‹ MontalembertChapitre 74 sur 217 · LA LETTRE A M. DUP1N · texte numérisé non relu

LA LETTRE A M. DUP1N

revanche, depuis Louis XI jusqu'à Napoléon III, où le pouvoir absolu a-til trouvé des instruments plus dociles, de plus lâches adulateurs, et (pour trancher le mot) de plus plats valets que parmi ces légistes dont vous faites les seuls défenseurs du juste et du vrai? Si la noblesse de France a toujours manqué d'esprit politique, que ne m'avez-vous pas dit vous-même chez moi, il y a à peine un mois, sur l'esprit exclusif, étroit, aveugle, de cette bourgeoisie qui a cru triompher en 1830? Vous exagériez, à mon avis, ses défauts; mais j'en concluais qu'il était grand temps de renoncer une bonne fois à nos misérables divisions, à nos dédains mutuels, à des souvenirs et à des antipathies qui n'ont aucun prétexte dans le présent. « Pour moi, je ne connais plus, en France et dans le monde, que deux castes ou classes : celle des gens de cœur, d'esprit et d'honneur, que l'iniquité révolte, qui croient à la conscience, à la liberté, à la dignité de l'honnête homme, et celle des courtisans de la peur, de la force et du succès, qui exploitent et entraînent les masses au détriment de toutes les supériorités légitimes, et par le seul appât des profits matériels et de la jalousie assouvie. Entre ces deux castes, je suis bien résolu à rester toujours de la première, et il me déplaît de vous voir, même de loin, tendre la main à la seconde. Vous avez été un des maréchaux de cette armée parlementaire, où j'ai servi quelque temps avec vous et dont le drapeau m'est resté cher. C'est sous ce drapeau que j'ai contracté l'habitude de dire ce que je pense, toutes les fois que cela m'est possible. Pardonnez donc à ma philippique qui se ressent de cette mauvaise habitude, et n'en croyez pas moins à mon cordial dévouement et à ma haute considération.

« Ch. de Montalembert. )>

Dupin a trop d'esprit pour se fâcher. Dans une longue épitre assaisonnée de plaisanteries, il essaye de justifier ses points de vue. Les choses en seraient restées là. Malheureusement Montalembert a montré sa lettre à un ami ; celui-ci, la trouvant fort belle, en demande copie et la communique à d'autres; elle court les salons de Paris, franchit la frontière, circule dans Bruxelles et, finalement, à l'insu de Montalembert et contre son gré, parait dans le Journal de Liège. L'orage éclate aussitôt.

On croit d'abord que Montalembert a lui-même envoyé sa lettre aux journaux et l'agitation est à son comble. Pendant deux jours, au Corps législatif, les députés perdent la tête. Les plus échauffés tiennent conseil chez M. Billault. Il faut l'interpeller, disentles uns, luiarracher sa démission. « D'autres proposent de me siffler, de se lever et de sortir de la salle quand j'entrerai. »

MONTALEMBERT. — III. jj

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Le gouvernement n'est pas moins ému. Il demande au Corps législatif l'autorisation de poursuivre Montalembert, prévenu : 1° d'offenses envers la personne de l'Empereur; 2° d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement impérial; 3° de trouble à la paix publique. L'inculpé se borne à répondre que la lettre qui contient tous ces crimes a été publiée sans son aveu et à son insu. Cette simple déclaration, dont il est impossible de suspecter la loyauté, calme beaucoup d'esprits, et la commission, nommée par le Corps législatif, conclut contre les poursuites.

Mais le gouvernement ne désarme pas. « Nous sommes résolus à pousser l'affaire jusqu'au bout, déclare Persigny. Si la Chambre refuse de poursuivre, elle sera dissoute et nous combattrons à outrance tous les opposants. » En même temps, on prévient officieusement le comte F. de Mérode que son gendre fera bien de s'éloigner de Paris, « s'il ne veut courir les plus grands dangers... L'autorisation de poursuivre M. ie comte de Montalembert n'est pas douteuse, ajoute-t-on; il peut être arrêté d'un instant à l'autre, et il y a tout à craindre pour lui, car l'Empereur ne lui pardonnera jamais. (1) »

Montalembert ne s'effraye point de ces menaces; il choisit pour défenseurs MM. P>erryer et Dufaure. et il attend. Bientôt, ne pouvant l'intimider, on change de tactique ; on cherche à négocier avec lui : « Voyons', insinuent certains amis, que, sur votre demande, la commission autorise les poursuites, et le gouvernement satisfait renoncera au procès. — Non. répond Montalembert, je ne me prêterai point à cette comédie. — Dites seulement, insiste M. de Morny, que vous relirez votre lettre et que vous regrettez sa publicité. — Je ne dirai rien de plus que ce que j'ai déjà dit. »

Les débats publics sont ouverts le 3 avril. MM. Remacle et Rouher soutiennent l'accusation, M. Chasseloup-Laubat la repousse éloquemment : « Prenez garde, dit-il, que les juges devant lesquels vous voulez traduire M. de Montalembert, ne se rappellent qu'en 18i9 il a sauvé l'indépendance de la magistrature française et, qu'après l'avoir acquitté, ils ne des-

(1) Papiers de Montalembert, lettre du -29 mars 1854

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