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ENTREVUE AVEC M. DE CAVOUR

« ... N'est-ce donc pas assez, continue amèrement Montalembert, que par nos services de ce temps-là et surtout par l'expédition de Rome, nous avons attir»'' sur nos têtes la haine implacable et les vengeances toujours menaçantes du parti démocratique? (Voir par exemple les articles de la Presse du 6 février et du Siècle du 10 sur M. de Falloux,. Fallait-il encore que les mains les plus vénérables vinssent immoler le souvenir de nos luttes et l'honneur de notre mémoire au besoin de glorifier la force et le succès?... Je me persuade que vous me saurez gré de vous mettre à même de rectifier vos propres impressions et celles que vos paroles, parties de si haut, ont du produire autour de vous. Je laisse à votre conscience d'évèque, à votre cœur d'honnête homme, le choix du moyen que vous jugerez à propos d'employer pour réparer le tort que vous nous avez fait.... (1) »

Hélas! les événements eux-mêmes allaient cruellement venger Montalembert. Depuis six ans, il conseillait aux catholiques de garder envers l'Empire une attitude digne et réservée; les affaires d'Italie ne justifièrent que trop ses appréhensions. Dans son pessimisme, il n'eût jamais osé prévoir pour ceux qui avaient repoussé ses conseils une si profonde déception.

Le principal souci politique de Napoléon III, on le sait, fut l'affranchissement et l'unification de l'Italie. Il y songea tout son règne, pour ne pas dire toute sa vie. C'est dans ce dessein qu'il entraîna le Piémont en Crimée et lui fit prendre rang, au Congrès de Paris, parmi les grandes puissances. M. de Cavour y représenta son maître Victor-Emmanuel. Les lettres du célèbre ministre nous le montrent se multipliant dans toutes les classes de la société, s'appliquant avec la souplesse de son esprit et l'aimable simplicité de ses manières à conquérir des sympathies à son pays. Dix ans auparavant, sous Louis-Philippe, Cavour avait séjourné à Paris et s'était vivement intéressé aux efforts de Montalembert pour émanciper l'enseignement. En 1855 et en 1856, ils se rencontrèrent par hasard chez la duchesse de Galbera et M. Duvergier de Hauranne. « J'essaie, raconte Montalembert, «le lui prêcher la conciliation et la modération à l'endroit des inté-

(1) Montalembert à Mer Cousseau, 10 février 1856.

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rets catholiques de son pays et surtout du Saint-Siège. Il répond par des gorges chaudes sur la platitude des évêques français envers leur maître. « Jugez, dit-il, de mon étonne- « ment : la première lettre que j'ai reçue, en débarquant en « France, était de l'évèque de Marseille. On sera bien embar- « rassé à Rome, quand on saura comment les évêques et car- « dinaux français ont reçu des excommuniés comme moi. »

Au Congrès de Paris, Napoléon III eût bien voulu, comme le demandait Cavour, arracher les Légations au domaine pontifical pour les donner au Piémont. De son côté, lord Palmerston ne demandait pas mieux que de laisser manger un morceau du Pape. Mais Pie IX devait être le parrain de l'enfant impérial: on attendit donc une meilleure occasion et l'on se contenta d'ouvrir la question italienne. Dans la séance du 8 avril 1856, M. 'SYalewski , ministre des affaires étrangères et président du Congrès, parla des États de l'Église : « La nécessité de ne pas laisser ce pays livré à l'anarchie, ditil, a déterminé la France à faire occuper Rome par ses troupes... On ne saurait méconnaître ce qu'il y a d'anormal dans la situation d'une puissance qui, pour se maintenir, a besoin d'être soutenue par des troupes étrangères. » Sur quoi, le ministre anglais, lord Clarendon, surenchérit, déclara avec une vivacité inouïe que le gouvernement pontifical était le plus détestable des gouvernements, une honte pour l'Europe, flétrit les prétendues cruautés du roi de Xaples et railla l'inepte despotisme des petits princes italiens.

C'est une énormité: c'est aussi une première menace. Seul, parmi les catholiques. Montalembert en comprend la gravité. Il proteste dans le Correspondant, ne pouvant plus le faire à la tribune. Au milieu des solennités du baptême du prince impérial, en présence du légat spécial de Pie IX et des évêques réunis à cette occasion, il fait entendre un premier cri d'alarme. Que signifie, dit-il, cette démonstration étrange, qui a terminé d'une façon si inattendue le Congrès de Paris? Le 18 mars, on déclarait sous la sanction la plus redoutable, qu'aucune puissance n'avait le droit de s'immiscer ni individuellement, ni collectivement avec d'autres, dans les rapports d'un souverain avec ses sujets. Et cela au profit de

l'il IX ET LORD PALMERSTON. 203

qui? de la Turquie. Le 8 avril, on inscrit dans les actes publicsdu Congrès la violation manifeste de ce principe. Et au détriment de qui? de la souveraineté la plus ancienne et la plus Légitime du monde chrétien. On met ainsi publiquement le Pape sur la sellette, sans même lui permettre de se faire défendre au sein du Congrès. Après avoir établi la nécessité du pouvoir temporel. Montalembert venge Pie IX de tous les outrages que lui avaient prodigués Cavour et Palmerston. Il a exalté récemment les institutions nationales de l'Angleterre et il maintient ce qu'il en a dit; mais plus que jamais aussi il réprouve, il flétrit les lâches allures de sa diplomatie et Tégoïsme effréné de sa politique. Dans une apostrophe accablante, il rappelle à lord Palmerston le cynisme de ses alliances et de ses antipathies, de ses préférences et de ses abandons : « Vous êtes très fort, très fier, très romain devant les faibles. Milord; vous Tètes beaucoup moins devant des rivaux dignes de vous. L'histoire dira que jamais on n'a retourné plus effrontément la noble maxime où Virgile a résumé l'histoire de vos modèles les Romains :

« Parcere subjectis et debellare superbos. »

La brochure de Montalembert, Pie IX et lord Palmerston eut un grand retentissement en France, en Angleterre et à Rome. « Votre admirable article, écrivait M81 de Mérode, était déjà dans les mains du Saint-Père, à Porto d'Anzio, lorsque j'allais l'annoncer à Sa Sainteté, qui m'a prévenue en me disant : « Nous avons aujourd'hui un article, un article très « beau. » Votre succès a été complet. J'ai reçu des compliments de chacun, comme à vos plus beaux jours de 18i9 et 1850. C'est certainement vous qui avez les honneurs de cette discussion, soulevée si étourdiment au Congrès de Paris. Vous êtes resté d'ailleurs dans les plus strictes limites du vrai, ce que ne font pas tant de panégyristes, qui non seulement défendent ce qui est insoutenable, mais encore vantent des défauts que ce pays-ci n'a heureusement pas, comme si c'étaient de vraies qualités. (1) »

(1) Mp de Mérode à M ml lembert, lu juillet ;

La question italienne, la question romaine elle-même étaient posées devant l'Europe ; il s'agissait d'en hâter la solution, de préparer un conflit avec l'Autriche, conflit dans lequel l'Empereur interviendrait en faveur du Piémont. Par quel enchaînement d'habiletés et de perfidies Cavour s'y employa, nous n'avons pas aie raconter ici. Il savait qu'à l'heure fixée, NapoléonlII entrerait en scène. « Dans trois ans, avaitil dit en quittant Paris, nous aurons la guerre, la bonne. » Montalembert n'en doutait pas davantage et attendait d'un moment à l'autre l'explosion de la guerre. Quand tout fut prêt, Napoléon III et Cavour se réunirent à Plombières et prirent leurs dernières dispositions. C'était, nous l'avons dit, quelques mois avant ce pieux voyage de Bretagne, qui avait porté au comble l'enthousiasme impérialiste de l'Univers. On convint entre autres d'enlever au Pape les Marches et TOmbrie, mais de lui donner en compensation le titre de Président de la Confédération italienne, « décoration vaine, dit très bien M. de la Gorce, pompe dérisoire, assez semblable à la pourpre jetée par les Juifs sur les épaules du Christ mourant (1) ».

La France entra en campagne contre l'Autriche à la fin d'avril 1859 : le nouveau saint Louis commençait sa seconde croisade. Le ministre des cultes ayant promis que le Pape serait respecté « dans tous ses droits de souverain temporel», plus que jamais l'Univers prêchait la confiance. Combien plus clairvoyants se montrèrent les catholiques du Correspondant! Dans un article paru en février 1859, M. de Falloul exprima leurs sentiments communs et signala les dangers auxquels cette guerre exposait le Saint-Siège. En cette grave circonstance, ils eurent la douleur de voir Laeordaire se séparer d'eux. Tout entier à ses souvenirs de 1832 et de 1841, à sa vieille et ardente sympathie pour l'Italie, à son horreur du

(1) Histoire du second Empire, II, p. 358.

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joug autrichien, il n'aperçul pas les périls de la papauté et kpplaudil publiquement à la guerre :

u L'Autriche ne pèse pas seulement sur l'Italie d'un poids injuste et Oppressif, écrivait-il à L'abbé Perreyve, elle pèse aussi sur l'Église, en empêchant la papauté de conserver en Italie le caractère qu'elle avait toujours eu et qui la rendait chère à ses habitants... Si la politique actuelle de l'Empereur ne cache aucun piège, s'il soutient à la fois la cause de l'indépendance italienne et la cause de la liberté de l'Église, je ne pourrai m'empècher de lui être reconnaissant. 1

Évidemment, par générosité, par excès de confiance, Lacordaire se trompait. Personne ne connaissait alors les dessous de la politique impériale; Montalembert les ignorait comme tout le monde, mais il se défiait, Aussi l'attitude de Lacordaire lui causa-t-elle un vif chagrin :

a Habitué à n'avoir rien de caché pour toi sur des matières si graves, lui écrivait-il, je dois t' avouer que ce dissentiment profond entre nous m'a affligé au delà de toute mesure. C'est au point que j'en ai été malade pendant plusieurs jours. Comment s'en étonner? Plus j'approche du terme de ma carrière et plus je me sens le besoin de conserver le peu qui m'est reste des affections de ma jeunesse. Tu es à la fois le plus ancien, le plus fidèle, le plus illustre de mes amis. Ton souvenir est indissolublement uni aux luttes ies plus honorables et aux croyances les plus enracinées de ma vie. Je ne crains pas d'ajouter que notre union et notre amitié ne peuvent pas t'ètre indifférentes. Il est rare, bien rare, que deux hommes soient attachés par des liens aussi forts et aussi tendres que ceux qui nous unissent. Non, j'ensuis sur, il n'est personne ici-bas qui puisse t'aimer d'une affection comme la mienne. Aucune jalousie de métier ou de position, aucune considération d'amour propre n'est là pour élever une barrière ou un nuage entre nous. Cela est plus vrai aujourd'hui que jamais. Ma carrière publique est terminée; je n'aurai plus jamais, quoi qu'il arrive, le chagrin de te voir siéger, comme en 1848, dans des rangs opposés à ceux où je serai moi-même placé; sur la question qui nous divise, je n'ai rien publié et ne compte rien publier. C'est donc uniquement l'intérêt de la vérité, celui de notre union intime et cordiale qui m'animent en récrivant ces lignes : c'est aussi l'habitude que j'ai, depuis bientôt trente ans, de regarder ta gloire comme mienne et de frémir lorsque je vois s'élever le moindre souffle qui pourrait en ternir l'éclat. Laisse-moi donc épancher en toute liberté la cuisante douleur que j'éprouve en te voyant exposé à devenir le complice involontaire. L'instrument indirect du cesarisme napoléonien. »

(1) Le P. Lacordaire à l'abbé Perreyve, 23 avril 1859.

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Montalembert s'efforce ensuite de ramener Lacordaire à son point de vue. Tous deux se placent sur le même terrain, celui de la liberté ; l'un envisage surtout la France, F autre l'Italie ; ils ne semblent pas soupçonner le dépouillement du Saint- Siège qui sera le résultat de cette guerre :

« Là où tu vois un triomphe pour la liberté, dit Montalembert, je ne vois qu'une trame victorieuse du césarisme; là où tu salues l'aurore d'une ère nouvelle, je recule devant une nouvelle conquête de l'hypocrisie et de l'iniquité. Comment la France, n'étant pas libre, affranchirait-elle les autres peuples? Un apostat n'a jamais le droit de se faire le missionnaire de la foi qu'il a reniée. Il lui faudrait commencer par reconquérir le droit de faire ses propres affaires, avant de songer à régenter celles des autres. Il lui faudrait savoir s'émanciper elle-même, avant de prétendre émanciper l'Italie. Je plains beaucoup les Lombards et les Vénitiens, mais je me trouve plus à plaindre qu'aucun d'eux. Ils sont asservis parla conquête étrangère, je le suis par l'abdication volontaire de mon pays. Quand je vois ce grand et beau pays volontairement dominé et exploité parce qu'il renferme de moins digne et de moins capable, je me sens plus humilié que ne saurait l'être n'importe quel Lombard, sous le joug détesté d'un censeur allemand ou d'un gendarme croate. Je suis de ceux qui trouvent la servitude volontaire plushumiliante et plus corruptrice que la domination étrangère... Tout homme qui applaudit à cette guerre contribue indirectement à propager et à consolider le césarisme en Europe. »

Montalembert développe enfin cette considération très élevée qu'il juge plus capable encore de modérer l'enthousiasme de son ami : « Émanciper l'Italie de l'influence autrichienne, c'est assurément un but légitime et même glorieux. Mais c'est aussi un but auquel il n'est permis d'arriver que par des moyens honnêtes. La guerre qui doit amener cette émancipation peut avoir des conséquences très heureuses. Mais avant d'y applaudir, un honnête homme, un chrétien surtout, est tenu d'en étudier l'origine et d'examiner de quel côté est partie la provocation. Or, je ne pense pas qu'il y ait en Europe un seul homme politique pour qui cette question soit douteuse : dans la politique impériale, le mensonge; dans la politique sarde, la violence mêlée à la ruse ; voilà ce qui ressort manifestement de la série des négociations et des démonstrations, qui nous ont conduit de l'attentat d'Orsini à la déclaration de la guerre. (1) »

Lacordaire ne se rendit pas aux raisons de son ami, mais les faits ne tardèrent pas à dissiper ses illusions. On sait que la guerre fut de courte durée. Quand parvenait la nouvelle de quelque victoire, Montalembert souffrait de ne pouvoir par- J tager la joie populaire.

I) Montalembert à Lacordaire, 14 mai 1859.

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« Je sens bieo profondément, écrivait-il, combien il est triste de se sentir étranger ou même hostile aux succès et aux joies de son pays. Malbeureui ceux qui naissent dans un temps de révolution et dans un pays qui change sans cesse de dynastie, de drapeau, de principes et même de passions! La patrie a'esl pas la basse-cour où Ton pâture, ni même le jardin où l'on se repose, c'est l'ensemble des idées, des institutions, des vmrs qui se personnifient en elle; c'est aussi l'ensemble des hommes de cœur et de bonne renommée qui la représentent et l'honorent. Or. j'ai vu les principes et les institutions, en qui s'était résumé la France depuis trente ans, non seulement reniées et abolies, mais ce qui est bien pire, odieusement confisquées et parodiées par leurs plus ardents ennemis; j ai vu tous les princes et tous les hommes éminents dont j'étais fier d'être le compatriote, refoulés comme moi-même dans le néant. De quoi vouez-vous que se compose mon patriotisme? Et où chercherai-je désormais la patrie? Dans un camp? Ce n'est pas là ce à quoi m'ont disposé les enseignements du passe, ni ceux de ma vie antérieure. J'admire l'héroïsme de notre armée, mais je redoute la force invincible de tous ces millions d hommes qui évidemment ne croient qu'à la force et qui se battent pour une cause à mes yeux plus que suspecte, (i >

Au mois de juillet, l'armistice de Villafranca termina brusquement les hostilités. Tandis que Louis Veuillot s'extasiait sur ce coup de théâtre, qu'il qualifiait d' « illumination de génie », Montalembert s'attristait que l'Empereur put imposer à l'Europe tantôt la guerre, tantôt la paix, au gré de son caprice omnipotent. « Jamais, non, jamais, dans l'histoire, écrivait-il, les hommes n'ont été plus assimilés à des marionnettes sans intelligence, sans conscience, sans volonté et sans âme. Le trois pour cent et le Crédit mobilier peuvent monter indéfiniment après un tel coup: mais, certes, les actions du progrès et de la liberté de l'espèce humaine n'ont jamais été plus bas. (2) » Hélas! les actions de la papauté n'allaient pas tarder non plus à baisser.

L'Autriche vient d'abandonner la Lombardie au Piémont, maigre morceau pour sa dévorante avidité. Le Piémont veut

(1) Montalembert à Aug. Cochin, -2 juillet 1859.

(2) Montalembert à Aug. Cochin, M juillet 1859.

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Florence, Parme, Plaisance, Venise, les Légations, Naples, les Deux-Siciles, Rome elle-même, en an mot toute l'Italie. Et au fond, l'Empereur est résigné à tout lui céder.

A peine l'armée française a-t-elle repassé les Alpes, les émissaires piémontais agitent les provinces de l'Italie centrale. La Toscane chasse les princes lorrains et se donne à Victor-Emmanuel; à quelques jours de là, l'Assemblée de ftfodène proclame sa réunion à la Sardaigne; les Parmesans se déclarent sujets de la maison de Savoie. Les Légations de Bologne, de Ferrare et de Ravenne s'insurgent contre Pie IX, leur légitime souverain, et votent leur annexion au Piémont. Victor-Emmanuel annonce qu'il prendra volontiers au Pape un bon tiers de ses États, si l'Europe n'y a pas trop de répugnance: puis, il ajoute : « Prince catholique, je conserverai toujours un profond et inaltérable respect pour le chef suprême de l'Église. »

On devine l'émotion des catholiques à ces nouvelles. Ils se tournent avec anxiété vers l'Empereur. Le nouveau Charlemagne laisserait-il détruire l'œuvre de son grand prédécesseur? Mais Napoléon III s'obstine à se taire et, d'après ses ordres, un agent du ministère de l'intérieur engage /' Urdvers à faire de même : « On nous prie respectueusement de nous taire, sous peine de mort, » écrit Louis Veuillot.

Déjà Mgr Dupanloup et Mgr Pie ont dénoncé avec éloquence la confiscation des Romagnes. De toutes parts, on supplie Montalembert de parler à son tour. Il résiste d'abord : sa santé est déplorable; il craint aussi que sa parole ne soit inefficace en France et ne déplaise à Rome. « J'ai pour m'éclairer là-dessus l'exemple de M. de Falloux, dont l'article du mois de juin, si prophétique et si explicite, a déplu à Rome et n'a fait aucun effet en France... Ah! si nous avions conservé le gouvernement parlementaire, tout cela eût été impossible...

« Les évêques vont faire des mandements, dit-il encore, mais ils ont si tristement usé de cette arme au profit même du pouvoir dont ils voudraient aujourd'hui diriger le bras, qu'elle a perdu toute valeur. Je doute qu'il soit possible à un épiscopat qui s'est ainsi vautré devant la puissance temporelle, de se redresser avec efficacité et dignité sur une

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question qui. après tout, ne tient pas à la fui ni aux mœurs. Elle tient essentiellement à l'indépendance de l'Église et à la morale politique, mais

c'est précisément ce dont le clergé français a fait litière depuis huit ans! Quand l'Empereur a violé son serment, le cardinal Gousset nous a dit : Si cela réussit, c'est bien! ûuand il a violé le patrimoine de la maison royale, qui lui avait fait deux fuis grâce delà vie, et qu'il a offert une part de sa dépouille au clergé, le clergé a accepté, et 1 evêque d'Arras l'a comparé au Saint-Esprit. Quand il a détruit toutes les garanties politiques et libérales, le clergé a applaudi avec enthousiasme. Aujourd'hui même, les journaux nous apportent un discours de l'évèque de Versailles, où il est dit qu'il faut remonter jusqu à saint Louis pour trouver un souverain aussi pieux et aussi charitable. Et maintenant, parce que ce même souverain entame le patrimoine de saint Pierre, parce qu'il touche à ce qui dans l'opinion vulgaire n'est que le côté matériel de la religion, vous croyez qu'il sera donné à ce même cierge d'émouvoir les cœurs et les esprits par des doléances! Je vous prédis qu'on haussera les épaules et voilà tout, i »

Cependant Foisset et Cochin insistent vivement. « Soit! répond-il plaisamment : si j'en meurs, vous mettrez sur ma tombe : Ci-gît Montalembert, assassiné par Foisset et embaumé par Cochin. Ses collaborateurs éplorés continuent son œuvre. » Et il prend la plume. On pourrait dire : il prend la parole, car ce qu'il écrit est un de ses plus beaux discours, une habile et vigoureuse attaque contre la politique néfaste suivie par l'Empereur en Italie.

11 l'intitule : Pie IX et la France en 1849 et en 1859. Rappelant le grand débat soulevé dix ans plus tôt à la suite de l'expédition de Rome, il fait ressortir le contraste entre ce qui se passait alors et ce qui se passe aujourd'hui. « C'est la France qui a sauvé l'indépendance temporelle du Saint-Siège

(1) A Foisset, 1er octobre 1859. Qu'on nous permette de citer ce qu'écrivait à Montalembert, au sujet de ces événements, Msr Landriot, évêque de la Rochelle. « Il y a dans l'Église, disait-il, un mal plus grand, plus universel, plus effrayant que la perte des Romagnes. Ce mal profond, plusieurs le voient, mais on garde le silence... Nous avons eu depuis dix ans dans l'Église de France une expédition de Garibaldiens à l'intérieur. Ils ont tout démoli, même le respect. Qu'a fait la cour de Rome? Elle les a encouragés par tous les moyens possibles; elle s'est montrée aussi dure qu'injuste pour les hommes de cœur qui n'ont pas voulu accepter ce que vous nommez vous-même une secte odieuse... Rome n'a pas voulu entendre ses vrais amis. Aujourd'hui, la parole est aux événements. La flatterie a perdu Impartie humaine de l'Église... Dieu est là pour relever la partie divine... - -21 septembre 1860.

MONTALEUBERT. — III. li

en 18i9, et c'est celle qui le laisse amoindrir et diminuer en 1859. Voilà le fait, voilà la vérité, que des aveugles seuls peuvent nier. » La grande et suprême responsabilité des annexions italiennes retombe sur la France. Montalembert ne nie pas que d'autres puissances ne soient coupables. L'Angleterre spécialement a suivi en Italie « une politique tortueuse et immorale... Faire tout son possible pour provoquer la guerre ; n'y prendre, quand elle est déclarée, aucune part directe ni indirecte ; mais, dès que la paix est faite, intervenir avec une arrogance et une insistance que justifieraient à peine les sacrifices les plus généreux, intervenir pour envenimer toutes les difficultés et grossir tous les dangers, ce rôle là n'a qu'un nom, il est ignoble. (1) »

Mais la question demeure tout entière concentrée entre la France, le Saint-Siège et l'insurrection romagnole. Pour tout

(1) La juste sévérité de Montalembert pour la politique anglaise ne fit que s'accentuer au cours des événements. Ses appréciations méritent d'autant plus d'être remarquées qu'elles viennent d'un ami fidèle et constant de l'Angleterre. Il écrivait à Mme Austin en 1860 : « Il me paraît impossible de méconnaître que. dans ses relations internationales, l'Angleterre a, depuis quelques années, atteint un degré de perversité dont l'histoire moderne offre peu d'exemples. Délivrée de tous les antécédents fâcheux qui pèsent d'un poids si lourd sur tant d'autres États, ayant la pleine et entière liberté de choisir entre le bien et le mal, le vrai et le faux, la justice et l'iniquité, elle s'est partout prononcée pour le mal et l'a partout fait triompher.

« De 1852 à 1856, elle a applaudi avec une servilité plus que byzantine au triomphe corrupteur du parjure, de l'arbitraire et de l'autocratie en France.

« De 1856 à 1860, elle a misérablement conspiré avec Napoléon III contre le droit des gens, contre le droit public de l'Europe qu'elle avait si noblement défendu contre Napoléon Ier. Elle a lâchement sacrifié à son fanatisme protestant et révolutionnaire le droit qu'ont les faibles de n'être pas engloutis par les forts. Elle a fomenté de toutes ses forces la spoliation sacrilège du pouvoir le plus ancien, le plus inoffensif et le plus vénérable de la terre. Elle a employé contre le chef spirituel de 150 millions de chrétiens, dont dix millions au moins sont des sujets anglais, des moyens dont l'iniquité révolterait le plus bigot des calvinistes, s'il les voyait mis en œuvre contre le grand prêtre des boudhistes de l'Inde.

« Et pendant qu'elle déployait ainsi sa puissance dans l'Occident, en Orient elle obtenait et méritait les sympathies des massacreurs Druses, et par la bouche de son premier ministre, que nul Anglais n'a contredit, elle n'a pas rougi de déclarer que le gouvernement du Sultan polygame, triste héritier du pire ennemi du nom chrétien, était, de tous les gouvernements modernes, le plus progressif!

« Il faudrait douter de la justice de Dieu sur la terre, si elle laissait impunies de si honteuses prévarications... »

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