‹ MontalembertChapitre 39 sur 217 · RUPTURE AVEC DOM GUERANGER · texte numérisé non relu

RUPTURE AVEC DOM GUERANGER

putation. J'ai seulement cherché à éclairer les partis sur la folie de leurs illusions et sur le danger que ces illusions faisaient courir aux institutions qui nous étaient chères et nécessaires à tous. Je pensais et je pense encore qu'il valait mieux traiter avec le Président pendant qu'il était faible, le maintenir et le contenir, que de lui faire la guerre sans raison et pour se prosterner devant lui après son triomphe. (1) »

Voici venir maintenant Doni Guéranger. Le célèbre moine a pris son air le plus rébarbatif. Montalembert ne reconnaît plus l'ami fidèle qui l'accueillait avec tendresse dans son monastère, en 183i, au lendemain de sa rupture avec Lamennais. L'abbé de Solesmes, inféodé à l'Univers, est devenu le contradicteur acharné de Montalembert. Sa lettre est un désaveu \s aussi complet que possible des Intérêts Catholiques : « Je regarde cette publication comme une faute et je vous le dis rondement... Avant dix ans vous parlerez comme moi et vous regretterez d'avoir sacrifié à des moments d'impression une carrière aussi providentielle qu'était la vôtre. »

Dom Guéranger condamne absolument la thèse de Montalembert. 11 faut, d'après lui, attribuer les magnifiques progrès de l'Église depuis cinquante ans au Concordat de 1801, aux persécutions de Napoléon 1er contre Pie VII, aux théories du comte de Maistre appliquées par M. de Lamennais et à diverses autres causes indépendantes du régime parlementaire : « Vous n'appellerez pas régime parlementaire l'affreuse République que nous avons dû subir pendant cinq ans. Nous y avons obtenu un réel et salutaire progrès dans la liberté d'enseignement; mais nous ne l'eussions pas conservée, ni l'existence même de l'Église en France, si cette terrible mêlée n'eût fini par l'apparition subite du pouvoir absolu. »

Le pouvoir absolu! Dom Guéranger ne conçoit pas d'autre régime possible en France :

« Toute supériorité sociale ayant été nivelée par la Constituante, dit-il, il s'ensuit que notre malheureux pays ne peut être eu repos que sous un

(1) Montalembert à M* Pie, 17 décembre LÉ

régime despotique. A la moindre suspension de ce régime, ce qu'on appelle l'opposition se déclare, et ce n'est pas à telle ou telle loi que cette opposition s'attaque, c'est au pouvoir lui-même et bientôt aux principes de la sociabilité humaine. Tout cela n'est pas gai, mais il en est ainsi et, en fin de compte, il vaut mieux n'avoir affaire qu'à un seul tyran que d'en avoir cent mille sur les bras. (1 »

Cette contradiction sincère mais brutale de ses plus chères idées, exaspère Montalembert à l'égal d'une félonie. Aussi sa réponse est-elle véhémente, indignée, amère, laissant prévoir une rupture complète. Dédaigneusement il écarte la discussion sur Les Intérêts Catholiques; il reproche à Dom Guéranger ses changements, sa variation étrange d'attitude et d'opinion, d'avoir exploité vingt ans la liberté pour l'insulter dans sa défaite...

« En 1849.., vous me reprochiez d'avoir attaqué la liberté de la presse et de n"ètre pas assez indépendant du pouvoir... Vous me disiez que ma vie entière avait été une ??iission d'opposition et vous m'exhortiez à y persévérer... Si je m'étais conformé à vos conseils et à vos opinions, j'aurais gardé un silence prudent devant les excès et les dangers de la presse démocratique et socialiste, parce que la popularité et la force étaient de ce côté. Et aujourd'hui que la fortune a changé, j'irais, infidèle à toute ma ?ie, réclamer une place dans les antichambres du pouvoir nouveau... Alors ma carrière eût sans doute continué à être providentielle à vos yeux. Je me sers de vos propres expressions. »

La fin de la lettre est un adieu définitif et une prédiction qui s'est malheureusement réalisée :

a Je ne vous demande aucune réponse ; nous sommes trop éloignés l'un de l'autre pour pouvoir espérer de nous convaincre. Nous voici engages dans deux voies diamétralement opposées. Je reste dans celle que je n'ai pas quittée depuis mon adolescence, dans celle où vous m'avez connu et aime il y a bientôt vingt ans... Voici mon pronostic sur vous et sur ceux dont vous arborez les nouvelles couleurs : Vous serez fouettés avec les verges que vous aurez vous-mêmes bénies. Vous apprendrez à connaître les bienfaits de la liberté sous l'absolutisme, comme dit M. Veuillot. Et quand vous vous débattrez sous la main du maître que vous vous serez donné, vous gémirez en vain. On rira de vos maux. Vous n'aurez droit ni à la pitié ni au secours de personne. L'Église se re-

(1 Dom Guéranger à Montalembert, 22 novembre 1852.

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