‹ MontalembertChapitre 68 sur 217 · UNE RECEPTION A OXFORD · texte numérisé non relu

UNE RECEPTION A OXFORD

courir les parcs merveilleux qui les entourent. L'entrain et la gaité des étudiants l'enchante ; il jouit beaucoup aussi de voir errer sur d'immenses pelouses, à l'ombre de ces arbres séculaires qui sont, là comme partout, la plus belle parure de l'Angleterre, des troupes de cerfs et de paons que l'on entretient respectueusement, parce que le fondateur l'a ainsi voulu il y a trois ou quatre siècles. « Ce sont, dit-il, les jardins d'Armide, transportés des régions de la féerie dans celle de l'histoire et de l'éducation réelle. »

Le 20 juin, séance solennelle de réception. Montalembert endosse la robe de drap rouge doublée de satin cramoisi avec la toque de velours, et va rejoindre à YVorcester-College le chancelier et les autres doctorandi.

« Là, raconte-t-il, nous formons une procession et. précédés par les massiers de l'Université, nous traversons la ville pour aller jusqu'au School of Livinity . Nous y attendons pendant que le chancelier et son cortège pénètrent dans le théâtre. Us y trouvent une brillante réunion de femmes élégantes et les Under graduâtes, qui ont le droit d'exprimer en ce jour leurs préférences et leurs répugnances par les cris les plus divers à l'adresse de tous les personnages présents ou absents. On leur propose successivement les individus désignés pour le doctorat; il parait que mon nom est assez bien reçu.

« Cependant je fais la connaissance de ceux qui vont partager avec moi cet honneur, M. Buchanam, ministre des États-Unis, les généraux de Lacy, Evans et Burgogne, le poète ïennyson, etc.; en tout dix-sept. On vient enfin nous introduire dans le théâtre. 11 nous faut traverser un à un ce formidable assemblage, pendant que le public orator fait l'éloge de chacun en latin. Alors le chancelier se lève et s'adresse à chacun selon son rang : Prœnobilis domine, auctoritate mea et totiu.s Universitatis, ego te declaro doctorem, etc. Cela dit, je monte au trône du chancelier qui me donne une poignée de main et me l'ait un compliment aimable en français. C'est pendatit tout cela que l'opinion des Undergraduates se prononce. On craignait quelque opposition antipapiste, mais je suis au contraire fort suffisamment applaudi. Un malin crie : Vivt £ Empereur! mais cela ne prend pas. Je passe le premier après Buchanam, ministre d'Amérique et vais m'asseoir à ses côtés pendant que l'on procède à la réception des quinze autres. Les généraux Criméens et le poète ïennyson sont reçus avec un enthousiasme extraordinaire. Cette portion de la cérémonie terminée, un orateur l'ait un discours latin sur les protecteurs de l'Université. Il est sans cesse interrompu parles marques d'impatience des étudiants: think f the ladies ! Now then that's emu<jh'. (1) Puis vient la lecture des poèmes

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et des discours anglais couronnés. Un discours sur les conditions du gouvernement représentatif par un jeune Broderickesttoutà fait remarquable. La séance est ensuite levée, mais pendant que le cortège défile, la jeunesse académique s'en donne à cœur joie. Elle siffle un peu Gladstone à cause de son discours pacifique; elle siffle surtout les Proclors qui font la police; elle applaudit à outrance les dames par catégories diverses: the ladies in pink, the la dies with blue eyes, et, par un trait cruel, the ladies in classes \ (1) »

Après s'être reposé quelques jours à la Gràce-Dieu, chez son ami M. Ambroise Lisle Phiiipps, Montalembert repart pour la France le 1er juillet, désolé, dit-il, « de quitter la terre des Vivants pour rentrer dans là mer Morte ».

Nous venons de voir le côté pittoresque du voyage ; il y en eut un autre plus sérieux. En visitant les villes de l'Angleterre, en conversant avec ses hommes d'État, Montalembert songeait surtout à la France. Ce fut pour elle qu'au retour il écrivit son beau livre, De l'avenir politique de l'Angleterre.

La guerre de Grimée touchait à sa fin; elle avait fortement atteint le prestige militaire de nos voisins et l'on se demandait sur le continent : que va-t-il advenir de la puissance anglaise? Montalembert se propose de répondre à cette question. Certes, personne n'a jugé plus sévèrement que lui la politique extérieure de l'Angleterre. « Dans tputce qui touche à ses relations avec les nations étrangères, dit-il, sa mobilité, son ingratitude, ses enthousiasmes étranges, l'apretédesonégoïsme, l'abus de sa propre force, son mépris odieux pour la faiblesse cl' autrui, son indifférence absolue pour la justice, quand cette justice ne lui offre pas d'intérêt à servir ou à faire respecter, en voilà plus qu'il n'en faut pour armer contre elle l'indignation des honnêtes gens. » Toutefois, Montalembert écarte ce point de vue pour n'envisager que la situation intérieure de ce peuple, en quoi peut-être il a tort, car Tégoïsme cruel et implacable des Anglais pourra bien un jour ou l'autre amener leur perte.

(1) Les dames en rose, les dames aux yeux bleus et les dames à lunettes.

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