‹ MontalembertChapitre 191 sur 217 · LETTRE A M. [.ALLEMAND · texte numérisé non relu

LETTRE A M. [.ALLEMAND

collègue et ami, le comte Daru,se moquait l'autre jour, en répondant à M. Rouland et en lui «lisant : Vous vous trompez de siècle ! C'était uniquement l'intervention oppressive ou tracassière du pouvoir temporel dans les intérêts spirituels, intervention qu'une portion de notre ancien et illustre clergé de France avait quelquefois trop facilement accept-

Mais qu'est-ce qui pouvail nous faire soupçonner, en 1847, que le pontificat libéral de Pie IX, acclamé par tous les libéraux des deux mondes, deviendrait le pontificat représenté et personnifié par VUnivers et la Civiïtà? Au milieu des cris unanimes que poussait alors le clergé en faveur de la liberté comme en Belgique, de la liberté en tout et pour tous, qu'est-ce qui pouvait nous faire deviner l'incroyable volte-face de presque tout ce même clergé en 1852? Qui est-ce qui pouvait prévoir l'enthousiasme de la plupart des docteurs ultramontains pour la renaissance du césarisme, les harangues de M=r Parisis, les mandements de M=r de Salinis, et surtout le triomphe permanent de ces théologiens laïcs de l'absolutisme, qui ont commencé par faire litière de toutes nos libertés, de tous nos principes, de toutes nos idées d'autrefois, devant Napoléon III, pour venir ensuite immoler la justice et la vérité, la raison et l'histoire, en holocauste h l'idole qu'ils se sont érigée au Vatican?

Que si ce mot d'idole vous semble trop fort, veuillez vous en prendre à ce que m'écrivait, dès le 10 septembre 1853, M>r Sibour, archevêque de Paris :

« La nouvelle école ultramontaine nous mène à une double idolâtrie : idolâtrie du pouvoir temporel et idolâtrie du pouvoir spirituel. Quand vous avez fait autrefois comme nous, monsieur le comte, profession éclatante d'ultramontanisme, vous n'entendiez pas les choses ainsi. Nous défendions contre les prétentions et les empiétements du pouvoir temporel, l'indépendance du pouvoir spirituel, mais nous respections la constitution de l'État et la constitution de l'Église. Nous ne faisions pas disparaître tout pouvoir intermédiaire, toute hiérarchie, toute discussion raisonnable, toute résistance légitime, toute individualité, toute spontanéité. Le Pape et l'Empereur n'étaient pas l'un toute l'Église et l'autre tout l'État.

Sans doute, il y a des temps où le Pape peut s'élever au-dessus de toutes les règles, qui ne sont que pour les temps ordinaires, où son pouvoir est aussi étendu que les nécessités de l'Eglise... Les ultramontains anciens en tenaient compte; mais ils ne faisaient pas de l'exception la règle. Les nouveaux ultramontains ont poussé tout à l'extrême et ont raisonné à outrance contre toutes les libertés, celles de l'État comme celles de l'Église.

« Si de pareils systèmes n'étaient pas de nature à compromettre les plus graves intérêts de la religion dans le présent et surtout dans l'avenir, on pourrait se contenter de les mépriser; mais quand on a le pressentiment des maux qu'ils nous préparent, il est difficile de se taire et de se résigner. Vous avez donc bien fait, monsieur le comte, de les stigmatiser. (1) »

(1) Montalernbert aurait pu ajouter au témoignage de l'archevêque de Pa-

Voilà, Monsieur, comment s'exprimait, il y a dix-sept ans, le pasteur du plus vaste diocèse de la chrétienté, en me félicitant d'une de mes premières protestations contre l'esprit que je n'ai cessé de combattre depuis lors. — Car, ce n'est pas aujourd'hui, c'est dès 1852 que j'ai commencé à lutter contre les détestables aberrations politiques et religieuses qui se résument dans l'ultramontanisme contemporain.

Voilà donc, tracée par la plume d'un archevêque de Paris, l'explication du mystère qui vous préoccupe et du contraste que vous signalez entre mon ultramontanisme de 1847 et mon gallicanisme de 1870.

C'est pourquoi, sans pouvoir ni vouloir entrer dans la discussion de la question qui vase décider au Concile, je salue avec la plus reconnaissante admiration, d'abord le grand et généreux évêque d'Orléans, puis le prêtre éloquent et intrépide, qui ont eu le courage de se mettre en travers du torrent d'adulation, d'imposture et de servilité où nous risquons d'être engloutis. — Grâce à eux, la France catholique ne sera pas restée trop au-dessous de l'Allemagne, de la Hongrie et de l'Amérique. — Je m'honore publiquement et plus que je ne puis dire, de les avoir pour amis, pour confrères à l'Académie. — Je n'ai qu'un regret, celui d'être empêché par la maladie de descendre dans l'arène à leur suite, non certes sur le terrain de la théologie, mais sur celui de l'histoire et des consé quences sociales et politiques du système qu'ils combattent.

Je mériterais ainsi ma part, et c'est la seule ambition qui me reste, dans ces litanies d'injures, journellement décochées contre mes illustres amis, par une portion trop nombreuse de ce pauvre clergé, qui se prépare de si tristes destinées, et que j'ai autrefois aimé, défendu et honoré, comme il ne l'avait encore été par personne dans la France moderne.

Du reste, j'ai pleine confiance en l'avenir.

Dans l'ordre politique, nous sommes déjà délivrés du régime que tant d'esprits faux et serviles avaient acclamé comme l'apogée de l'ordre et du progrès; et nous voyons renaître la vie publique avec la liberté.

Dans l'ordre religieux, je reste convaincu, malgré toutes les apparences contraires, que la religion catholique, sans subir la moindre altération

ris celui de l'archevêque de Reims, Mgr Landriot, qui lui écrivait bien avant le Concile, en un temps où les passions étaient moins excitées : « L'Église de France est désorganisée. A qui la faute? Elle est à ce parti de fanatiques qui a empoisonné depuis dix ans les oreilles du Souverain Pontife... Je demande qui nous garantira de l'influence dangereuse des intrigants, des ambitieux, des hommes qui veulent que Rome soit un centre de dépêches télégraphiques enregistrées par les évèques... (Historique.)

« Avez-vous lu le mandement de Mer de Tulle sur la question romaine? C'est inimaginable, à tous les points de vue... Si ce n'est pas l'idolâtrie de la papauté, les mots n'ont plus de valeur. « Le Pape, dit-il, c'est le Verbe incarné qui se continue!!! «Lisez tout, car comme me l'écrivait l'autre jour le vénérable archevêque de Tours, « c'est le Tertullien du parti, c'est leur grand théologien, etc. »

« Pauvre Église! que diraient devant ce spectacle du monde spirituel et catholique les Chrysostome, les Cyrille, les Grégoire et les Basile!.. »

IRRITAI ION BXCJ 9SIVR A ROMI

dans la majestueuse immutabilité de ses dogmes ou de >a morale, saura s'adapter m Europe, comme elle l'a déjà l'ail en Amérique, aux conditions inévitables de la société moderne, ei qu'elle demeurera, comme toujours, la grande consolation et la grande lumière "lu genre humain.

Cette lettre une fois écrite, Montalembert l'envoya à la Goézette de France, qui l'inséra le 7 mars. Publication regrettable assurément, mais il étouffait de ne pouvoir parler. Son intervention ne fit que surexciter davantage les passions. Eugène Veuîllot en parla dans l'Univers avec une certaine modération; mais la Civiltà, atfectantde la représenter comme un outrage au Saint-Père et à la majorité du Concile, déclara qu'il y avait dans le catholicisme libéral quelque chose de presque satanigue, quasi di satanico! Déjà, l'abbé Combalot, prêchant à Saint-André délia Valle, après avoir pris pour texte le mot de l'Evangile : Satan est entré dans Judas, avait qualilié d'« œuvre satanique » la lettre de son ancien ami. Chose infiniment plus douloureuse, Pie IX qui ne pouvait se rendre compte à distance de l'état de santé et des vrais sentiments de Montalembert, Pie IX blessé par cette lettre et emporté lui aussi par sa nature impétueuse, exprima dans un bref àDom Guéranger Tirritation qu'il éprouvait :

Les adversaires de l'infaillibilité, dit-il, sont des hommes qui, tout en se faisant gloire du nom de catholiques, se montrent complètement imbus de principes corrompus, ressassent des chicanes, des calomnies, des sophismes, pour abaisser l'autorité du chef suprême que le Christ a préposé à l'Église et dont ils redoutent les prérogatives. Ils ne croient pas comme les autres catholiques que le Concile est gouverné par le Saint-Esprit ; pleins d'audace, de folie, de déraison, d'imprudence, de haine, de violence, pour exciter les gens de leur faction, ils emploient les menées à l'aide desquelles on a coutume de capter les suffrages dans les assemblées populaires ; ils entreprennent de refaire la divine Constitution de l'Église et de l'adapter aux formes des gouvernements civils... etc.

N'est-ce pas le cas de répéter les sages paroles de saint François de Sales : « En cet âge qui redonde en cervelles chaudes, aiguës et contentieuses,il est malaisé de dire choses qui n'offensent ceux qui, faisant les bons valets soit du Pape soit des Princes, ne veulent que jamais on s'arrête hors des extrémités. » Toutes ces passions sont heureusement refroidies aujourd'hui. Il est entendu que Montalembert se trompait;

mais, s'il faut regretter ses emportements, il faut regretter également qu'on se soit montré violent et injuste à son égard. Pour juger sa lettre, nous l'avons dit, on ne doit pas perdre de vue les circonstances qui la lui dictèrent. Son invective contre les théologiens laïques qui se sont érigé une idole au Vatican, ne vise dans sa pensée ni la personne sacrée du Saint Père, ni la majorité des évèques; elle s'adresse uniquement aux ultras qui réclamaient une infaillibilité absolue, inconditionnelle, illimitée, universelle, et se flattaient de voir le Concile sanctionner et renforcer le Syllabus.

Assurément, Montalembert ne partageait pas les tendances politiques de Pie IX; il s'en exprimait souvent dans ses lettres avec une grande liberté. Que d'exemples de pareilles dissidences on pourrait trouver chez les saints, au cours de l'histoire ! Qu'on nous permette de rappeler à ce propos le courageux témoignage que rendit alors à Montalembert le R. P. Perraud, de l'Oratoire, devenu depuis évêque d'Autun et cardinal. Quinze jours après la mort de l'illustre catholique, il voulut prononcer son éloge en Sorbonne et ne craignit pas de justifier publiquement sa récente lettre à M. Lallemand : « Je n'hésite pas à l'affirmer, s'écriait-il, il obéissait à cette noble passion de l'amour de l'Église lorsque sa main défaillante traçait naguère ces lignes où plusieurs ont cru entendre un cri de révolte, oubliant qu'à certaines époques critiques, des saints ont tenu un langage aussi ferme, aussi courageux, souvent plus hardi. En quel temps sommes-nous donc, en vérité, pour qu'on puisse se méprendre à ce point sur les intentions d'un des fils les plus dévoués de la sainte Église? Ah ! on eût bien étonné un saint Bernard, on eût bien affligé une sainte Catherine de Sienne, si on leur eût reproché d'être des factieux, parce que le vif sentiment des périls de l'Église leur arrachait, comme malgré eux, des cris de douleur et de sévères représentations. En se taisant, ils auraient cru trahir. Et l'Église qui a profité de leurs pieuses audaces n'a jamais cessé de leur en être reconnaissante... (1) »

En ce siècle même, Joseph de Maistre qui avait tant écrit en

(1) Le comte de Montalembert, conférence faite à la Sorbonne, le 23 mars 1870, p. 22.

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