LES INTERETS CATHOLIQUES AL' XIX' SIÈCLE
nom de l'honneur, au nom des intérêts les plus sacrés: il va les supplier de réfléchir, de ne point renier leur drapeau victorieux, de s'arrêter sur la pente fatale où ils se précipitent. C'est dans ces sentiments qu'au mois de septembre IS.Vgjl écrit sa brochure célèbre : Les hitïrïts r.at.hnligiip* au XIXe siècle.
L'ouvrage a pour épigraphe ces paroles significatives de Tacite : Liceat inter abruptam contumaciam et déforme obsequium pergere iter, ambitione ac periculis vaeuum. Ce n'est pas « dans le domaine de la théologie, de la philosophie ou de la science » que Montalembert transporte son lecteur, mais sur le théâtre des événements contemporains. En un tableau saisissant de vie et de vérilé, il décrit l'état déplorable de l'Église au début de ce siècle : Pie VI vient 1 de mourir à Valence, prisonnier d'une république athée : en France, l'épiscopat tout entier est en exil, le clergé décimé par la guillotine et la déportation; les Ordres religieux, après mille ans de gloire, gisent déracinés et anéantis. Dans le reste de l'Europe, la religion n'est guère plus vivante. Le catholicisme doit paraître aux sages de ce monde un cadavre qu'il ne reste plus qu'à enterrer.
Un demi-siècle s'écoule, et partout l'Église a repris sa placei au premier rang. En Angleterre, les catholiques sont éman-| cipés; les Belges ont affranchi leur patrie et leur religion ; en Allemagne, à la suite des archevêques de Cologne et de Posen persécutés pour leur foi, les fidèles s'associent et réclament leur liberté. Mais c'est en France que la transformation est la plus complète. Et Montalembert nous montre, à l'entrée des carrières libérales, une jeunesse ramenée aux croyances et aux pratiques chrétiennes; au sommet de la nation, les maîtres de la pensée ou de la parole professant, ou du moins respectant sincèrement la religion ; les œuvres laïques de charité et d'apostolat, la société de Saint-Vincent de Paul et la société de la propagation de la foi Qorissantes ; les Ordres religieux restaurés el multipliés; la liberté d'en-
seignement conquise et mise à profit par l'Église; nos évêques. à qui l'on interdisait naguère de s'entendre même par écrit, donnant à la chrétienté étonnée le spectacle de douze conciles provinciaux; enfin la Papauté restaurée et affranchie par la valeur française.
« Celui qui a vu, s'écrie Montalembert en terminant, celui qui a vu nos soldats agenouilles dans leur force et dans leur simplicité sur la place du Vatican, inclinant leurs bannières libératrices, ayant devant eux Saint- Pierre, la cathédrale du monde, sous leurs pieds la poussière des martyrs, sur leur tête la main de Pie IX étendue pour les bénir, celui-là peut se dire qu'il a vu le plus beau spectacle que puisse éclairer le soleil; et il ne lui reste plus qu'à répéter, avec l'accent d'une reconnaissante admiration, les paroles gravées par Sixte-Quint sur l'obélisque de Néron : Vicit leo
DE TRIBU JUDA l FUGITE, PARTES ADYERS-E. CHRISTUS VINCIT, CHRISTUS REGNAT, CHRISTUS AB OMNI MALO PLEBEM BUAM LIBERAT. »
Comment le catholicisme a-t-il vaincu? se demande ensuite Montalembert. Comment s'est produit en si peu d'années cet incroyable changement? Est-ce par Napoléon? Non, certes. Est-ce par la Restauration? Non encore. « En 1830, l'Église était en France au ban de l'opinion et de la popularité, et peu s'en fallut qu'elle ne fût entraînée, comme en 1792, dans la chute de la royauté. .»
a Qu'est-ce donc? Il faut le dire : c'est la libprjp- pt lalnttp rendue possible par la liberté. La même cause a produit "partout le même effet. Il suffit de citer l'Angleterre et O'Connell, la Belgique et sa constitution, la Hollande et l'Allemagne tout entière... Je ne veux marcher qu'avec des précautions extrêmes ; je me mets en garde contre ce paralogisme signalé par l'école : Cu.m hoc, ergopropter hoc. Je ne veux m'arroger aucun droit contestable. Je parle dans l'ordre des choses permises : je ne pose aucun principe; je ne promulgue aucune doctrine; je ne constate que des faits et j'en tire des conséquences purement politiques. Je ne consulte que l'expérience; je fais de l'empirisme, mais de l'empirisme de croyant, en regard de cet empirisme incrédule qui a dominé le monde moderne jusqu'à nos jours. »
Craignant ensuite qu'on ne dénature sa vraie pensée, Montalembert distingue prudemment la vrajg liberté de la liberté
jliiûàitçe :
« Ce que j'aime et ce que je désire, dit-il, c'est la liberté réglée, contenue, ordonnée, tempérée, la liberté honnête et modérée; la liberté telle
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que l'ont proclamée, recherchée, conquise ou rêvée les grands cœurs et . les grandes nations de tous les temps, dans l'antiquité comme depuis la Rédemption; la liberté qui. bien loin d'être hostile à l'autorité, ne peut coexister qu'avec elle, mais dont la disparition fait trop souvent dégénérer l'autorité en despotisme... Partout où elle existe, elle a cet incomparable avantage qu'elle crée ou qu'elle reclame des avantages contre les abus du pouvoir. Elle les place dans les constitutions écrites ou traditionnelles, dans les lois qui lient réciproquement les peuples et leurs chefs, dans ces pactes qui, depuis l'origine du monde, ont toujours été la condition et le palladium des sociétés régulières et durables... 1
Montalembert montre ensuite que le gouvernement Représentatif est aujourd'hui, dans l'état actuel des mœurs et des * . institutions de l'Europe, la seule forme possible de la liberté politique. Certes il ne s'illusionne pas sur les défauts et les inconvénients de ce régime :
« J'ai vu de près ses abus, ses dangers, les toiles illusions, les jeux stériles et cruels des partis. Je les ai signalés, j'en ai gémi à la tribune, alors que la tribune était encore debout, en présence des maîtres du jeu. qui ne me l'ont pas pardonne. J'ai pu subir comme un autre, plus qu'un autre, les mécomptes, les tristesses, les défaillances inséparables de ce laborieux régime. Je pourrais le juger d'autant plus sévèrement que nul ne m'a jamais vu tremper à un degré quelconque dans ces intrigues, ces coalitions, ces campagnes de couloirs, ces manèges de parti qui l'ont compromis et déconsidéré. »
Ce régime a ses défauts, mais par quoi le remplacer? Il faut choisir entre le pouvoir absolu, sans tempérament aucun, et le pouvoir modéré par l'autorité des assemblées. Lequel vaut mieux pour l'Eglise? C'est sans contredit le régime représentatif, répond Montalembert. Rien n'est plus funeste a, l'Église que le despotisme exercé ou qui semble s'exercer avec le concours de la religion.
(1) Il semble que Léon XIII, dans son encyclique Immortal écho
a Montalembert, en exaltant « cette vraie et légitime liberté, (germana atque expetenda libertas ... qui dans la vie publique trace de sages r aux citoyens, augmente dans de larges proportions les avanl sources de la vie sociale et défend l'infc tre l'arbitraire
trui. Cette liberté honnête et digne de l'homme. Il ouver-
tement, et c'est pour ru -.nantir aux peuples la jouissance et le bienfait intégral qu'elle n'a jamais c — de combatre... Accuser l'Église mauvais œil les formes plus modernes des systèmes politi réprouver
en bloc toutes l< mporain, c'est une vraie calom-
nie qui n-' ir rien. -
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« Il révolte les meilleurs sentiments de notre àme, parce qu'on y sent l'exploitation d'une chose sainte au profit d'un intérêt profane. D'une part, il fomente au sein du sacerdoce les plus incurables infirmités de la nature humaine, l'orgueil et la mollesse; de l'autre, il fournit aux éternels ennemis de la vérité le prétexte le plus commode et le plus fécond. Us s'en prévalent avec un infaillible succès. L'Église perd graduellement l'em-
Ppire des âmes; elle commence par être dupe; elle prend peu à peu les
* airs de complice; elle finit toujours par être victime.
« ... Sous le gouvernement parlementaire, au contraire, l'Église ne domine pas dans l'ordre politique,... mais elle a ce qui vaut mille fois mieux que le pouvoir, elle a des droits... Les catholiques ne sont pas les maîtres; ils sont obligés de compter avec beaucoup de monde; mais, en revanche, on compte avec eux ; et, ce qui vaut mille fois mieux, ils apprennent à compter un peu sur eux-mêmes. A la longue, comme ce qu'ils réclament est à la fois légitime et senàé, ils finissent par avoir le dessus. Mais il faut savoir discuter, raisonner, combattre, attendre, user à la fois de courage et de patience, tenir tète à de redoutables adversaires : je conviens qu'il est plus commode et plus court de baisser la tète devant un maître, en implorant son appui, de ne plus parler que pour louer, avec l'espoir de parler un jour tout seul. Le tout est de savoir par où cela finit. Respice finem. »
Et Montalembert rappelle les victoires de l'Église sous le gouvernement parlementaire :
« Même pendant les jours les plus difficiles du règne de Louis-Philippe, quels n'ont pas été les succès delà cause catholique? Les journaux religieux n'ont-ils pas joui d'une liberté immense?... Les évèques n'ontils pas fait entendre le langage le plus énergique et le plus efficace, sans rencontrer d'autre obstacle que d'impuissants appels comme d'abus? Les religieux n'ont-ils pas reparu dans les chaires de la capitale sous leur habit et sous leur nom prohibés?... A qui faut-il rappeler que c'est au régime parlementaire et uniquement à lui que nous devons la liberté de l'enseignement... Si elle n'avait pas été votée il y a deux ans, l'obtiendrionsnous aujourd'hui? On sait bien que non... Quels pouvoirs ont jamais témoigné plus de respect au chef de l'église que ces deux Assemblées, dont l'une semblait vouloir se précipiter tout entière au devant de Pie IX, lorsqu'elle le croyait au moment d'aborder sur la plage française; dont l'autre a su forcer le pouvoir exécutif de renfermer l'intervention armée de la France dans les limites de la justice et du respect, après avoir salué l'immortelle maternité de l'Église par de? acclamations qu'il doit m'être permis de rappeler avec autant d'émotion que de reconnaissance? »
Or, aujourd'hui, la liberté n'est plus ; le gouvernement re-