‹ MontalembertChapitre 67 sur 217 · LE PALAIS DE WESTMINSTER · texte numérisé non relu

LE PALAIS DE WESTMINSTER

goût pour les lettres et les arts, qui réunit toutes les conditions propres à réussir. » Le duc d'Aumale conduit lui-même Ifontalembert à Claremont. « Je suis frappé, écrit-il^ de la grandeur triste mais vraiment royale du château; je le suis bien plus encore de la majesté incomparable de la Reine, entremêlée à une douceur, à une sérénité délicieuse. Elle me donne le bras pour aller dîner et, pendant tout le repas comme après, elle me charme par son noble et doux langage sur la France, sur sa famille, sur le feu roi, sur le clergé. Pas un mot de blâme ou d'aigreur. Parlant des évêques, elle se contente de dire : « Ils croient sans doute faire le bien... » Montalembert quitte à regret ce noble séjour. Dans son cœur, mille sentiments s'agitent de respect, d'attachement et d'espérance.

A Londres, rien n'attire Montalembert comme le palais de Westminster. « On ne doit fouler ce sol qu'avec respect : il est plus sacré mille fois que celui du Pnyx d'Athènes ou du Forum romain, car il est depuis mille ans le sanctuaire politique et législatif d'un peuple chrétien et le berceau des libertés du monde moderne. » Dès son arrivée, il y court, il y revient et y retourne encore. Il nous décrit en détail ce splendide édifice : « Cette masse énorme découpée à jour, cette forêt de pignons, de créneaux, d'arcs-boutants, cette profusion de sculptures au dehors et au dedans, ces tours colossales, ces innombrables clochetons, cette façade sur la Tamise avec sa double terrasse baignée par les flots du fleuve, qui viennent jeter aux pieds du législateur la grandeur navale et commerciale de l'Angleterre; tout cela mérite bien le cri d'admiration que jeta l'empereur Nicolas, à la vue du monument encore inachevé : C'est an rêve en pierres! »

Pénétrons avec Montalembert dans l'enceinte législative. Voici la Chambre des Lords. Les vitraux représentent les rois et les reines d'Angleterre. Entre les fenêtres se dressent les statues des barons qui imposèrent en 1215 la Grande Charte au roi Jean. Revêtus de leurs cottes de maille, appuyés sur leurs glaives et leurs écussons armoriés, ils semblent promener un regard austère et paternel sur leurs descendants qui siègent à leurs pieds et qui ont reçu d'eux l'inestima-

HOOTALEMBERT. — III. 10

iTimn tiîimnn MifiitiniiMiÉ

ble patrimoine de la liberté et de l'honneur. Mais Montalembert préfère l'aspect plus simple de la Chambre des communes. Là, rien d'anVcté. rien de théâtral. Quelques hommes en frac et en paletot, le chapeau sur la tête, s'y occupent des intérêts du plus grand empire de l'univers et y font avec une lenteur salutaire des lois qui vont régir les destinées de deux cent millions d'hommes répandus dans les cinq parties du monde.

On y reçoit Montalembert avec tous les égards imaginables. C'est jour de grande discussion. La guerre de Crimée dure depuis plus d'une année, et le ministère songe à traiter. « Nous entendons la charge à fond de train de Disraeli, l'orateur des tories, contre le ministère, au sujet des négociations de Vienne et de la direction de la guerre. Il est éloquent, mais trop personnel et trop long. Dans une magnifique harangue, Gladstone proclame la nécessité de traiter avec la Russie et l'obligation morale de ne pas tenter Dieu en continuant la guerre au delà du temps nécessaire. Il parle avec éloquence, noblesse, sincérité, comme M. Guizot dans ses plus beaux jours. Il brave l'impopularité, le courant du moment. Enfin, <î'est l'homme supérieur, à mon avis, de l'Angleterre actuelle. Lord John Russell lui répond. Il est très inférieur par l'éloquence, très supérieur par le succès qu'il obtient, car il représente un parti et une passion, tandis que Gladstone ne règne que par la conscience et le talent... Mais enfin, quelle vie, quelle force dans toute cette organisation, et quel contraste avec le marasme humiliant et mortel où la démocratie a plongé la France ! (1) »

Il faudrait maintenant suivre Montalembert dans ses visites aux collèges et Universités anglaises, à Eton, à Cambridge et à Oxford ; mais le temps nous presse. Arrêtons-nous seulement à Oxford où Montalembert, par un privilège spécial, va être reçu docteur es lois. Il y arrive le 18 juin, accompagné de Gladstone et de lord Stanhope. A Christ Church, Hope et Pusey lui font un accueil charmant. Il passe la soirée et la journée du lendemain à visiter les principaux collèges et à par-

(1) Journal, 24 mai 1855.

Page 1