‹ Montcalm devant la posteritéChapitre 16 sur 24 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

On paraît se réjouir en France de la victoire remportée par Montcalm au fort William-Henry. — Sentiments exagérés des compatriotes de Montcalm. — Hiver rigoureux, famine et découragement des Acadiens. — Fêtes bruyantes dans la colonie. — Arrivée des vivres.

On ne resta pas insensible en France aux succès remportés par nos troupes au fort William-Henry. Le 22 du mois de décembre 1727, l'abbé de Bernis, devenu ministre, écrivit à Montcalm une lettre élogieuse au sujet de sa belle victoire. Voici d'ailleurs cet important document : « J'ai vu avec bien du plaisir les succès que vous avez eus, et j'en ai lu volontiers les détails dans les lettres que vous m'avez fait l'iionneur de m'écrire le 20 du mois d'août dernier. Tout est dû a la sagesse de votre conduite et à l'habileté de vos combinaisons. On vous rend justice ici; j'admire, pour moi, celle que vous prenez plaisir à rendre aux officiers qui vous ont secondé dans vos opérations; il y a tout à espérer

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des suites qu'elles doivent avoir; j'y compte beaucoup et je vous en félicite de tout mon cœur (i). »

En Languedoc, on suivait avec une attention toute particulière les faits d'armes de Montcalm. Ses compatriotes se réjouissaient de ce succès nouveau, comme ils s'étaient réjouis en 1736 de la victoire de Chouegen. On vantait son habileté, son courage, son patriotisme. Le public de Montpellier claquait des mains en son honneur. M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc, faisait l'éloge de Montcalm devant les états réunis. A Candiac, on chantait un. Te Deum à l'occasion de la victoire qu'il venait de remporter. A Vauvert, on donnait des fêtes. Certaines personnes, à l'imagination exaltée et vivace, regardaient déjà le brillant officier comme un potentat, comme un véritable roi d'Amérique, et allaient jusqu'à lui écrire des lettres pour implorer sa protection (2).

Cette exagération spontanée des sentiments et de l'enthousiasme de nos braves méridionaux se comprend et s'explique aisément. Elle dédommageait

(1) Cette lettre appartient au marquis de Montcalm. — Comme on serrait autrefois, par P. Sommcrvogcl (1 vol. in-18, Alliancl, Taris), pages 99 et suiv.

• (2) Montcalm et le Canada français, par Charles de Bonnechose, 1 vol. in-18; Paris, Hachette.

Montcalm de beaucoup de déboires et lui rappelait le pays natal, qu'il ne devait plus revoir. On est heureux de constater que plusieurs Français, qu'une province toute entière, aient suivi avec un si grand intérêt les nouvelles d'Amérique et surtout celles de Montcalm.

La cour et le roi lui-même négligeaient absolument le Canada. Malgré les deux brillantes victoires qu'il avait remportées, Montcalm n'avait pu trouver grâce pour la colonie auprès de Louis XV et de ses ministres. Ces derniers surtout semblaient s'intéresser à notre colonie, et en fait ils ne faisaient rien pour elle. A chaque demande de secours, en envoyait une poignée d'hommes qui ne débarquaient pas toujours sur le continent américain et qui périssaient le plus souvent pendant la traversée. Montcalm réclamait sans cesse des munitions et de la poudre, et n'en recevait que quelques centaines de livres alors qu'il en eût fallu des milliers de kilos. M. de Vaudreuil, Doreil et tous les chefs de la colonie plaidaient la cause du Canada, qui se débattait dans les angoisses de la famine et qui agonisait presque; mais rien n'était assez puissant pour fléchir le cœur de cette courtisane vile et méprisable qui dirigeait les affaires de la France. Si une voix patrioti-

que, celle du ministre de Bernis, conseillait la paix, elle valait une disgrâce à son auteur.

N'avait-on pas refusé, en 1756, à Bougainvilie, envoyé spécialement par Montcalm en France, les renforts qu'il réclamait pour le Canada, qui allait nous échapper si l'on n'y prenait garde? L'histoire a enregistré la réponse que ce courageux patriote, cet homme de génie reçut du ministre. La postérité ne l'oubliera jamais : « Ma foi ! quand la maison bride, on ne s'occupe pas des écuries. — On ne dira pas du moins, Monsieur, reprit Bougainvilie, que vous parlez comme un cheval. (1) »

Ainsi le Canada, cette riche colonie que l'on méconnaissait de parti pris et sur le compte de laquelle on s'aveuglait, malgré les rapports des gouverneurs qui s'y succédaient, des généraux qui la défendaient courageusement, ne faisait pas partie de la nation française!

Il était bien téméraire, ce ministre qui jugeait ainsi un pays où la civilisation française avait pris racine, où le commerce encouragé aurait pu rapporter tant de richesses, où l'industrie laissée à son propre essor aurait acquis une force nouvelle, où

(1) Larousse, tome II, lettre C, Canada. Le ministre s'appelail

Berner.

— no — l'agriculture favorisée par l'administration aurait produit beaucoup plus que la France entière. C'était vraiment méconnaître tous les avantages que nous avions à notre disposition, anéantir notre puissance coloniale en Amérique et appeler à notre succession notre ennemi séculaire, l'Angleterre, qui de son coté faisait tout pour compromettre notre colonie. Triste complicité du gouvernement français de l'époque, négligences coupables, imprévoyances politiques, tout concourait à ruiner le Canada !

Et, malgré cet abandon tacite de la mère patrie, notre colonie faisait des prodiges de valeur pour rester française. Il fallait, assurément, que ceux qui l'habitaient eussent un profond amour pour la France pour surmonter les difficultés, lutter avec un ennemi dix fois supérieur et affirmer toujours leurs sympathies pour la mère patrie!

L'hiver arrivait à grands pas. Déjà les premiers froids se faisaient sentir et paralysaient les manœuvres et les mouvements de troupes. Depuis plusieurs années, le blé manquait; le froid de l'hiver précédent avait tué les récoltes, celui de 1737-1758 fut encore plus long et plus rigoureux. La famine fit des ravages épouvantables dans le Canada. Les

Anglais, toujours disposés à nous nuire, prohibèrent l'exportation de toutes subsistances de leurs colonies d'Amérique. Notre colonie en fut réduite à se nourrir elle-même. On vit alors des choses hideuses se produire : des Acadiens réfugiés chez leurs frères du Canada mouraient littéralement de faim. Ils se plaignaient au gouverneur, aux fonctionnaires, et c'est à peine si on leur donnait quelques onces de pain ou de morue sèche. Les Canadiens souffraient de la misère publique. On mangeait du cheval sans pain. La farine manquait complètement, et quelques marchands et fournisseurs la détenaient dans des greniers pour la vendre à des prix fabuleux.

Un cri de douleur s'élevait de tous les cotés de la colonie. On s'épouvantait en se voyant réduit, pour plusieurs mois, à la misère et à la famine la plus cruelle. Les secours, les vivres promis et demandés depuis longtemps, n'arrivaient pas. Les Anglais, mis au courant de la situation, cherchaient à barrer la route aux bâtiments qui arrivaient de France. Le Canada était enseveli sous la neige et dans le désespoir. Le peuple, impatient et affamé, se révoltait à Montréal <it se plaignait à Québec. Les troupes étaient nourries misérablement. Et cepen-

dant que demandaient tous ces soldats valeureux, sinon du pain et des armes?

Montcalm écrivait au ministre : « L'article des vivres me fait frémir. Malgré les réductions faites sur les vivres, la disette est plus grande que nous ne l'avions cru (i). »

Comme en 1736-1737, on dansait, on jouait à Québec et à Montréal. Les accapareurs, les exploiteurs et les viveurs de la colonie, menaient joyeuse vie, pendant que le peuple crevait de faim, que nos pauvres Acadiens périssaient faute de pain. Le mois de janvier 1738 fut surtout l'époque des fêtes données par le gouverneur à Montréal. Le roi avait expressément défendu tous les jeux de hasard, et ceux qui auraient dû faire respecter cet ordre étaient les premiers à tenir table de jeu chez eux. L'intendant Bigot perdait avec un cynisme révoltant 200,000 livres en quelques jours. Ils se préoccupaient peu, tous ces viveurs enrichis, de la misère qui étendait ses ravages à leurs cotés.

Montcalm faisait de nombreuses observations à tous les fonctionnaires de la colonie. Intègre par caractère, économe par habitude, il se contentait

(1) Lettre de Montcalm au ministre. — Dussieux. le Canada. Pièces justificatives, 19.

de peu et se gardait bien de gaspiller ce qu'il possédait. Son traitement ne suffisait pas a ses besoins. A sa table, frugalement garnie, venaient s'asseoir un grand nombre d'amis qui partageaient avec lui la viande de cheval. On était loin des somptueux festins de Bigot et des marauds enrichis de la colonie, auxquels il faisait allusion à sa mère, lorsqu'il lui écrivait à ce sujet : « Quel pays! disait-il, tous les marauds y font fortune et les honnêtes gens s'y ruinent! »

Honnête, nul ne le fut plus que Montcalm, qui s'endetta au Canada et qui ne put couvrir les dépenses nécessitées par ses fonctions. Mais il avait au moins la consolation de pouvoir dire qu'il avait fait le bien et rendu service à tous ceux qui se trouvaient dans le besoin. Que de fois, en visitant ses troupes, n'a-t-il pas distribué des secours aux soldats les plus nécessiteux ! Ce qui lui était le plus à cœur, c'était de voir que certains fonctionnaires ne se privaient de rien et gaspillaient ouvertement l'argent si profitable aux malheureux Canadiens. Les ressources des officiers disparaissaient à vue d'œil dans les jeux de hasard, et jetaient ensuite dans la nécessité les plus immodérés.

Enfin les vivres arrivèrent! Plusieurs bateaux,

partis de Bordeaux, purent se soustraire aux attaques des Anglais et touchèrent au Canada. Ce fut une joie générale, un immense soulagement. On mangea alors du pain. Cet aliment, si commun et si indispensable à la vie, causait plus de bonheur au peuple que les aliments les plus fins. Montcalm perdit ses provisions personnelles et ses lettres de Montpellier, le Foudroyant, qui les portait, ayant été capturé par les Anglais (i); mais il s'en consola bien vite. Qu'était-ce l'argent, la bonne chère , pour cette âme intrépide, pour ce cœur généreux ?

L'arrivée des vivres releva le moral des soldats affaiblis par les privations et leur permit de pouvoir prendre part à la campagne de 1738. Les secours en hommes, en poudre, en munitions, n'étaient point arrivés avec les quelques bâtiments de vivres, et cependant la poudre manquait; on utilisait encore les milliers de livres prises au fort William-Henry, mais cela ne suffisait pas pour la campagne prochaine. Il fallait le génie de Montcalm pour entreprendre la lutte avec le manque de soldats, de munitions et surtout de poudre. Il

(1) De Bonnechose, Montcalm et le Canada français ; Paris, Hachette.

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alla de l'avant, confiant clans son étoile et dans les destinées de sa patrie. Ce qui torturait le plus son esprit, ce qui oppressait son cœur, c'était de se voir réduit à commander des soldats dénués de souliers, d'armes, de munitions. Son ambition et son désir de servir son pays sur un grand champ de bataille et de lutter contre un ennemi redoutable avec une armée bien organisée, le tourmentaient sans cesse; mais il acceptait, sans se plaindre et avec courage, la situation qui lui était faite. N'y allait-il pas de l'avenir de la colonie et pouvait-il se soustraire à la mission qui lui avait été confiée? Il ne désespérait de rien, et, en pressentant la lutte terrible qu'il allait engager avec l'ennemi, il s'écriait : « Nous combattrons, nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie. » Paroles prophétiques, s'il en fut, qui justifient pleinement les pressentiments de Montcalm, les observations qu'il ne cessa de faire aux ministres et les sages conseils qu'il leur donna. Ne fit-il pas part, à plusieurs reprises, à sa mère, au gouvernement français, des craintes qu'il avait pour l'avenir de la colonie? Il redoutait les échecs, parce qu'il voyait que l'Angleterre préparait un grand coup. Mais n'anticipons pas sur les événements.

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