DÉFENSE DU POUVOIR TEMPOREL. J
donnerais pour lui jusqu'à la dernière goutte de mon sang; mais, en même temps, je désire l'affranchissement de l'Italie, des modifications sérieuses dans le gouvernement des États romains et un changement plus grave encore dans la direction générale des affaires de l'Église. J'imagine que c'est aussi ta pensée, ou tu n'es plus le même homme que j'ai connu... Ce que tu appelles mon honneur dans la question d'aujourd'hui me touche médiocrement, c'est le devoir qui me touche, et je l'accomplirai le moins mal que je pourrai, sans avoir l'espérance de satisfaire ni toi, ni Rome, ni ses amis, ni ses ennemis... »
Lacordaire se trompe : sa brochure sur la liberté de l'Église et de l'Italie, dans laquelle il défend nettement le pouvoir temporel, paraît à Montalembert calme, équitable, impartiale, animée d'un sentiment vraiment filial pour la papauté.
Bientôt, en dehors du monde catholique, d'illustres écrivains, séduits par ce libéralisme élevé, se lèvent pour défendre la papauté. M. Thiers, se rappelant ses nobles combats de 18i9, affirme hautement ses sympathies pour Pie IX. M. Saint-Marc Girardin dans les Débats, M. Guizot à l'Académie, dénoncent les dangers de la politique impériale. « Que Rome mette à l'Index mon livre du Vrai, du Beau et du Bien, déclare Cousin; il n'importe; moi, je lui demeure fidèle. Malgré mon indignité, je prends la liberté dans cette dé-
d'un prince toujours flanqué de baïonnettes étrangères, toujours ob. se défendre contre des populations qui le subissenl à regret. Lorsque j'étais à Rome en 1846, Gr - h XVI bénissait et fusillait tour à tour ses sujets. Pie IX emprisonne. Cela était nécessaire, cela est encore nécessaire pour maintenir le Pape à Rome. Ce sont de dures nécessités. Je fais des vœux pour que la Providence mette fin à un scandale, qui, s'il dure longtemps, ruinera le catholicisme en Europe et encore ailleurs.
« Lorsque Dieu déchaîna la révolution française sur la France et enleva au clergé ses privilèges temporels, on crut tout perdu. Dieu nese laissa point émouvoir par des supplication- aveugles, et il lit bonne justice, i qu'il en sera de même, et il délivrera le Pape malgré lui et malgré nous J'aimerai mieux un Pape béni dan- les catacombes que maudit sur un trône. Je ne suis rien. Si j'étais quelque chose. j>> défendrais probablement le pouvoir temporel en public; je prierais en secrel pour l'affranchissement du Pape des liens d'une société qui le paralysenl et l'abaissent... Alors, on vira si le catholicisme condamne et a condamné la liberté chrétienne catholiques, le clergé surtout, seront désabusa s des dernières illusions «puis. srvent relativement à l'appui de la force en mal ligion... •
nars 1859). Inutile d'ajouter que Montalembert ne se plaçait pas an point de vue de l'abbé Meignan.
plorable circonstance de me ranger parmi ses plus déclarés défenseurs. » Alors aussi, M. Villemain publie son admirable brochure : La France, l'Empire et la Papauté : il y démontre, sans réplique possible, comment la justice, la conscience. Tordre social européen sont blessés plus encore que la religion par l'attentat dont le pape est victime.
« J'espère, écrit Montalembert à Mgr de Mérode, que le Pape aura donné quelque marque signalée de sa bienveillance à M. Villemain. Depuis la publication de son écrit, ce pauvre homme a été si bassement et si grossièrement insulté par les journaux impérialistes de France et d'Angleterre, qu'il est tombé dans un sombre et morne abattement. Sa santé déjà mauvaise en a été de plus en plus ébranlée. Il ne répond plus à aucune lettre et ne se relève pas des coups qu'il a reçus.
« La démontration faite par M. de Sacy, quoique bien moins éloquente, est encore plus significative que celle de M. Villemain qui. depuis plusieurs années déjà, était dans la bonne voie. M. de Sacy, au contraire, gallican et janséniste décidé, était, il va trois mois encore, sous le coup de l'affaire Mortara et très hostile à la cause de Rome. J'ai vu s'opérer jour par jour sa conversion. Dieu s'est servi de l'iniquité d'autrui pour l'éclairer.
« Somme toute, « la détestable engeance des académiciens et des parle- « mentaires », dénoncée depuis dix ans aux catholiques comme leurs plus dangereux ennemis, ne me paraît pas avoir été tout à fait inutile au Saint- S - dans cette grave occurrence. Ils ont toujours jeté un tout autre éclat, une tout autre impression sur le public que leurs dénonciateurs, maigre le soin que ceux-ci ont pris d'obscurcir autant que possible et de cacher ce qu'ils ont fait. Je ne sais si vous partagerez mon impression, mais je trouve que l'article d'Albert de Broglie, dans le Correspondant du 25, dépasse en hardiesse comme en éloquence tout ce qui a été publié jusqu'ici. Cependant le clergé qui ne lit que VUnivers ne sait pas seulement qu'il a écrit quelque chose. On ne fera pas plus mention de lui que de mon écrit d'il va deux mois, à moins qu'on n'y soit forcé par le fait d'un avertissement ou d'un procès. Il ne faut pas laisser croire qu'un homme qu'on a poursuivi dans quarante articles comme un écrivain dangereux, puisse intervenir avec cette résolution et ce talent hors ligne pour la bonne cause. (1) »
Cet appel à la reconnaissance pontificale fut entendu. Le 10 février, le cardinal Antonelli écrivait à Mgr Sacconi, nonce
apostolique :
« J'ai lu avec avidité dans le Correspondant, comme j'avais lu du reste pu brochures séparées, les travaux que le prince de Broglie, de Corcelle, Cochin, le vicomte de Falloux, Villemain, de Sacy, de Montalembert, Vail Montalembert à M?r de Mérode, 28 janvier 1860.
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lory, Nettement, Poujoulat et autres ont consacre à la défense de la bonne cause.
« Ces écrits, vraiment catholiques, ont été applaudis de tous, soit par la force des arguments qu'ils présentent, soit par l'élévation et l'éloquence de leur langage. Ils persuaderont et convaincront quiconque ne veut pas renoncer à son bon sens. Je me réjouis du fond du cœur de voir de tels écrivains fouler aux pieds tout respect humain, pour faire triompher la vérité attaquée de tant de côtés et de tant de façons.
« Que le Seigneur leur accorde la force nécessaire pour continuer avec courage la lutte qu'ils ont entreprise. A cette fin, le Saint-Père leur accorde à tous la bénédiction apostolique. »
Cependant Rome aussi se prépare à la lutte suprême. Les Romagnes sont perdues, l'Ombrie et les Marches menacées; on ne veut pas du moins les abandonner sans résistance, et Mérode, ministre des armes, prend la place d'Antonelli. Nos lecteurs connaissent de longue date cette noble et originale figure. Séduit par son éminente piété, son dévouement infatigable et^plus encore par son impétueuse franchise, Pie IX en a fait son confident intime. Jamais sujet n'a dit la vérité à son souverain avec une telle liberté. Il la dit de même à Montalembert et en reçoit, à l'occasion, d'énergiques bourrades. Car Mgr de Mérode a le tort impardonnable de ne pas détester Veuillot et de n'être pas aussi libéral qu'il le faudrait. Ne s'est-il pas permis d'aller, de la part du Pape, offrir le cierge de la Chandeleur à M!lL Veuillot?
<( Vous devez, mon cher Xavier, écrit Montalemhert, vous regarder comme un des principaux auteurs de la situation, vous qui, en allant porter récemment le cierge du Pape à Mlle Veuillot, avez dit (s'il faut en croire les récits de cette dame et de ses amis) ; « Je suis heureux d'être « chargé de cette commission, afin de montrer queje ne partage aucun « bêtises démon beau-frère. » A ce sujet, je me borne à vous présent -impie rapprochement : Quand les bêtises de votre beau-frère avaient cours parmi les catholiques de la France et des pays voisi ns, la France envoyait une armée en Italie pour rétablir l'autorité du Saint-Père. Aujourd'hui que ces bêtises ont fait place au régime auquel MgrParisis a appJi-
(1) Le cardinal Antonelli a M* Sacconi, lu févriei
que le texte: attingens a fineusque adfinem, disponit omnia suaviter atque fortiter, la même France envoie dans la même Italie une armée et un César pour y {'aire ce que vous savez... »
Les deux beaux-frères ne laissent pas pour cela de s'aimer tendrement et d'avoir l'un envers l'autre une absolue confiance :
« Soyez assuré, mon cher Xavier, continue Montalembert que ces graves dissentiments n'altèrent pas mon affection pour vous et ne me font pas douter de celle dont vous m'avez donné tant de preuves. Je ne vous confonds pas avec vos clients. Je sais que vous seriez très capable, le cas échéant, de me faire brûler vif, mais ce serait uniquement pour le plus grand bien de mon àme... C'est pourquoi, ayant la confiance qu'il ne vous sera jamais donné de transformer vos théories en pratique, je vous embrasse cordialement et fraternellement.... (1) »
Au mois de mars 1860, Mgr de Mérode arrive à Paris. Pour la première et la dernière fois de sa vie, il aborde Napoléon 111 : » Eh bien, Monseigneur, les choses ne vont pas très bien à Rome! — Hé, sire, où les choses vont-elles bien? » riposte le spirituel prélat. Il découvre secrètement à Montalembert le but de son voyage. Il vient de voir Lamoricière et lui a demandé, de la part du Pape, d'organiser l'armée pontificale : « Quand un père appelle son fils pour le défendre », a répondu le général, il n'y a qu'une chose à faire, c'est d'y aller. » Mgr de Mérode parie des dangers de l'entreprise, et Lamoricière réplique : « Je n'ai ni peur ni espoir! » Ils partent ensemble à travers la Belgique et l'Allemagne. Montalembert les suit avec admiration et envie. Que ne peut-il les suivre en réalité et finir ses tristes jours en combattant pour l'Église! Quel désespoir d'être malade, « métamorphosé en poisson, réduit à faire trois saisons d'eau par an, à rester deux ou trois heures par jour dans une baignoire et à m'incorporer quinze ou seize verres d'eau minérale entre le lever et le coucher ». Pour se consoler, il place sur son bureau le portrait de Lamoricière, <( afin, dit-il, d'avoir toujours devant moi l'image
(lj Montalembert àMsr de Mérode, 8 décembre 1859.
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de l'homme qui, au temps où nous sommes, honore le plus et sert le mieux son pays, sa cause et sa foi ». Du fond de sa retraite, il applaudit aux efforts du général et de Mgr de Mérode : « Je ne saurais assez vous dire, écrit-il à ce dernier, combien je suis fier de vous, du rôle que vous jouez dans cette grande tragédie, de l'honneur immortel que vous ajoutez à un nom dont la gloire m'a toujours été si chère. Dilexi decorem domus tuœ, puis-je dire en vérité, depuis que mon mariage m'en a rapproché : et rien n'a plus contribué à ce decus que votre attitude récente et actuelle. » Cependant les événements se précipitent. Au mois de mai 1860, Garibaldi débarque en Sicile, la conquiert, passe le détroit, soumet le royaume de Naples et menace l'État pontifical. De son côté, Cavour brûle d'entrer en campagne. Mais l'Empereur le permettra-t-il? Cialdini le lui demande à Chambéry, et en reçoit, s'il faut l'en croire, la réponse fameuse : Fate presto. Cavour ne se le fait pas redire; il n'est pas longtemps à trouver le prétexte : ce sont les armements du Pape. Ces armements « offensent profondément la conscience de F Italie et de l'Europe ! » Aussitôt les troupes piémontaises fondent, dix contre un, sur la petite armée de Lamoricière et l'écrasentà Castelfidardo (1). Comme au temps des antiques croisades, les soldats du Pape n'ont réussi qu'à sauver l'honneur.
Quelques semaines après, le 12 octobre, dans un discours
(1) Dans une lettre à M. de Falloux pour l'exciter à protester contre ce guet-apens, Montalembert écrit : « J'ai vu le nonce deux fois, et jamais je n'ai vu d'homme plus exaspéré. Il trépigne, il cric, il étend les bras, enfin il casse les vitres. Il dit tout haut que L'Empereur ment toujours et qu'il faut que personne ne soit dupe de la «< détestable comédie -qui se joue par le renvoi de M. de Goyon à Rome et le rappel du ministre français de Turin. 11 insiste pour que le Pape quitte Rome.atin dese dérober àla mensongère protection de ses pires ennemis... L'essentiel, ajoute Montalembert, esl que nous parlions haut et ferme et, comme je vous l'ai dit, que notre parole soit une arme a deux tranchants, qu'elle frappe à la fois la honteuse politique de L'Empire et L'adulation plus honteuse et plus mensongère encore de l'épicopat. Dieu veuille qu'on vous fis-' nu procès... Méritez-le de votre mieux, j-' vous en conjure. •• 1 1 septembre 1860.
au Parlement de Turin, M. de Cavour déclarait que le progrès des idées libérales amènerait, dans un avenir plus ou moins éloigné, la solution de la question romaine. « La liberté, disait-il, est hautement favorable au développement du véritable sentiment religieux. Ma conviction est que cette vérité triomphera bientôt. Nous l'avons déjà vue reconnue par les défenseurs les plus passionnés des idées catholiques ; nous avons vu un illustre écrivain, dans un moment lucide, démontrer à l'Europe, dans un livre qui a fait grand bruit, que la liberté avait été très utile pour relever l'esprit religieux. »
Montalembert, mis personnellement en cause et indigné de voirie spoliateur du Saint-Siège dissimuler ses desseins pervers sous le masque d'un accord trompeur entre la religion et la liberté, protesta avec vigueur :
« Grâce à Dieu, dit-il, votre politique n'est pas la mienne.
u Vous êtes pour les grands États centralisés, je suis pour les petits États indépendants.
a Vous méprisez les traditions locales en Italie, je les aime partout.
« Vous êtes pour l'Italie unitaire ; je suis pour l'Italie confédérée.
« Vous violez les traites et le droit des gens; je les respecte, parce qu'ils sont entre les États ce que sont entre les hommes les contrats et la probité...
« Vous détruisez le pouvoir temporel du Souverain Pontife; je le défends avec toute l'énergie de ma raison et de ma tendresse.
<( Vous réprouvez la politique qui a fait l'expédition de Rome en 1849, et je me fais gloire de l'avoir soutenue. Malgré les cruels et inexcusables démentis qu'elle a reçus depuis, je lui rends grâce encore, car c'est la dernière et vacillante conséquence de cette expédition qui, aujourd'hui même, contraint la France et le Piémont à se rencontrer face à face devant le Capitole.
« Vous donnez aux héros de Garibaldi les éloges que je réserve aux mercenaires de l'immortel Pimodan.
« Vous êtes avec Cialdini, je suis avec La Moricière. Vous êtes avec le père Gavazzi, je suis avec les évèques d'Orléans, de Poitiers, de Tours, de Nantes, avec toutes ces voix catholiques qui, dans les deux mondes, ont protesté et protesteront contre vous.
« Je suis surtout avec Pie IX, qui fut le premier ami de l'indépendance italienne, jusqu'au jour où cette grande cause passa aux mains de l'ingratitude, de la violence et de l'imposture. . .
« ... Je dis sans hésiter : L'Église libre au sein d'un État libre, voila pour moi Vide al.... r