LE CONCILE
Cette renaissance de la vie politique jette un pâle rayon de joie sur les derniers jours si tristes de Montalembert. A plusieurs reprises, le président du Conseil et le ministre des affaires étrangères viennent rue du Bac s'asseoir à son chevet et converser avec lui. M. Daru lui raconte la formation du ministère libéral et dans quels sentiments, après vingt ans de séparation, il a retrouvé l'Empereur. La Prusse l'inquiète beaucoup et il se demande avec angoisse comment il pourrait amener M. de Bismarck au désarmement. Mais il est pardessus tout préoccupé du Concile et communique à son ami les instructions énergiques envoyées à l'ambassadeur à Rome, pour empêcher toute définition contraire aux droits de l'État et aux libertés modernes. A son tour, Emile Oilivier l'entretient des nominations épiscopales ; il rêve de nommer Albert de Broglie ambassadeur à Rome, et Prévost-Parado] à Washington. Montalembert, lui, voudrait faire entrer Emile Oilivier à l'Académie française en remplacement de Lamartine, et ce projet, qui lui tenait tant à cœur, se réalisera plus tard.
Après les ministres, voici deux illustres survivants des anciennes luttes, MM. Odilon Barrot et Guizot. Le premier, tout guilleret malgré ses 80 ans, « aussi vigoureux que jamais, revenant de ses chasses à Mortefontaine en veston court, est très occupé de la grande commission de décentralisation qu'il doit présider ». M. Guizot vient d'être nommé président de la commission pour la liberté d'enseignement supérieur. Il discute avec Montalembert les noms de ceux qui doivent composer cette commission, mais n'a pas même l'idée de lui offrir d'en faire partie, « ce qui achève de me démontrer, dit-il, à quel point je suis enterré avant d'être mort ».
Cependant, depuis le 8 décembre, le Concile est ouvert. La question de l'infaillibilité domine toutes les autres. Il est évident, dès le premier jour, que la majorité des évoques et du clergé penche pour la définition; mais une minorité importante en réclame l'ajournement. Des deux côtés on discute, on s'échauffe, on se passionne, non seulement à Rome, mais
dans le monde entier. Nous n'avons pas à raconter ces luttes ardentes, mais à faire connaître l'état d'esprit de Montalembert. Qu' aperçoit-il de son lit de souffrances? Malgré sa foi profonde, il n'est malheureusement pas assez calme, assez maître de lui pour considérer uniquement le Saint-Esprit dirigeant l'Église, dégageant la vérité de la confusion des hommes et des choses. Il regarde trop le côté humain de l'Église, pas assez le côté divin. Il voit la papauté devenue omnipotente, absolue, condamnant les libertés modernes, au moment même où elles renaissent en France, s'exposant ainsi à perdre comme au xvic siècle la moitié de ce qui lui reste d'influence. Il voit ses amis dans la lutte, W1 Dupanloup en tête, suivi du P. Gratry, et il se désole de ne pouvoir, à côté d'eux, combattre encore pour ce qu'il regarde comme la vérité, comme l'intérêt sacré de l'Église.
Il lit l'Univers; ses amis y sont vilipendés, traités d'hérétiques et de blasphémateurs. Les listes de souscription qu'on y publie chaque jour, et où, pour cinq francs, pour un franc, le premier vicaire venu se paie le plaisir d'adresser à son évêque quelque lazzi injurieux, excite l'indignation de Montalembert. Il y relève aussi des affirmations qui dépassent toute vérité et lui paraissent des flatteries excessives à l'adresse du Pape : « Qu'est-ce que le Pape? — C'est le Christ sur la terre. — Donc il est infaillible. » On en est venu à ne plus distinguer entre Dieu et son vicaire. C'estle moment où un pieux prélat met sur le même rang la dévotion au Pape et la dévotion à la Sainte Eucharistie ; où W* Mermillod prêche sur les trois incarnations du Fils de Dieu, dans le sein d'une Vierge, dans l'Eucharistie et dans le vieillard du Vatican.
A cette heure aussi, un jeune avocat du barreau de Paris, M. Lallemand, écrit à Montalembert pour lui demander comment il concilie son gallicanisme d'aujourd'hui avec l'ultramontanisme qu'il professait autrefois. C'est alors qu'il répond par la lettre suivante que beaucoup de ses amis ont vivement regrettée :
Je vous prie de remarquer, que le gallicanisme dont j'étais l'adversaire résolu et victorieux il y a vingt-cinq ans, n'avait de commun que le nom avec celui que vous reprochez au R. P. Gratry. Ce gallicanisme, que je traitais de momie, n'était autre que celui dont mon ancien