souveraine majesté de cette mort! C'est le soleil qui, au dernier moment de cette rude et glorieuse .journée, sort vainqueur de nos ténèbres et de nos orages, pour se coucher dans toute sa splendeur. i2)

Pendant la maladie de Montalembert, son immense correspondance, loin de se relâcher, devient plus active. Par elle il continue de s'entretenir avec l'univers entier. S'il n'écrit plus lui-même, manu propria, il dicte et se contente d'apposer son ample signature. Avec cela, il trouve encore moyen de lire tout ce qui se publie. Le Play, dont les hautes études sociales viennent de paraître, est alors son auteur préféré.

1 1 A M. Thiers, 9 décembre 186"; (2) L'Espagne et la liberté.

... Je vous lis, je vous annote, lui écrit-il, et je m'imbibe de vous goutte îtte, à raison de trois ou quatre pages par jour. Je suis arrivé ainsi à la fin du premier volume, où j'ose croire que rien ne m'a échappé; et cette lecture achevée, je n'hésite pas à dire que vous avez fait le livre le plus original, le plus utile, le plus courageux, et sous tous les rapports, le plus fort de ce siècle. Vous avez, non pas plus d'élo]uence que l'illustre Tocqueville. mais beaucoup plus de perspicacité pratique et surtout de courage moral. Oui, ce que j'admire surtout chez vous, c'estle courage qui vous a permis de lutter à visage découvert contre la plupart des préjugés dominants de votre temps et de votre pays, comme vous l'avez fait très spécialement dans votre excellent chapitre sur l'enseignement, et partout sus confessez si nettement la chute originelle de l'homme, cette doctrine qui répugne si profondement à l'orgueil servile de nos contemporains. C'est par là, encore plus que par votre prodigieuse science des faits et votre rare talent d'exposition, c'est par la noble indépendance de votre esprit et de votre cœur, que vous serez vraiment grand dans l'histoire intellectuelle du xixe siècle.

Montalembert ne se contente pas de lire Le Play. Dans la correspondance amicale qui s'établit entre eux, il critique certaines opinions du grand économiste sur le clergé et les classes dirigeantes; il lui décrit en termes saisissants l'envahissement de la tyrannie administrative dans les campagnes, qui rend impossible toute action individuelle et toute influence sérieuse.

L'Académie française occupe aussi une place importante dans les pensées de Montalembert. A cette époque, nul n'a plus contribué que lui à maintenir cette grande institution dans un état d'indépendance et de dignité envers le pouvoir. Après avoir soutenu avec énergie les candidatures libérales de M. de Laprade, du prince de Broglie, de M. Prévost-Paradol, de ! M de Carné, etc. ; après avoir assuré par ses démarches l'élection du J^GraJr y , il voulut, quoique très souffrant, aller voter en sa faveur. M. de Meaux l'accompagnait. En descendant de voiture, ils trouvèrent au bas de l'escalier M. Nisard et deux ou trois autres académiciens bonapartistes, occupés évidemment à se concerter contre la candidature qu'il venait soutenir. « Son arrivée imprévue ne pouvait manquer de déranger leurs calculs. Ils l'abordèrent néanmoins affectueusement et se félicitèrent de le revoir au milieu d'eux. « Oui, leur ditil. je viens vous montrer qu'une âme guerrière est maîtresse

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