‹ MontalembertChapitre 82 sur 217 · UN PROCÈS DE PRESSE SOUS LE SECOND EMPIRE · texte numérisé non relu

UN PROCÈS DE PRESSE SOUS LE SECOND EMPIRE

Une àme sainte avait dit de Montalembert : « Avant de mourir, il lui faudra passer par toutes les épreuves. » Cette prophétie se réalise. En 1852, il a perdu la confiance des catholiques; en 1857, à i6 ans, il est rejeté de la vie publique. Ce ne sont là pourtant que les premières étapes du calvaire. Déjà la maladie, la cruelle maladie de reins qui doit le dévorer tout vivant, commence ses ravages. Au mois d'août 185T, une crise plus aiguë l'oblige à partir pour Évian : il y apprend la mort de Mme Swetchine. « Quelle perte pour moi, écrit-il, pour Anna, pour nos enfants, pour nous tous qu'elle a tant aimés! Depuis trente ans, elle n'a cessé de veiller sur moi... : elle m'a toujours traité comme an fils de prédilection, toujours écouté, consolé, adouci, éclairé... Sa maison était la seule où je fusse sûr d'être bien accueilli. Ah ! qui me rendra cette porte et ce cœur, toujours ouverts à mes douleurs comme à mes joies! (1) »

Quelques mois se passent, nous trouvons Montalembert, rue de Sèvres, près du P. de Ravignan qui vient de mourir. Il perd en lui un ami fidèle et plein de tendresse. Rien dans leur correspondance, qui s'est continuée jusqu'à la fin, n'in-

(1) Journal, 12 septembre 1857.

QLERELLE AVEC L'UNIVERS. 177

clique un désaccord sérieux dans les idées. « Mon âme, dans sa mesure, écrivait le saint religieux, vous a voué les plus tendres et les plus profonds sentiments. Veuillez le croire : c'est trop peu de chose en soi, mais je tiens cependant à vous le dire et à vous répéter que tout ce qui vous touche me touche, tout ce qui vous blesse me blesse, tout ce qui vous honore me réjouit. (1) »

Pour comble, à ce moment même, la lutte avec l'Univers redouble d'âpreté. Une lettre de Montalembert, adressée à M. Galvagno, parait, à l'insu de son auteur, dans l'Indépendante de Turin. Dans cette lettre, Montalembert se plaint que les différents partis se laissent mener par leur queue, que les hommes les plus violents prennent, le pas sur les chefs naturels des diverses opinions. Sur quoi, M. Veuillot jette les hauts cris, se dit provoqué 2) et répond par quinze colonnes d'invectives à la phrase de Montalembert. Tl parle avec pitié de ce « sergent d'un petit peloton de relégués », le compare à don Quichotte soupirant aux pieds de sa Dulcinée parlementaire, l'accuse d'avoir abandonné la voie droite, d'être préoccupé avant tout de sa très maigre popularité , de biaiser comme Falloux et de faire affront à sa parole, etc... Montalembert dédaigne de répondre; M. Cochin le fait, dans le Correspondant, en termes spirituels et vigoureux. D'autres s'attarderont, s'ils le veulent, sur ces tristes querelles : elles nous semblent indignes de l'histoire.

(1) Citons encore cette lettre que le P. de Ravignan adressait à son ami au lendemain de l'élection du P. Beck au généralat : - Mon bien chercomt»\ je devais et je voulais vous écrire hier, fête de saint Ignace : c'était bien le jour de nous rappeler à votre souvenir. Le P. Général m'avait chargé luimême de vous exprimer en son nom et de sa part tout ce que mon cœur me dicterait de meilleur. Il sent profondément (le P. général) et tous nous sentons avec lui ce que le plus généreux dévouement vous inspira avec une si grande abnégation de vous-même pournotre petite Compagnie. Elle demanda à son bienheureux Père, qui fut si reconnaissant toujours envers les bienfaiteurs de ses enfants, d'acquitter la dette contractée envers vous. Je suis heureux de remplir cette mission, au nom de notre nouveau chef et de toute la congrégation générale... » (1* août 1853.)

(2)« Il esc clair comme le jour, écrivait le sage Foisset, que c'est VUnivers qui nous a provoqués, non pas seulement le premier, mais auceniujde. Il retourne chaque jour le fer dans la plaie, et, s'il nous échappe un cri, après six mois de torture morale, il crie à l'assassin... *

iiiiimiiiÉin .

178 HONTALEMBERT.

Tant de défaites, d'épreuves et de souffrances ne découragent pas Montalembert. Chassé d'une position, il s'attache avec ardeur à celles qui lui restent et continue la lutte. Pour protester contre son échec électoral, l'Académie française l'a nommé son directeur. A ce titre, il doit assister, le 15 août 1857, à la réception impériale. Il ne tarit pas dans son Journal contre le luxe insolent des courtisans, leurs équipages pompeux, leurs « cochers en maillot rose comme des danseuses et tenant des rênes d'or. C'est bien le type de la France, dit-il, réduite à l'état animal, mais avec une bride dorée. « Deux jours plus tard, il préside la séance publique annuelle des cinq Académies. Le discours qu'il prononce alors est une protestation énergique contre le matérialisme qui, deplusenplus, envahit les âmes. Il supplie la jeunesse de sortir de son indolence et de se préparer aux nobles combats de la justice et de la liberté :

«...Il est au sein de cette chère jeunesse une portion trop nombreuse, plus nombreuse qu'autrefois, qui semble déjà languir indifférente et énervée, les yeux détournes de tout but élevé, de toute responsabilité personnelle, tiède et défiante à l'endroit de tout ce qui s'élève au-dessus du niveau commun, idolâtre de la force et de la multitude quienestle symbole. On la dirait fatiguée avant d'avoir combattu, découragée par des périls qu'elle n'a pas courus, affamée d'un repos qu'elle n'a pas mérité et résignée aux: fausses joies d'une sécurité éphémère. Souhaitons-lui les délicates fiertés et les nobles ambitions qui sont la marque assurée des âmes bien nées; souhaitons-lui ces poésies de l'adolescence et ces enthousiasmes de la jeunesse qui enfantent les sacrifices et transforment les mondes.

« Souhaitons-lui jusqu'à des passions, s'il le faut; oui, des passions à dompter, à discipliner, à féconder, parce que tout vaut mieux pour elle que la décrépitude précoce et le scepticisme corrupteur.

« Jeunes et vieux, sortons tous de cette basse et servile condition des âmes. Ne soyons à aucun degré complices de l'engourdissement moral et intellectuel de notre temps. Ne laissons pas éteindre en nous le feu intérieur, la lumière et la chaleur, la volonté et la vie. Portons au delà de l'horizon des intérêts grossiers et frivoles un regard intrépide; et, en rendant justice et hommage à toutes les gloires du passé, tachons de respirer le souffle d'un meilleur avenir. (1) »

1 Discourt aux cinq Académies, 1? août 1857. L'auditoire semblait gla«

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