LETTRE A L'UNIVERS
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cune idolâtrie, pas plus celle de la force des armes que de la raison du peuple. Je me borne à chercher le bien dans la limite du possible, et à choisir, au milieu des secousses par lesquelles Dieu nous éprouve, le parti qui répugne le moins à la dignité du chrétien et au bon sens du citoyen.»
La lettre se terminait par ces mots décisifs :
« ... Je ne vois (hors de lui) que le gouffre béant du socialisme vain-]\ queur. Mon choix est (ait. Je suis pour l'autorité contre la révolte, pour la l» conservation contre la destruction, pour la société contre le socialisme, pour la liberté possible du bien contre la liberté certaine du mal et, dans la grande lutte entre les deux forces qui se partagent le monde, je crois, en agissant ainsi, être encore, aujourd'hui comme toujours, du parti du catholicisme contre la Révolution. »■
Seize ans plus tard, consumé par un mal incurable, sentant ses forces diminuer et la mort venir, Montalembert repassait devant Dieu sa vie pleine de généreux combats. Arrivé à la période que nous racontons, le vieil athlète s'accusait sévèrement lui-même d'avoir commis, en publiant la lettre du 12 décembre, « une faute capitale » : '
« Je n'aurais pas dû, disait-il, qualifier avec tant d'indulgence un acte qui avait le parjure pour condition et pour base, et dont j'ignorais encore les circonstances. J'aurais du surtout attendre, en présence d'un vainqueur si équivoque, des symptômes plus positifs de l'usage qu'il comptait \ faire de sa victoire, avant de songer à la faire sanctionner par l'adhésion implicite des honnêtes gens. J'ai manqué à la fois de prudence et de perspicacité. Cette faute pèse encore sur mon àme comme sur ma renommée. J'ose dire que c'est la seule que ma vie publique ait à se reprocher, la . seule dont j'aie conservé un remords sérieux. Mais ce remords dure en- JLcore. C'est à peine s'il est amorti par le repentir cuisant que j'en ai toujours éprouvé et toujours avoué, ou par une opposition sans relâche, el qui n'a pas toujours été sans péril, contre les fautes et les i xcès du nouveau régime. .Ma douleur ne finira qu'avec ma vie. Mai j'ai au moins la conscience d'avoir expie ma faute, d'abord par mes protestations aussi publiques, aussi prolongées et aussi énergiques que possible, contre le césarisme triomphant, puis par le néant ou ce r< gime m'a fait tomber.
« Jeuéfie ceux-là même qui me reprochenl ridiculement d'en avoir éti le parrain (1) de me contester l'honneur d'en avoir été plus que personne la victime.
(1) M. Taxile Delord, Histoire du Second Empire. — C'est un devoir d'ajouter que cet historien, informé de son erreur par Montalembert lui-même, s'1 'ii excusa el promil de la rectifier. Nous avons sa lettre même sous les yeux.
(2) Lettre à .M. Daru.
L'histoire, en enregistrant cet aveu loyal et touchant, doitelle le ratifier pleinement? Ne lui est-il pas permis de chercher à la conduite de Montalembert en 1851 quelques circonstances atténuantes? Que n'avait-il pas fait pour empêcher le coup d'État? Avec quelle ardeur il suppliait ses collègues, légitimistes et orléanistes, de cesser l'opposition stérile qui devait fatalement amener cette catastrophe? N'a-t-on pas vu Montalembert, dans les derniers jours de novembre, se rendre à l'Elysée, conjurer le prince de se contenir, d'attendre, de ne faire appel au pays qu'après avoir essayé encore une revision légale, et en s'appuyant sur les trois cents représentants fidèles à sa cause ?
Quand le coup d'État est consommé, l'orateur proteste aussitôt contre l'abus de la force brutale : « Je n'approuve, ditil, ni la forme ni le moment. » Sans doute, comme l'immense majorité du pays, il voit avec bonheur la déroute du parti révolutionnaire: sans doute cette heureuse défaite dissimule trop à ses yeux la profonde blessure faite au droit, lise rappelle la révolution de Février; il jouit franchement devoir cette révolution humiliée, châtiée, reniée par le pays qui l'avait subie : « Oui. s'écrie-t-il. j'applaudis à cette revanche du '2ï février prise par le. pouvoir et l'armée contre les sophistes, les rhéteurs et les démagogues. Je vois une indignation fulminante chez tous les représentants, tous les journalistes, tous les gens de salon. Je leur dis : « J'ai déjà été chassé une fois « de mon sièce législatif, quand j'étais pair de France en 1848; « personne alors ne m'a plaint ni ne s'est indigné. Les légiti- « mistes disaient que Pair était plus pur depuis que la monar- « chie et les Chambres étaient tombées; les députés chassés fai- « saient des proclamations d'adhésion à la République ; tout le « monde s'empressait d'accepter MM. de Lamartine et Crémieux « comme sauvegarde de l'ordre et de la société... Quant à moi, « chassé pour chassé, j'aime mieux l'être par des lanciers et « des tirailleurs de Vincennes que par une horde d'ivrognes « commandés par des journalistes.... (1) » Après cinquante ans écoulés, et au milieu des épreuves que traverse la France,
(1) Montalembert à Msr de Mérode, 6 décembre 1851.