GRIEFS CONTRE L'UNIVERS
ce changement dans l'opinion?... Pie IX a-t-il changé de caractère ou de principe? Non, mais il a changé d'organes, d'auxiliaires, de défenseurs dans la publicité européenne... Depuis dix ans. l'Univers, la Civilta, l'Armonia, le Bien public et tutti quanti ont consumé toutes les forces de la presse religieuse à faire trois choses : 1° à traîner dans la boue les institutions et les hommes qui, depuis 1830, avaient le mieux servi la religion et spécialement le Saint-Siège; 2° à soutenir sur toutes les questions de politique, de philosophie, de littérature, d'histoire, d'économie sociale, les thèses les plus exagérées, les plus insolentes, les plus dangereuses, les plus répugnantes à la société moderne, à tout ce que les catholiques eux-mêmes avaient affirmé pendant vingt ans, jusqu'au jour où le comble a été atteint par l'insertion dans le Journal de Rome de la fameuse tirade du P. Guéranger déclarant, dans l'affaire Mortara. que Y autorité 'paternelle et la liberté individuelle (au nom desquelles nous avions réclame et conquis la liberté d'enseignement . n'étaient que des chimères naturalistes; 3° enfin, à vanter sans mesure, sans raison et sans pudeur l'autocratie napoléonienne, à remplacer la neutralité, l'impartialité digne et respectueuse que le nouveauCésar pouvait réclamer, par la plus vile et la plus inexcusable adulation que le monde ait vue depuis Bysance. .. « Vous survivrez probablement, conclut Montalembert. à la crise que l'Église va traverser et Dieu vous réserve peut-être la noble mission de rendre d'éclatants services à son Épouse. Rappelez-vous alors qu'elle ne doit avouer pour serviteurs ou pour auxiliaires que des honnêtes gens, et que l'orthodoxie liturgique et canonique ne peut pas tenir lieu de conscience et d'honneur... Je vous envie le bonheur d'être associe aux épreuves du Saint-Pere, dans ces jours qui seront les plus grands, quoique peut-être les plus douloureux de son grand règne. Ce n'est pas à lui que pourra s'appliquer le beau texte que vous me citez : Ecce guomod ritur justus...et nemo considérât. Le monde, malgré ses folies et ses crimes, a les yeux fixes sur Rome; et il est impossible qu'il ne soit pas saisi et à la longue touché par le plus beau spectacle qu'il .-"it donne aux hommes de contempler ici-bas. la lutte de la force morale contre la force matérielle, de la vérité contre le mensonge, du bien contre le mal 1
Toutefois, il ne s'agit pas de récriminer mais de combattre. A la suite et sous la direction de Montalembert, le Correspondant mène une campagne habile et sans trêve. Dans le seul numéro du -2.") janvier 1860, MM. de Palloux, de Broglie, de Corcelle et Cochin publient chacun un article sur les affaires romaines. Sans négliger le côté religieux, ils élarffissenl le débat, proclament les principes du droit public euro-
I Exti lit de diverses lettres des mois de décembre 1859 <'t janvier 1® M* <l" Mérode.
péen, transforment en une question de morale universelle ce que le gouvernement voudrait réduire à une simple agitation cléricale.
Pour son numéro de janvier, le Correspondant a reçu deux avertissements; uii troisième doit amener la suppression du recueil. Cette perspective n'effraye point ses rédacteurs. « J'envie à l'Univers sa mort, écrit à Montalembert le prince ie Broglie : la nôtre ne tardera guère, car nous ne pouvons faire autrement que de nous y exposer le 25 février. Il faut continuer à faire ce que nous avons fait, tranquillement et hardiment, comme si la presse était libre, et tant qu'on nous laissera un souffle de vie poursuivre ce jeu là. Il faudrait que cette fois-ci, ce fut le Père Lacordaire qui parlât... Il ne peut seul rester muet quand tout le monde parle ou aparté.... (1) »
Montalembert en communiquant cette lettre à Lacordaire insiste vivement : « ... Il est certain, très cher ami, que maintenant ton silence serait inexcusable et inexplicable... » La réponse du Père montre bien les sentiments divers qui agitent son âme :
«... Rien n'est plus simple que de faire dans les circonstances présentes de l'indignation, des pages ardentes, un grand tumulte d'éloquence; il suffit de ne considérer qu'un seul côté de la question, celui de la papauté cruellement et odieusement menacée dans ses domaines temporels. Mais, à côté de ce point de vue, il y a celui d'un peuple tenu en servitude depuis un demi-siècle par une puissance détestable, que le comte de Maistre a déclarée l'ennemi du genre humain; il y a celui de réformes vainement sollicitées par les princes et les peuples de l'Europe dans les États du Saint-Siège; il y a enfin celui de la direction morale du Saint-Siège dans les affaires du monde, direction résumée en ces derniers temps par l'Univers et la Civilta Cattolica. Or, je ne veux pas et ne peux pas en conscience prendre sur moi la solidarité de tout cela. Je suis pour le Saint-Siège contre ses oppresseurs, je crois à la nécessité morale de son domaine temporel (2), je plains les maux qu'il souffre et je
(1) Le prince de Broglie à Montalembert, 1er février 1860.
(2) Tout le monde, même dans le clergé, ne jugeait pas nécessaire le maintien du pouvoir temporel du Pape. L'abbé Meignan, plus tard cardinal archevêque de Tours, écrivait à Montalembert : « Je crois que les conditions actuelles ont de grands inconvénients pour la religion. On dit qu'elles assurent l'indépendance spirituelle du Pape. Je ne veux pas le nier absolument. Néanmoins, je trouve encore le Pape trop dépendant, et je m'imagine que Dieu, bientôt peut-être, lui assurera une meilleure indépendance que celle