LES POURSUITES
cendent de leurs sièges pour le remercier. » M. Baroche, président du Conseil d'État, ayant imprudemment engagé la discussion sur le fond même de la lettre, l'accusé se lève pour répondre.
Si l'on attend qu'il fasse amende honorable, on est vite détrompé. Il répète que sa lettre, écrite uniquement pour M. Dupin, a été publiée à son insu ; il s'afflige qu'elle ait paru au moment de la guerre d'Orient, car, dit-il, « aucun Français ne peut vouloir discréditer le pouvoir qui représente la France devant l'ennemi ». Il rejette dédaigneusement la pensée d'avoir voulu offenser personnellement l'Empereur : « \ux yeux du public, il est mon obligé, dit-il, et je ne suis pas le sien. Si j'avais eu la sotte pensée de l'offenser et si j'y avais cédé, nous serions quittes; or je tiens beaucoup à ce que nous ne le soyons pas. »
Ce n'est pas l'Empereur que Montalembert a voulu attaquer, c'est le pouvoir absolu :
«... Eh bien, oui, s'écrie-t-il, je le confesse, je n'aime pas le pouvoir absolu. Je ne l'ai jamais aimé. Oui, je crois que le despotisme abaisse les caractères, les intelligences, les consciences; et ce n'est pas moi qui l'ai cru ou dit le premier : tous les grands esprits, tous les grands cœurs, tous les génies politiques que le monde écoute et admire depuis trois mille ans l'ont proclamé à l'envi. Oui, je déplore le système qui rend un seul homme tout puissant et seul responsable des destinées d'une nation de 36 millions d'hommes. [Nouveaux murmures.) Je trouve que cela ressemble trop au gouvernement russe, contre lequel nous allons en guerre, et trop peu à l'Angleterre, dont nous avons raison de priser l'alliance si haut, Je trouve ce système mauvais en théorie, plus mauvais encore dans l'application que cette théorie reçoit chaque jour parmi nous. »
L'orateur tient à répondre aux objections de ses adversaires. On lui a dit : Et votre serment?
« Mon serment? répond-il. Qu'ai-je donc juré? Fidélité à l'Empereur et obéissance à la Constitution. En quoi y ai-je manqué? Est-ce que par hasard la fidélité et l'obéissance impliquent l'approbation et. l'admiration? J'ai juré d'être fidèle aux lois, non aux abus de pouvoir. J'ai juré de ne pas conspirer, de ne pas m'insurger : non pas d'admirer ou d'approuver tout ce qui se fait. J'ai cru qu'on pouvait être de l'opposition sous l'Empire, comme sous la monarchie constitutionnelle, sans manqu r à son
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serment, pourvu qu'on acceptât, sans les discuter, l'origine et l'existence du pouvoir, et en se bornant à contrôler et à juger ses actes. Je crois qu'on rend ainsi service aux institutions mêmes que l'on désapprouve, en montrant qu'elles peuvent coexister avec un certain degré d'opposition. Les gouvernements qui en sont arrivés au point de ne pas pouvoir supporter la contradiction, touchent à un excès avant coureur de leur fin. Ils entrent en lutte avec la nature humaine, et surtout avec la nature française, telle que nous l'avons connue jusqu'à présent. »
Nous nous plaisons à citer ce discours demeuré inédit jusqu'à ce jour. On le voit, rien de moins insinuant. L'orateur dédaigne l'habileté ; au lieu d'excuser sa faute, il la réitère et court avec joie au devant de la condamnation.
Cependant la Chambre se cabre devant ces vérités imprudentes; elle murmure, elle interrompt violemment Montalembert. 11 ne s'en émeut guère, et, pendant deux heures, poursuit avec une audace croissante :
« ... Permettez-moi de détourner un moment mes regards de ma propre cause pour Jes reporter sur le pays et sur vous. J'ai deux titres pour le faire. C'est peut-être la dernière fois que j'élèverai la voix dans cette enceinte : et en outre, quoique plus jeune que beaucoup d'entre vous, je crois que je suis depuis plus longtemps que vous tous dans la vie publique. Permettez-moi donc de vous soumettre en deux mots les résultats de mes vingt ans d'expérience politique. Nous habitons un pays qui va toujours d'un excès à l'autre, qui aime en tout les systèmes à outrance, mais qui punit toujours par son instabilité même les pouvoirs qui se fient en aveugles à leur vogue d'un moment. Il a tout subi, mais il n'a rien garde. 11 a donné à tout son adhésion et la durée à rien. Il a été implacable envers les princes doux et trai tables : il a été silencieux et docile devant les maîtres qui se faisaient craindre; mais il n'a pas plus sauvé les uns que les autres. Il a voulu tantôt la liberté souillée par la licence, tantôt l'autorité dégénérée en despotisme; tantôt la guerre avec l'univers entier, tantôt la paix à tout prix; tantôt le gouvernement exclusif des assemblées, tantôt le pouvoir concentré entre les mains d'un seul homme. Et chose à jamais déplorable, ce sont les mêmes partis, et quelquefois les mêmes hommes, qui ont voulu ces choses si contradictoires. On a vu les jacobins et les conventionnels devenir comtes et sénateurs sous l'Empire, et Gair par se transformer en candidats de l'opposition libérale sous la Restauration. Qui sait à quelles transformations nous assisterons encore, lorsqu'aura sonné l'heure de la reaction libérale que tout annonce, et qui sera d'autant plus excessive qu'elle aura été plus retardée?
« Messieurs, dit-il en terminant, vous tenez le corps de la France : mais vous ne tenez pas son àme; vous avez oublié de compter avec elle :