JUGEMENT SIR W DE SALINIS
[ignés, l'histoire ne trouvera-t-ellé pas que, cette fois, la passion a parlé le langage sévère de la justice et de la vérité ?
Royaliste exalté sous la Restauration, libéral prudent et candidat à l'épiscupat par mon entremise sous Louis-Philippe, admirateur du peuple^ souverain et candidat à ses suffrages sous la République, panégyriste effronté du pouvoir absolu sous le second Empire, M^r de Salinis est un de ceux qui. par leur exemple même plus que par leurs doctrines, ont enseigne à la France à passer de main en main comme une prostituée. Je vous déclare, monsieur l'abbé, que j'ai horreur de ces hommes-là et que je ne manquerai jamais une occasion de les dénoncer à la justice de l'histoire. Le caractère sacerdotal et pontifical dont M«r de Salinis a été revêtu, le rend à mes yeux infiniment plus coupable, infiniment moins excusable que les sénateurs et les chambellans dont les transformations et les prostrations excitent la risée publique. De tous les souvenirs de ma vie, le plus douloureux est certainement celui de la grande palinodie des catholiques français de 1852 à 1860, alors qu'on les vit renier misérablement les Ijidees et les institutions qu'ils avaient proclamées, encensées, exploitées Hde 1830 à 1850. Msr de Salinis et Msr Parisis ont été les principaux acteurs de cette honteuse comédie. Témoin et victime de leur apostasie, je suis là pour déposer contre eux devant le tribunal de Dieu et des hommes. Tenez pour certain que je ne manquerai pas à ce devoir. Et quand même je n'y serais pas, tenez également pour certain que la vérité n'en serait pas moins connue et proclamée. Tôt ou tard tout se sait et tout se dit, surtout quand il s'agit des bassesses et des scandales qui ont terni la divine majesté de l'Église ici-bas : Quidqitid latet apparebit. Vous le voyez par l'exemple du livre de M. d'Haussonville qui vient, après soixante ans écoules, verser des torrents de lumière sur les recoins ignorés où les courtisans, mitres et autres, du premier Empire, croyaient avoir enseveli leur infamie; mais qui, en rendant un tardif hommage à la vérité, fait resplendir d'un éclat désorma-s ineffaçable la gloire du Pontife persécuté, comme celle des trop rares chrétiens qui n'ont point fléchi le genou devant Baal. Pardonnez, monsieur l'abbé, l'énergie de ces expressions à un homme chez qui l'âge et la souffrance n'ont encore étouffe ni l'indignation ni les convictions d'autrefois. Je n'en demeure pas moins, avec un profond et sincère respect, votre très humble et dévoué serviteur.
Ch. de MO.NTALEMBERT (i).
Pendant quatre années, Montalembert traînera ainsi de Paris à la Roche en Breny, de Malche à Rixensart, sa vie de souffrance
(1) A M. l'abbé de Ladoue, ancien vicaire général de M?r de Salinis, 13 juillet 1868.
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et de désenchantement. De temps à autre, son mal s'endort; il éprouve de passagères améliorations ; mais le vautour reprend bientôt son œuvre de mort, et le malade gémitde ne pouvoir mourir, « Je lis avec une profonde sympathie, écrit-il, le beau passage de Shakespeare, où le vieux Mortimer, malade et captif de ses ennemis, appelle et obtient la mort pour finir ses souffrances : « Depuis que Monmouth a commencé de régner, « — hélas! avant son élévation je brillais à la guerre! — j'ai « été confiné dans cette odieuse prison... Je souffre dans tous « mes membres endoloris comme un malheureux à peine « échappé à la torture... Ces yeux, tels que des lampes dont v l'huile est consumée, s'obscurcissent de plus en plus comme « prêts à s'éteindre. Mes épaules fléchissent sous le poids du « chagrin et mes bras languissants tombent comme une vigne u flétrie, dont les rameaux desséchés rampent sur la terre. Et « cependant ces pieds, dont la plante sans force ne peut plus « soutenir cette masse d'argile, semblent prendre des ailes « clans le désir de me porter au tombeau, comme s'ils com- « prenaient qu'il ne me reste plus d'autre refuge. (1) »
Cependant, si le corps est atteint, Pâme reste au-dessus de toute défaillance. Ceux qui visitent Montalembert dans sa bibliothèque de la rue du Bac. sur son grabat, comme il a coutume de dire, sont saisis de son extraordinaire activité. Ils le retrouvent ce qu'ils l'ont connu jadis, aussi passionné, plus passionné peut-être, pour le travail, pour l'honneur, pour la liberté de la France et de l'Église. — « J'ai vu la mort de près, dit-il lui-même. Pendant plusieurs mois de suite, je l'ai contemplée chaque jour, attendue, désirée; car la vie que je mène n'a plus aucun attrait ni aucun intérêt pour moi. Mais, délivré, comme je l'étais alors, comme j'espère l'être encore, de toute attache à ce monde, je n'ai jamais cessé de porter un intérêt passionné aux grandes causes que j'ai servies ici-bas. »
« C'est un grand spectacle, remarque à ce sujet Pré vost- ?aradol (2), de le voir poursuivre ses travaux accoutumés au milieu des plus vives douleurs, s'intéresser avec la même
ri) Henri VI, acte II, scène v.
(2^ Courrier du Dimanche, article sur les Moines d'Occident.
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ardeur aux vicissitudes de ce monde qu'il pouvait alors se croire près de quitter, et servir de toutes les forces qui lui restaientencore, les grandes causes auxquelles il a dévoué sa vie. Quand L'existence terrestre semble se dérober sous dos pas, comme une embarcation qui ferait eau de toutes parts, il faut une force d'Ame peu commune pour ne pas replier et concentrer notre vue sur nous-mêmes, et surtout pour ne point retirer aux questions abstraites et aux intérêts généraux cette part de notre cœur que nous leur avions généreusement livrée dans la fleur de l'âge, à ce beau moment où la vie qui fermente en nous ne cherche qu'à déborder et à se répandre. C'est la maladie, c'est surtout l'idée vraie ou fausse de notre lin prochaine, qui met à l'épreuve la sincérité de nos passions les plus ardentes et les plus nobles. »
Dans les premiers temps de sa maladie, Montalembert contemple avec désolation les matériaux immenses réunis pour ses Moines. « Si je pouvais seulement, dit-il à Nélaton, y travailler deux heures par jour! — Et moi aussi, répond Nélaton, je voudrais bien pouvoir travailler deux heures par jour et je n'y réussis pas. » Montalembert fait si bien qu'il y réussit. Avant la fin de 1866, il a achevé le cinquième volume de ses Moines et écrit les admirables pages sur les vocations religieuses dont nous avons parlé.
Cela ne l'empêche pas de s'intéresser à la politique générale, de suivre avec angoisse les opérations de la guerre entre la Prusse et l'Autriche. Que n'est-il à la tribune! Que ne lui est-il donné de protester contre ce honteux triomphe de la force, « contre l'œuvre vraiment diabolique dont Bismarck a mené la trame à Biarritz, comme Cavour avait mené la sienne à Plombières! » Du moins, il dicte une longue lettre à Thiers pour le supplier de parler en faveur de l'Autriche Plus tard, il le soutient énergiquement dans sa revendication des libertés nécessaires et le félicite de ses succès oratoires :
Personne, croyez-le bien, n'aura joui avec un plus intime bonheur de votre nouvelle victoire. Éloigné autrefois par les circonstances et désormais par 1 âge et une maladie incurable du champ de bataille où j'ai figure avec vous et quelquefois contre vous, il me semble que je puis déjà me placer à votre égard au point de vue de la postérité, en vous
jugeant avec un calme désintéressé et indépendant de l'affectueuse admiration dont je suis pénétré pour vous. C'est donc à ce point de vue que je ne crains pas de ranger parmi les plus belles journées de notre histoire parlementaire et libérale, cette merveilleuse lutte entreprise par vous contre les aberrations du gouvernement personnel et les folles complaisances de la France... Ce qui m'a surtout emu, ce sont les grandes vérités que vous avez proclamées avec tant d'autorité; c'est le grand souffle moral qui règne dans toute votre œuvre, qui vous élève et vous grandit en même temps que vos auditeurs ou vos lecteurs, qui nous remonte tous et nous console de tout! Non, tout n'est pas perdu, puisqu'une voix comme la vôtre peut encore se faire entendre et applaudir, puisqu'elle peut dominer, de l'aveu même du misérable Journal des Débats, cette assemblée hostile et servile; puisqu'un homme seul, sans parti, sans appui dans la presse ni dans la foule, peut, par la seule force de la raison éloquente et d'un patriotisme intrépide, tenir tête à la coalition de toutes les bassesses et de toutes les folies dont nous sommes témoins et victimes... (1)
Quand les États pontificaux sont envahis par les bandes ^aribaldiennes, Montalembert voudrait, de son lit de souffrances, jeter un dernier appel en faveur de la papauté, mais, hélas! « il faudrait tout dire, c'est-à-dire désigner nettement le vrai coupable, ï unique coupable, s'attirer, dans l'état où il estj un nouveau procès, une nouvelle grâce » ; Montalembert se résigne au silence et se contente d'applaudir aux victorieux discours de Thiers et de Berryer.
Je vous ai lu, écrit-il à M. Thiers, avec un bonheur dont je ne saurais sans ingratitude ne pas vous remercier. Qu'eût-ce donc été si je vous avais entendu! Ceux qui ont eu cette jouissance me disent que vous aviez vingt ans, tant la vigueur, l'aisance, l'énergie, l'entrain de votre parole dominait et entraînait tout l'auditoire.
Voilà donc le gouvernement parlementaire ressuscité, grâce à vous :
Multa renascentur quœ jam cecidere cadentque Quae nunc sunt in honore...
Voilà le pape sauvé, au moins provisoirement, par vous et aussi par cet empire de la parole publique, de la libre discussion, de la lutte au grand jour que tant d'aveugles catholiques ont si lâchement reniés depuis 1852. Nous voici revenus, grâce à vous, aux grands jours de 1848 et 1849, où la vieille fibre religieuse de la France vibrait d'accord avec les meilleurs instincts sociaux et politiques du pays. Dieu vous a en quelque sorte res-
(1) A M. Thiers, 24mars 1867.