CHAPITRE XVIT
Considérations sur la perte du Canada. — L'œuvre de Montcalm. — Riel, patriote et prophète.— Craintes des Anglais. — Mort de Riel. — Le parti français. — Manifestations bruyanteset hostiles à l'Angleterre. —- Opinion de 1a presse.
Après avoir possédé le Canada pendant près d’un siècle et demi, après y avoir enfoui des sommes considérables pour le garantir contre l’invasion anglaise, après en avoir fait le théâtre glorieux des exploits de nos soldats, le gouvernement français le cédait à l'Angleterre. En un seul jour, notre colonie d'Amérique subissait le joug anglais. En France, on paraissait peu ému des clauses terribles du traité de Paris, qui nous chassait de l’Amérique. Le roi Louis XV le signa, sans que le souvenir de son illustre aïeul Henri IV, qui avait toujours favorisé l'expansion française en Amérique, obsédàt sa mémoire. Ce fut d’une main assurée que ce monarque, tout entier à ses plaisirs
et à ses honteuses passions, ravait d’un trait de
plume tout le passé de la Nouvelle-France, les
beaux faits d'armes de ses enfants, le patriotisme
de ses chefs, la mort héroïque de Montcalm. Et
le peuple, inconscient, se réjouissait du traité de
paix et dansait autour de la statue équestre du
roi (1). Pendant une journée et une nuit entière,
toute la population de la capitale, se livra à des
réjouissances publiques. Les grands seigneurs admis
à la cour étaient heureux du traité de paix qui
garantissait désormais au royaume une existence
paisible el une vie facile. La guerre est un trouble-
fête, un ennui mortel pour certains favorisés de
la fortune, qui sacrifient à l'amour de la patrie B
leur joyeuse existence. Ils préféraient, assurément,
les distractions abondantes, les réunions pompeuses
et galantes, le faste de cette cour parfumée qui
emplissait le château de Versailles du bruit de ses k
folies et de ses horreurs. | Dans la Nouvelle-France, délassée pendant ac
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(1) Montcalm et le Canada francuis. par de Bonnechose, page 1648 :
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longtemps inconsolables, ces pauvres colons d’Amérique qui avaient vécu toute leur vie avec un amour profond pour la France, qui aimaient tout ce qui venait d'elle, et qui n'avaient jamais désespéré de la mère patrie, Tant que Montcalm vécut, ils rejetérent les propositions des Anglais. Mais une fois Le général mort, ils constatèrent Pindifférence du gouvernement français, sa mauvaise volonté à les secourir, les rapines dont les avaient accablés les fournisseurs et les fonctionnaires, le peu de patriotisme chez quelques chefs civils et militaires; et ce fut alors qu'abattus, découragés, irrités presque d'avoir tant sot ffert et d’avoir tant aimé la France, ils prêtèren. ne aux séductions du grand ministre anglais Pitt, qui, à force de promesses et de traités à double entente, parvenait à se faire idolätrer.
Ces Franco-Canadiens se soumirent au vainqueur; mais, en se soumettant, ils ne se donnèrent pas tout entiers, ils conservèrent toujours au fond de leur cœur la même affection, le même dévouement pour la vieille patrie française, et comme leurs pères ils l’aimérent avec passion, avec joie, caressant encore lPespérance de retourner un jour
à elle et de redevenir ses enfants, ce qu’ils restèrent
constamment. Ce jour du retour à la patrie, ils le désirèrent ardemment, car ils se firent difficilement à cette idée que la France les oublierait toujours; ils pensaient, dans leur naïveté patriotique, qu’un jour ou l’autre leurs frères de France viendraient les affranchir du joug anglais et leur rendraient ainsi leur première qualité. Quelle ne fut pas leur douleur, et combien fut poignant leur désespoir en se voyant désormais abandonnés et définitivement rivés à la domination anglaise! Quel cruel châtiment, aussi injuste qu’immérité, infligé à ces braves Franco-Canadiens !
Le Canada avait servi à illustrer nos troupes, à exercer leurs qualités maîtresses dans l’art de la guerre et à mettre en relief de nombreux officiers. L'ovation que l’on fit en France à Lévis débarqué prouve qu'au milieu de l'indifférence publique il y avait encore des âmes élevées et patriotiques qui comprenaient que l'honneur n'avait pas été perdu avec notre colonie américaine. Bourlamaque ct Bougainville continuèrent à se distinguer dans les diverses fonctions auxquelles ils furent élevés.
En confiant des titres, des grades, des récompenses à ces derniers survivants de la Nouvelle-
France, à ces courageux défenseurs de notre
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