CHAPITRE IL
Enfance de Montcalm. — Son frère Candiac. — Les goûts littéraires de Montcalm.
L'enfance du marquis de Montcalm nous est peu connue. Cependant nous savons par des lettres de famille et les mémoires de Dumas, l'inventeur du bureau typographique, que son éducation, ainsi que celle de son frère Candiac , fut confiée à ce précepteur intelligent, lettré, et fort estimé par Malebranche, dans l'intimité duquel il avait vécu pendant son séjour a Paris.
Dumas, après de bonnes et solides études, avait obtenu ses grades de licencié, étudié la philosophie, connu les beaux-arts et la musique, sur laquelle il écrivit un traité, resté célèbre alors, et fort oublié de nos jours. Dumas est surtout connu par l'invention d'une méthode originale et sensée qu'il appela son bureau typographique, et au moyen de laquelle les enfants apprenaient à lire, à écrire, les langues mortes et vivantes, et jusqu'aux sciences
abstraites. Cette méthode fit une véritable révolution en France. Tout le monde voulut la connaître et l'appliquer. L'on s'en servit même à la cour et dans la famille royale; le choix d'un tel précepteur, homme lettré, érudit et d'une grande valeur, eût pu paraître bien osé, si des liens étroits ne l'eussent attaché à la famille de Montcalm. L'on prétend, en effet, que Dumas, né à Nîmes, aurait eu pour père naturel Jean-Louis de Montcalm, seigneur de Saint- Véran et Candiac, et pour mère une veuve du Rouergue (i).
Quoi qu'il en soit, et sans nous attarder à vérifier l'authenticité de ce fait vraisemblable, attesté par quelques contemporains, nous pouvons affirmer que Dumas jouissait d'un grand crédit, d'une faveur immense et d'une amitié vive auprès de la famille de Montcalm.
Nous avons déjà signalé Candiac , jeune frère du marquis de Montcalm, enfant célèbre dont la vie n'eut qu'une durée de sept ans, et sur lequel on fondait les plus vives espérances. C'est pour cet enfant extraordinaire que Dumas créa le fameux bureau
(1) L'usage a prévalu d'écrire ainsi Saint- Véran, mais des actes et de nombreux écrits le reproduisent avec l'orthographe que nous lui donnions au début de cette étude.
typographique. Le précepteur s'attacha d'une façon spéciale à son jeune élève qu'il aimait sincèrement et auquel il prodiguait une affection presque paternelle.
Candiac apprit à l'école de cet habile maître, et en peu d'années, le latin, le grec, l'hébreu, sans compter les véritables principes et les plus grandes difficultés de sa langue maternelle. Il possédait l'arithmétique, connaissait la géographie, plusieurs parties de l'histoire profane, sacrée, ancienne et moderne, savait la science du blason. Cet enfant, prodige de savoir et d'intelligence, ne manqua pas que d'attirer sur lui, sur son précepteur et sur sa famille l'attention, les hommages et l'étonnement des savants de Nîmes, de Montpellier, de Grenoble, de Lyon, de Paris (i).
On parla partout de ce génie naissant, l'on se fit part de cette gloire nationale et l'on se pâma d'admiration devant ce jeune rejeton du héros de Rhodes; mais la mort, une mort prématurée et cruelle, l'enleva bientôt à l'affection de sa famille, à l'admiration publique, à la gloire de la France.
(1) Dictionnaire historique portatif, t. I, p. 422; Amsterdam,
IO
Dumas, le précepteur fidèle, se consola difficilement de ce coup fatal, et sa désolation vive et sincère traduisit parfaitement tout le chagrin et la douleur qu'il lui causait.
Le marquis de Montcalm participa à l'éducation de son illustre frère et profita des doctes leçons de Dumas. Il reçut, de plus, les leçons du père Etienne, ex-oratorien de Marseille, qui fit son éducation littéraire, Dumas ne lui donnant que des leçons de sciences et de mathématiques. Profitant des enseignements de ses deux maîtres, Montcalm fit de rapides progrès, plus lents sans doute que ceux de Candiac, et il n'atteignit pas aussi rapidement cette hauteur d'intelligence et de génie à laquelle parvint en quelques années le prodigieux enfant, mais il n'en resta pas moins un élève studieux et plein de talent. Il montra que ses précepteurs ne travaillaient pas dans une terre ingrate et il conserva pendant toute sa vie le goût de l'étude qu'ils avaient su lui inspirer.
Montcalm aimait beaucoup les lettres, il lisait les auteurs grecs dans leur texte, et professait un véritable culte pour Plutarque, qu'il préférait à tous les autres. La vie des héros de l'antiquité, leur caractère viril , leur ardent patriotisme et leurs talents
militaires ou civils, étaient bien de nature à frapper et à captiver longtemps une imagination vive et pénétrante comme celle de Montcalm. A coté des âmes solidement trempées que le biographe grec met à nu dans ses œuvres, Montcalm rapprochait les personnages héroïques de Corneille. Il établissait des parallèles entre les grands capitaines de la Grèce et les détenteurs de l'antique vertu romaine, qui, dans Horace, s'élèvent par l'amour de la patrie au-dessus des plus tendres affections de la famille. Ce mouvement des passions humaines, tantôt aux prises de la nécessité , tantôt à l'épreuve de la vertu et du courage, ce développement incomparable des situations dramatiques, des caractères et des sentiments, les grandes luttes morales qu'ont à soutenir, à chaque instant, les personnages qu'il met en scène, ont certainement fait de Corneille le plus grand de nos poètes dramatiques.
C'est à cause de toutes ces qualités maîtresses, de ce génie poétique qui anime tout ce qu'il met en lumière , que Montcalm s'éprit vivement des œuvres de Corneille. Aussi nous pouvons conclure que c'est dans ces lectures absorbantes et fructueuses qu'il trempa son âme et fortifia la virilité et la force de son caractère, en s'armant de cette
flamme patriotique que l'on aimerait à voir briller dans tous les cœurs.
Ainsi, dès sa jeunesse, Montcalm était prêt à la lutte; il avait appris à acquérir de l'ascendant et de la domination sur lui-même. Viennent les épreuves les plus redoutables, les périls les plus dangereux, les situations les plus difficiles, sa grande âme résistera à tout et son courage ne faillira jamais. La lecture des faits héroïques de l'antiquité fit de lui un militaire, puis un héros. A un pareil brave sera désormais réservée la tache de défendre l'honneur de la nation française. A ce capitaine naissant écherront des missions toujours ingrates, difficiles et périlleuses; mais il s'acquittera de toutes avec succès, jusqu'au jour où un ordre de la cour de Versailles l'enverra dans l'Amérique du Nord raviver une colonie mourante et lutter contre un ennemi dix fois supérieur en nombre.