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LE PROCÈS

cette âme aujourd'hui e0rayée, engourdie (violents murmures), endormie, cette âme, c'est la liberté : elle se réveillera un jour, et vous échappera. La Certitude de ce réveil suffit pour consoler et fortifier ses vieux et fidèles soldats à travers la nuit de l'épreuve. Cette liberté honnête et modérée, cette liberté sainte et sage, j'y ai toujours cru et j'y crois encore. Je l'ai toujours aimée, toujours servie, toujours invoquée, tantôt pour la religion, tantôt pour le pays, hier contre le socialisme, aujourd'hui contre le despotisme : et quelle que soit votre décision, je me féliciterai toujours d'avoir eu cette occasion solennelle de la confesser encore une fois devant vous, et, s'il le faut, de souffrir un peu pour elle. (1) »

Explosion de murmures et réclamations diverses, remarque le compte rendu officiel; et Montalembert ajoute dans son Journal : « Indignation comique de Baroche et autres servîtes. Mes amis m'accablent de reproches. Ils affirment que j'ai perdu volontairement ma cause et changé la majorité. Beaucoup s'abstiennent. On va aux voix, et l'autorisation de poursuivre est votée par 18i voix contre 51. Je suis stupéfait de voir qu'il me soit resté 51 voix après mon discours. (2) »

A vrai dire, Montalembert ne courait pas un grand danger. Le gouvernement était trop avisé et aussi trop débonnaire pour continuer un procès si mal engagé. Peut-être l'Empire eût-il trouvé des légistes assez dociles pour condamner l'accusé, mais il se serait rendu odieux. « Si Ton ne peut plus écrire une lettre et la montrer à ses amis, remarquait Lacordaire, sans encourir, h cause d'une publicité éventuellement possible, sans, dis-je, encourir une poursuite devant les tribunaux, c'est là, à mon sens, le dernier degré de la tyrannie. Montesquieu a dit quelque part : « Lorsqu'un « gouvernement ne respecte plus les communications et les « épanchements privés, le despotisme est arrivé au dernier « terme qu'il puisse atteindre parmi les hommes. (3) »

L'instruction commença donc. A plusieurs reprises, Montalembert comparut devant le juge qui, volontairement, laissa traîner l'affaire. Les vacances arrivèrent, pendant lesquelles

(1) Discours inédit du 4 avril 1854.

(2) Journal, 4 avril 1854.

(3) Lacordaire à Montalembert. 11 avril 1854.

une ordonnance de non-lieu fut rendue. Et ce fut ainsi beaucoup de bruit pour rien.

« ... Vous avez eu l'honneur, écrivit M. Dufaure à son client, de voir attaquer en votre personne la liberté de penser et d'exprimer même confidentiellement ce que Ton pense. Vous étiez ainsi constitué le défenseur d'une noble cause et vous avez bien voulu m'associer à cette défense. J'y ai été d'autant plus sensible qu'en ce temps d'apostasie trop commune et d'abattement général, on est heureux, non par vanité et par amour du bruit, mais pour l'honneur de son nom et des enfants qui doivent le porter, de proclamer de temps en temps sa foi persévérante en des principes que Ton a cru vrais et qui n'ont pas cessé de l'être pour avoir été proscrits par la force, combattus par des sophistes et désertés par des lâches... (1) »

«... Nous ne plaiderons donc point, mandait de son côté Berryer. J'en suis satisfait, parce que vous voici tout à fait délivré de l'incertitude des jugements, si grande au temps où nous sommes; mais ce n'est pas sans regretter l'occasion de montrer mes convictions liées aux vôtres et de parler de vous dans les sentiments que vos principes, votre haut talent et votre nature m'ont inspirés. J'espère qu'il me sera donné de- vivre encore assez pour trouver de plus heureuses occasions de manifester à tous ce lien d'estime et d'affection sincère. (2) »

Le vœu du grand orateur devait s'accomplir. Il lui fut donné, quatre ans plus tard, de défendre son ami trainé de nouveau devant les tribunaux et d'ajouter ainsi une belle page à sa propre gloire.

Montalembert devait-il reparaître dans cette assemblée qui venait de le livret aux tribunaux? Il se le demanda un instant, puis, surmontant son dégoût, reprit sa place dans ce

1 M. Dufaure à Montalembert, 4 avril 1854. Berryer à Montalembert, 19 juillet 1854.

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