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LA CONDAMNATION

leur qui s'éteint, laissez-nous mourir tranquilles et fidèles! Nous sommes assez malheureux de voir notre cause, notre sainte et glorieuse cause trahie, vaincue, reniée, insultée; laissez-nous croire que nous pouvons lui garder au fond de noscœurs un inviolable attachement ; laissez-nous le penser, laissez-nous le dire! Laissez-nous garder et rappeler le souvenir de ces grands combats île la parole qui nous ont fait connaître, qui nous ont fait aimer les généreuses institutions que nous avons défendues, que nous défendrons toujours et auxquelles nous serons fidèles jusqu'à notre dernière heure. »

Dufaure parle à son tour. « Il ne laisse pas debout le moindre débris de l'accusation, raconle Montalembert. Tout le monde croit, sinon à un acquittement, du moins à une peine insignifiante; mais, tout au contraire. Après une beure de délibération (animée pour l'assistance par la conversation facétieuse de Villemain), après des mesures brutales prises par le président contre la moindre démonstration du publie, le tribunal prononce une sentence qui me condamne à six mois de prison, 3 000 francs d'amende, me soumet à la loi des suspects de 18i8, qui me rend passible d'expulsion ou de déportation en Algérie, et enfin a l'impudence d'affirmer que j'écris « comme des gens qui ne se respectent point ». Il est 7 heures 1/2 du soir. L'assistance s'écoule assez étonnée. Je reviens à pied avec mon gendre et le bon Cochin, très fier d'avoir été ainsi purifié de mes anciens attouchements avec l'Empire. »

A cette nouvelle, le sentiment public semble se réveiller; on prodigue au condamné les marques de la plus vive sympathie. En Angleterre, l'émotion est générale et la police impériale doit faire saisir aux frontières onze journaux anglais. L'Académie française pense à lever sa séance en signe de protestation. Le vieux chancelier Pasquier, malgré ses 93 ans, se montre le plus ardent de tous : « Il n'y a plus de magistrats en France, s'écrie-t-il ; il n'y a plus que des jugeurs, des paltoquets I (1) »

(1) Journal. — Il écrivait encore, le 25 novembre, à la comtesse de Boigne : « Je gémis profondément en pensant qu'il s'est trouvé en France des magistrats capables de rendre un tel arrêt. Un jour viendra où la victime du jugement rendu hier sera suffisamment et noblemenl Pour le moment, le

coup porte sur un homme cruellement affaibli parla maladie. S'il succombait malheureusement, ceux qui le poursuivent en seraient sûren affligés mais on leur demanderait compte, ils peuvent en être ■

Que résoudre cependant? Faut-il en appeler? MM. Guizot, VilJemain, de Vatimesnil, Beugnot, Berryer et Dufaure le conseillent énergiquement ; d'autres supplient Montalembert de quitter la France, de ne pas s'exposer aux tortures d'un internement ou d'une détention. Tel est l'avis du chancelier Pasquier,du vieux duc de Broglie et surtout du P. Lacordaire :

a C'est sans doute un grand sacrifice, écrit-il, de quitter sa patrie; mais il est des occasions où c'est un honneur. Tu as consacré ta vie à l'établissement en France d'une liberté sérieuse et honnête; tu as obtenu pour elle une liberté qui n'y a pas péri jusqu'à présent, la liberté de l'enseignement et de l'éducation. Que te restait-il, sinon de souffrir pour cette cause qui te doit déjà tant et à qui tu dois aussi ton illustration civile et religieuse? Tu seras, parmi les hommes honorables de ce temps, du très petit nombre qui aura sacrifié quelque chose aux convictions de leur vie et à la cause du droit. Dieu seul sait si nous verrons des jours meilleurs et si la France est digne de ressaisir sous nos yeux les institutions qu'elle a perdues par sa faute. Mais, quoi qu'il arrive de notre temps, l'avenir se lèvera sur notre tombe. Il nous y trouvera purs de trahison, de défection, d'adulation du succès, et constants dans notre espérance d'un régime politique et religieux, digne du christianisme dont nous sommes les enfants. Nous avons méprisé pour notre foi l'appui du despotisme, quelque part qu'il règne; nous n'avons attendu son triomphe que des armes qu'employaient les apôtres et les martyrs, et, s'il doit triompher en effet dans ce monde livré à tant, de désordres de cœur et d'esprit, il ne le fera que par ces moyens qui lui donnèrent l'empire sur le paganisme, et qui l'ont sauvé jusqu'à présent des haines conjurées d'une fausse philosophie et d'une fausse politique. Voilà, mon cher ami, notre consolation, la tienne en particulier. Rien de grand jamais ne fut exempt du signe sensible de la croix; la souffrance, qui a sauvé le monde, est le sacrement immortel de toute grandeur... (1

Montalembert ne se rendit pas aux conseils de son ami; il avait résolu d'affronter la lutte jusqu'au bout; mais le 2 décembre, en ouvrant le Moniteur, il y trouva ces lignes : « L'Empereur, à l'occasion du Deux Décembre, a fait grâce à M. de Montalembert de la peine prononcée contre lui. »

ainsi tranchée de l'un des plus beaux talents que la France ait possédé dans l'art oratoire, d'un homme qui a constamment fait servir ce talent à la défense des plus justes causes et quelquefois des plus saintes, d'un homme qui a surtout pris en main la cause de la religion, entendue dans ses plus respectables, ses plus divins principes... » (1) Lacordaire à Montalembert, 2b' novembre 1858.

LA Gît ACE IMPERIALE. 191

Uuelle ne fut pas son indignation? Trois jours auparavant, il avait supplié le cardinal Morlot, archevêque de Paris, de ne faire aucune démarche en sa faveur. ^< Fier et honoré d'une condamnation qui constate ma fidélité aux principes politiques de ma vie entière, et qui vient si à propos pour justifier aux yeux de l'Europe ce que j'ai dit ou pensé sur la condition actuelle de la France, je n'ai en ce moment d'autre ambition que de laisser à mes juges la responsabilité de leurs actes; je ne pourrais donc regarder que comme une véritable injure la moindre faveur émanée du pouvoir impérial. (1) » Le choix du Deux Décembre lui parut une espièglerie blessante, indigne d'un souverain. Cette grâce était d'ailleurs illégale. L'appel à une juridiction supérieure suspendait à la fois la sentence des premiers juges et l'exercice du droit de grâce. Montalembert repoussa donc dédaigneusement l'injurieuse faveur qu'on lui offrait. Le jour même, il écrivit a.u Moniteur : « Condamné le 2i novembre, j'ai interjeté appel de la sentence prononcée contre moi. Aucun pouvoir en France n'a eu, jusqu'à présent, le droit de faire remise d'une peine qui n'est pas définitive. Je suis de ceux qui croient encore au droit et n'acceptent pas de grâce. »

Il fallut bien le juger encore une fois. Ce fut le mardi 21 décembre , au milieu d'une foule sympathique , dans laquelle on remarquait MM. Guizot, de Falloux, Vitet, Villemain, de Corcelles, Odilon- Barrot, etc. Le président de la cour, M. Perrot de Chezelles, ne fit subir à Montalembert aucun interrogatoire. Bien que l'accusé eût préparé sa défense, il s'abstint de la présenter et en laissa le soin à ses défenseurs. Dufaure parla le premier, non plus cette fois pour le Correspondant qui n'avait pas interjeté appel, mais pour Montalembert lui-même. Il saisit l'un après l'autre les chefs d'accusation, les prétendus délits reprochés à son client et les

(1) Montalembert au cardinal Morlot, 29 novembre lv

écrasa de sa vigoureuse logique. L'inanité des charges relevées contre Montalembert apparut avec une impérieuse évidence. La péroraison de ce plaidoyer restera, dit Montalembert, dans les annales de l'éloquence judiciaire :

« Eh quoi, dit-il, les hommes qui ont servi Napoléon Ier ou les autres souverains, pourront garder pour ces princes de respectueux et ineffaçables regrets, et il né sera pas permis d'en conserver pour des idées dont notre intelligence s'est nourrie, pour des institutions dont nous espérions voir sortir la grandeur de notre patrie. Un homme est entré dans la vie publique à l'âge où, nous autres, nous cherchons laborieusement une profession. Il y est entré avec toutes les illusions et toutes les ardeurs de la jeunesse: il a eu le bonheur de prendre en main, dès les premiers jours, une sainte et grande cause, et il l'a prise en main avec une telle autorité que personne en France n'a pu lui contester le droit d'en porter le drapeau-, il l'a défendue pendant vingt ans au milieu des luttes les plus vives; il a obtenu des succès personnels éclatants, et ce qui lui était bien plus précieux encore, des succès réels pour la cause qu'il défendait; et il a obtenu tout cela par la liberté de la discussion, de la tribune; je ne m'étonnerai vraiment pas, lorsque la tribune sera tombée, lursque tout fera silence autour de lui, s'il va dans un pays voisin et s'il assiste à l'un de ces grands drames de la libre discussion,, dans lesquels se succèdent les plus éminents orateurs d'un pays très éclairé, je ne m'étonnerai pas s'il s'anime avec eux, s'il se passionne avec eux. Il croira revoir ses rivaux, ses amis, ses combats d'autrefois; il éprouvera le besoin de dire, d'exprimer tout haut ses émotions. Son langage sera vif et coloré. Et si, au milieu de ses expressions, quelque terme de comparaison avec des pays qui s'accommodent d'une autre vie publique lui échappe, vous ne saisirez pas ce mot au passage; vous n'oublierez pas l'impression générale d'un écrit de 70 pages pour ne garder en mémoire qu'une page isolée, une expression trop vive, y voir un délit et le condamner! »

Le procureur général, M. Ghaix d'Est-Ange, soutint l'accusation, tache difficile et indigne de son réel talent. De l'avis de tous ceux qui l'entendirent, il s'en acquitta médiocrement et ne s'éleva guère au-dessus du magistrat de la correctionnelle. Il parla sans conviction, s'efforça d'être sarcastique et fournit à Berryer qui lui répliqua, l'occasion d'un nouveau triomphe. Jamais peut-être l'indignation et le dédain n'avaient paru à ce point dans le langage de Berryer; chacune de ses paroles, en justifiant Montalembert, cinglait ses accusateurs et flétrissait les transfuges de la liberté. L'auditoire tressaillit

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