LETTRE AU COMTE DE PARIS
à ce beau procès de VAvenir; nous étions je un i s alors, et nous n'avions prouvé les revers, les trahisons, les inconstances et les lâchetés qui
ont assombri notre âge mùr. Que Dieu soit avec toi et avec nous!... Tout à toi, comme au temps de VAvenir 1
La Reine Marie-Amélie, le duc d'Aumale. le prince de Joinville manifestent la plus affectueuse sollicitude. Dans l'ardeur de ses dix-neuf ans. le comte de Paris s'étonne que des jeunes gens ne se fassent pas arrêter en exprimant leur indignation. « L'exil seul, dit-il, m'empêche d'aller lui faire cortège à la barre du tribunal. 2 »
ce... Je tenais à vous dire sans retard, lui écrit-il. avec quel intérêt je suis le procès qu'on fait en votre personne à toute la cause libérale que vous avez si courageusement défendue. Je ne veux pas croire que cette cause soit aussi oubliée en France qu'elle le paraît, et si ceux qui, attachés aux mêmes principes, se serrent certainement autour de vous, brillent plutôt par leurs talents que par leur nombre, je ne doute pas que bien des gens ne s'associent à eux en secret par leurs vœux et leurs sentiments. (3) »
Après avoir dans sa réponse remercié le prince de sa sympathie, Montalembert ajoute :
« Si les nombreuses espérances qui se rattachent à votre personne viennent à se réaliser un jour, s'il vous est donné de contribuer ou de présider à la renaissance de nos libertés, daignez. Monseigneur, vous rappeler alors ce qu'un vieux soldat de cette cause que vous aimez s'est déjà permis de vous dire : pénétrez-vous de la nécessité absolue d'élargir autant que possible la sphère des questions politiques et de tenir les rangs du parti libéral ouverts à tous les honnêtes geyis, quelles que soient leurs origines, leurs opinions ou leurs préférences particulières. Ii ne faut leur demander que deux choses : d'être gens d'honneur et de vouloir la liberté pour les autres comme pour eux-mêmes. Les circonstances que je viens de traverser m'ont de plus en plus convaincu, que la principale source de nos maux se trouve dans l'opiniâtre persévérance de nos anciennes divisions et dans cet esprit d'exclusion qui porte un très grand nombre de nos hommes politiques à priver de tout appui et de toute sympathie tous ceux qui ne sont pas identifiés avec leurs prétentions, leurs passions ou leurs rancunes surannée-. 4 »
(1) Lacorcfaire à Montalembert, 30 octobre 1858.
(2) Le Comte de Paris à M. Paul de Ségur, 11 novembre 1S58.
(3) Le Comte de Paris à Montalembert. 15 novembre ; (4 MoptaJ mbert au Comte de Paris, 3 décembre 1858.
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Le 2i novembre, Montalembert comparait devant la sixième chambre du tribunal de la Seine. Jamais salle d'audience n'a réuni plus de célébrités : le duc de Broglie, Odilon Barrot, Villemain, etc. Le président Berthelin, petit-fils du régicide Merlin de Douai, interroge le prévenu et provoque l'hilarité en attribuant à Horace les vers si connus de Lucrèce : Suave mari magno... Après le réquisitoire du procureur Cordoen, Berryer prend la parole. En termes magnifiques, il retrace la carrière de son client, exaltant plutôt ses actes qu'il ne les excuse :
» Me Berryer, interrompt le Président, le tribunal a laissé passer des expressions bien chaudes, des allusions bien vives; mais il est forcé de vous arrêter dans la voie périlleuse où vous vous engagez; vous plaidez ce qu'a écrit M. de Montalembert, et vous renouvelez le délit, en cherchant à le justifier.
" M Berryer. — Des allusions, monsieur le Président! ma parole riva bien trahi, si elle a rien caché de ma pensée. (Rires dans V auditoire.)
« Le Président. — Je ne puis pas vous laisser dire qu'il n'y a plus de liberté en France.
« Me Berryer. — Ah ! monsieur le Président, s'il en est ainsi, s'il faut nier ce qui est plus éclatant que la lumière du jour, s'il faut mentir, mentir, mentir à mon intelligence, mentir à ma conscience, je n'ai plus qu'à me taire, je n'ai plus qu'a m'asseoir, je renonce à la défense.
« Le Président. — M- Berryer, vous ne mentirez pas. En 1811, lorsque vous vous êtes fait inscrire à ce barreau que vous avez illustré, vous avez prêté un serment que vous avez renouvelé depuis, celui de garder le respect dû aux lois. Vous avez toujours tenu ce serment et vous le tiendrez aujourd'hui encore.
Me Berryer. — Je viole mon serment! mais vous me faites frémir, monsieur le Président; vous portez ma pensée vers des temps où l'éloge d'uD homme de bien, l'éloge d'une vertu, d'un bon sentiment, d'une bonne loi, était considère comme un crime. — Non, non. je ne veux pas rappeler ces temps, — legimus capitale fuisse. Non, je n'accepte pas que l'éloge d'un gouvernement libre soit une injure, par cela seul que ce gouvernement contraste avec les institutions actuelles de la France. Cet éloge, dans la bouche de M. de Montalembert, était patriotique. Ce n'était pas chez lui une idée passagère; car, en 1847, à une époque où on ne pouvait se méprendre sur sa pensée, il vantait déjà les libertés anglaises; mais en même temps il ajoutait : « J'aime mieux être Français qu'Anglais; il y a quel- « que chose de plus beau que de posséder la liberté, c'est de la conquérir. » Et c'est ce sentiment, cette vertu patriotique, que vous voulez lui dénier!
« Ah! messieurs, s'écriait-il en terminant, ne nous faites pas un crime de nos légitimes regrets. Nous vieillissons, nous n'avons plus qu'une cha-