CHAPITRE X
Les Indiens. — Bienfaits de la civilisation française. — Sentiments de Montcalm à leur égard. — Attacjues calomnieuses contre Montcalm.
Nous avons mentionné, à diverses reprises, les sauvages qui habitaient la Nouvelle-France, et nous avons constaté de quelle grande utilité ils étaient pour le recrutement de nos milices et des renforts nécessaires à nos troupes régulières. Sans vouloir remonter à l'époque de notre arrivée en Amérique, il est nécessaire d'indiquer ce qu'étaient toutes ces peuplades sauvages qui habitaient le voisinage des grands lacs. De bonne heure, les missionnaires pénétrèrent dans le pays des Indiens et essayèrent, par tous les moyens possibles, de les gagner «à la religion catholique. Aux supplications ils joignaient la douceur, méprisant les fatigues de toute sorte, la mort, ne s'attachant qu'à leur mission et cherchant à recruter des amis à la France. Les Indiens résistèrent longtemps à l'influence des religieux et
a leurs séductions. Il fallut employer la force pour les soumettre. C'est alors que l'on put s'assurer du courage et de la bravoure de ces sauvages. Ils combattirent avec opiniâtreté pour sauvegarder leur indépendance et conserver leur pays. Ils avaient borreur de l'oppression et appréciaient leur vie errante au milieu de leurs forêts et sur les bords des lacs ou des cours d'eau. Les hommes au visage pâle étaient pour eux des étrangers avides et des ennemis qu'il fallait exterminer à tout prix. Les Anglais, eux aussi, essayèrent de soumettre les Indiens, et, afin d'arriver plus facilement à leur but, ils leur procurèrent de la poudre et des armes à feu destinées à nous repousser. L'eau-de-vie qu'ils leur vendirent était pour eux un moyen efficace de séduire les Indiens, de les griser, de les tuer physiquement.
Tout autre fut notre ligne de conduite à leur égard. Désireux de nous les allier, nous usâmes toujours avec eux de moyens avouables, honnêtes et dignes d'un peuple civilisé. La France, cette grande nation, généreuse par excellence, philanthrope, humanitaire, ne pouvait pas gagner les peuples par l'oppression ou la fourberie. Cela répugnait à sa grandeur. C'était en combattant loya-
lement, en montrant sa bravoure, en ouvrant son cœur aux malheureux, qu'elle devait un jour les amener tous à de meilleurs sentiments pour elle, s'en faire aimer, et combattre avec leur appui la jalouse Albion qui avait essayé de les corrompre pour les avilir davantage. On peut dire, à la gloire de notre patrie, que nos ancêtres n'eurent tous que de nobles pensées en arrivant les premiers à la possession et à la colonisation du Canada, et qu'ils conformèrent tous les actes de leur vie aux traditions élevées et glorieuses de la patrie française. Au moment même où nous luttions contre tous les sauvages du Canada , la France fut saisie d'une indignation légitime en présence des procédés employés par les Anglais à l'égard des Indiens ; elle s'en émut et, désireuse de montrer qu'elle combattait pour la civilisation et dans l'intérêt des sauvages, elle ordonna, par un éditdu 18 mai 1G78, que la vente des spiritueux serait prohibée avec les sauvages et que ceux qui enfreindraient cet arrêt seraient frappés des peines les plus sévères. Mais à mesure que nous entrions dans la voie de l'honnêteté et de la dignité , les Anglais s'en écartaient de plus en plus. Profitant de cette décision désintéressée, et considérant les Indiens comme de veri-
tables bêtes de somme, bonnes tout au plus à rire rouées de coups , ils inondèrent leur pays de toutes leurs eaux-de-vie, de plus en plus mauvaises et pernicieuses pour la santé de ces pauvres malheureux. La France accomplissait son œuvre de justice et d'humanité. Désireuse d'achever son entreprise éminente, elle fit déclarer par le cardinal de Richelieu « que tout Indien converti serait censé et réputé naturel français tout ainsi que les vrais régnicoles ». En édictant cette loi si favorable aux sauvages, n'avions-nous pas en vue leur triste condition et ne cherchions-nous pas à les tirer de la misère dans laquelle ils vivaient? La France voulait les régénérer par la religion , les éclairer par les bienfaits de la civilisation , faire d'eux des colons honnêtes, des travailleurs placés sous notre protection. Oui, la France, notre chère patrie, a sans cesse à cœur la dignité humaine. On peut ouvrir pour s'en convaincre toutes les pages de son histoire, on y trouvera toujours vivante et immortelle cette passion pour l'affranchissement des misérables, pour la sauvegarde de leur honneur et de leur liberté. C'est sa mission séculaire, c'est son héritage. Cette mission, elle l'a toujours accomplie, malgré les entraves, malgré les ambitions d'une rivale,
malgré les récriminations des puissances opposées à sa grandeur. Elle l'accomplira encore et toujours. Quoi qu'il arrive, la France sera la protectrice-née des faibles et des opprimés, la nation du dévouement et des idées chevaleresques. C'est là sa plus grande gloire, et c'est pour cela qu'elle est supérieure à toutes les nations.
Les Indiens, voyant des hommes au pâle visage vernis des extrémités inférieures du Saint - Laurent, comprirent bien vite qu'ils avaient devant eux les envoyés d'un grand peuple, les mandataires d'une nation généreuse. Notre bienveillance pour les prisonniers, unie à une force a toute épreuve pour la guerre, les frappa et les séduisit à la fois. Notre caractère aventureux et chevaleresque plut à ces habitants des grands lacs, parce qu'il s'harmonisait sans doute un peu avec le leur. Ils aimaient nos manières franches, notre loyauté à exécuter les promesses faites, notre courage. Dans les diverses luttes qu'ils engagèrent avec nous , ils purent se convaincre que nous leur étions supérieurs, et cette supériorité qu'ils nous accordèrent était pour nous un titre de plus à leur amitié et à leur alliance. Tous ne vinrent pas à nous, c'eût été presque impossible. Mais les peuples les plus
voisins de nos établissements se rapprochèrent de nous. Ils abandonnèrent leurs forêts , leurs cabanes, et vinrent s'établir, à titre de domiciliés, sur les rives du Saint-Laurent. Ils formèrent des villages qui subsistent encore, et constituèrent pour le Canada de nombreuses familles qui lui restèrent dévouées. Beaucoup de tribus firent leur soumission; d'autres, et ce fut le plus grand nombre, résistèrent longtemps et continuèrent à opposer une vive résistance à nos efforts. Elles déployèrent dans la lutte leur énergie, leur dédain pour la mort, et affirmèrent bien haut leur amour pour leur indépendance. Soudoyées par les Anglais, encouragées par les Hollandais, elles causèrent à la Nouvelle- France de très grandes pertes, mais elles ne la vainquirent jamais.
En 170 r, un traité fut conclu à Montréal. 38 députés de toutes les nations sauvages vinrent faire leur soumission. Le Canada fut entièrement pacifié. Des fêtes solennelles eurent lieu à cette occasion. On accueillit avec honneur et enthousiasme les représentants indiens, qui déclaraient au nom de leurs nations que désormais ils étaient à nous de cœur. L'ère de prospérité et de grandeur était arrivée pour le Canada. Elle aurait toujours duré, si la co-
— 9° — lonie n'eût été entre de mauvaises mains. Mieux administrée, plus favorisée et soutenue davantage par la métropole , la Nouvelle-France aurait résisté aux luttes des Anglais, aux appétits voraces de quelques ambitieux, et à toutes sortes de rivalités intérieures.
Montcalm avait appris, par la lecture de l'ouvrage du père Charlevoix, en combien de peuplades se divisait la grande famille des Peaux-Rouges. Il avait étudié attentivement les divers groupes disséminés sur les deux rives du Saint-Laurent , sur les bords et aux environs des grands lacs. Il connaissait aussi toutes les souffrances endurées par ces malbeureuses populations indiennes pendant les guerres avec les Français. Les mœurs, les habitudes guerrières, le courage, les sens subtils, les ruses des sauvages, lui étaient familiers; aussi comprit-il, dès son arrivée au Canada , tous les avantages de leur alliance. Les Iroquois, surtout, et les lïurons devaient être pour lui de précieux auxiliaires dans les combats qu'il allait soutenir contre les Anglais. Leur pays, tout couvert de forets épaisses, rempli d'obstacles, n'était pas facile à traverser sans éclaireurs. Les Iroquois passaient pour être de très bons rameurs et d'excellents tireurs. La vie nomade
— 9i — qu'ils menaient avait beaucoup contribué à développer chez eux ces deux qualités maîtresses que Montcalm devait employer à notre avantage. Ils possédaient un vaste territoire compris entre les lacs Ontario et Champlain, fertile, couvert de villages nombreux, et assez peuplé. Leurs mœurs indépendantes et libres formaient, dans cet immense pays, comme une grande république à la mode européenne , très curieuse au point de vue administratif et politique.
Cependant ces peuples, qui approchaient de la civilisation, possédaient encore a cette époque des instincts de férocité qui leur faisaient commettre des actes horribles sur les prisonniers de guerre. Pour s'aventurer chez eux, il fallait du courage. Ces natures féroces étaient souvent inabordables , toujours intraitables. Et cependant Montcalm ne craignit pas de parcourir tout leur territoire avant la prise de Chouegen. Ils furent émerveillés de voir ce bel officier prendre leurs habitudes, s'asseoir au milieu d'eux, les caresser, les flatter, revêtir leur costume , se barbouiller comme eux, se regarder dans leurs miroirs.
Montcalm les fascina du regard, les attira à lui, au point de recevoir continuellement des députa-
— Options, des visites de toute sorte, des colliers et dïautres présents. Cet homme ardent et facilement impressionnable se faisait violence chaque fois qu'il se trouvait sous un toit indien. La compagnie étrange de ces sauvages n'était pas faite pour un si grand chef, et cependant il la recherchait tout de même, parce qu'il y allait de l'intérêt de la colonie et de la France. Montcalm ne connaissait que son devoir et ne cherchait que les occasions de l'accomplir avec avantage et dignité. Aussi il pourra écrire un jour à la marquise de Saint- Véran , sa mère, a qu'il est un général estimé, respecté, aimé, jalousé, haï, haut, souple, difficile, liant, poli, dévot, galant » . Aimé, respecté, estimé, il l'était assurément par tous ses soldats et parla majeure partie des habitants du Canada. Jalousé, haï-, que de fois il eut à constater les menées sourdes et odieuses ourdies contre lui ! N'était-il pas haï par le gouverneur lui-même, par Bigot, par les complices de ces deux hommes, par tous les fripons et les aventuriers qui dirigeaient le groupe des malhonnêtes gens de la colonie. Liant, poli, il le fut assurément avec les sauvages, dont il sut conquérir la sympathie. « J'ai jusqu'à présent, écrit-il, le 20 juillet 175G, réussi chez le Canadien et le
sauvage; ils m'adorent, et j'ai été obligé d'annoncer mon retour à Carillon pour empêcher la désertion des sauvages qui m'avaient suivi; j'ai pris Leurs façons, et je suis toute la journée à tenir des conseils de guerre ou bien à fumer; c'est cependant ennuyeux, excédant. » Quant aux Canadiens, il les jugeait à leur juste valeur lorsque, dans une lettre du 28 août 1706 au ministre de la guerre, il disait : « C'est une troupe qui ne connaît ni discipline ni subordination; j'en ferai dans six mois des grenadiers, et actuellement je me garderais bien d'y faire autant de fond que le malheureux M. de Dieskau y en a fait, pour avoir trop écouté les propos avantageux des Canadiens, qui se croient sur tous points la première nation du monde ; et mon respectable gouverneur général est né dans le pays. Les Canadiens sont contents de moi; leurs officiers m'estiment, me narguent, et voudraient bien qu'on pût se passer des Français et de leur général, et moi aussi. » Montcalm connaissait, évidemment, l'esprit des Canadiens et ne se méprenait pas sur leurs sentiments à son égard; mais, en officier de valeur, en militaire consommé, il pouvait , mieux que tout autre, porter un jugement exact sur eux. Il avait souvent manifesté au gouverneur ses appréciations
sur les Canadiens et s'était inquiété en sa présence de leur dédain pour les soldats venus de France. Assurément le gouverneur, qui était leur chef et leur compatriote, prenait parti pour eux et épousait toutes les querelles qui survenaient entre les officiers. Montcaim cherchait à les apaiser au contraire, et à concilier tout le monde; mais tout le zèle qu'il déployai l, tout le patriotisme dont il faisait preuve dans ce but, se heurtait au mauvais vouloir de M. de Vaudreuil, entièrement gagné par les officiers canadiens. C'est pour cela que Montcaim était faussement calomnié par lui. C'est pour cela que le gouverneur écrivait au ministre que le lieutenant général était dur, brutal avec les Canadiens et les sauvages. Il allait jusqu'à dire que, doué d'un tempérament très vif, Montcaim se portait à l'extrémité de frapper les Canadiens. Mensonges et erreur profonde , mauvais vouloir, parti pris du gouverneur! Comment oser dire que Montcaim était brutal pour les Canadiens, lui qui en était aimé et respecté, qui avait su relever leur insuffisance militaire, les conduire à la victoire, les grandir dans l'estime publique et aux yeux des Anglais, nos pires ennemis, lui le héros du Canada qui donna tout pour le sauver; lui, dur pour les
sauvages, lorsqu'il prenait leurs habitudes, leur costume, et, s'armant de patience, restait des heures, des journées entières avec ces êtres grossiers, souvent difformes, sales et repoussants? Allons donc, le gouverneur se faisait l'écho lamentable d'ennemis prévenus et fanfarons! C'était l'intendant Bigot qui lui dictait sans doute ses lettres, et lui infusait la haine profonde qu'il avait pour Montcal m, dont la présence au Canada gênait toutes ses combinaisons, en dévoilant ses fautes et en démasquant, devant l'armée, les vols et les brigandages auxquels lui et sa bande se livraient tous les jours. Les historiens canadiens ont poussé l'audace et la complaisance pour M. de Yaudreuil un peu trop loin , lorsqu'ils ont fait honneur au gouverneur de toutes les entreprises glorieuses qui ont signalé les armées françaises. C'est vainement qu'ils ont essayé de faire accroire à la postérité que la prise de Chouegen est son œuvre. Encore un peu plus d'audace, et ils auraient affirmé que le gouverneur s'empara de cette place. La postérité n'en croit rien : elle a déjà admiré l'œuvre de Montcalm, elle a salué cette première victoire amenée à nos troupes par son habileté, sa conception ingénieuse et son courage. Il ne faut pas que l'on essaye de travestir
l'histoire et d'en faire un roman fantaisiste. Les faits sont encore vivants par leur véracité et leur éloquence , et personne n'a le droit ni le prétendu devoir de les changer ou de les parodier. C'est en vain que l'on essaye encore de rabaisser le mérite de Montcalm et de le faire dépendre du marquis de Vaudreuil , de cet incapable , de ce timide, qui se figurait que tout le monde lui ressemblait.
Montcalm avait tellement charmé les sauvages, qu'il les convia au siège de Chouegen. Ils y vinrent tous et s'y conduisirent de la façon glorieuse que nous connaissons. A part leur furie, ils aidèrent puissamment à nos troupes et montrèrent, en cette circonstance, que c'était bien agir que de placer notre confiance en eux. La victoire de Chouegen fut salutaire ; pour nous elle jeta un lustre nouveau sur nos armées et contribua beaucoup à affermir nos relations avec les sauvages. Jusqu'à ce moment, ils avaient incliné vers nous sans abandonner cependant les Anglais, dont ils recevaient toujours des présents, et surtout de l'eau-de-vie. A partir de ce moment, ils vinrent à nous en foule, émerveillés par notre victoire, séduits par notre bravoure, nous voyant forts et courageux, capables
non seulement de résister à nos ennemis , mais encore de les battre.
Les colons anglo-américains étaient dans la consternation depuis cette victoire. Ils méprisaient encore davantage que par le passé les Indiens, ces chiens de guerre, comme ils les appelaient. Nous verrons, plus tard, de quelle utilité ils furent pour nous, et comment ils se vengèrent du mépris et des mauvais traitements que les Anglais leur témoignaient sans cesse.