CHAPITRE IX
Sur les bords du Saint-Laurent, les mois succèdent aux mois sans qu'aucune nouvelle ait franchi la muraille de glace; d'ailleurs qu'espérer? Montcalm se sait perdu. Du haut du château Saint- Louis qui domine l'horizon, que de fois ses yeux se tournèrent vers l'orient 1 c'est le côté de la France. Là-bas, près des flots bleus de la Méditerranée, lui apparaît son Candiac, le nid de la famille, où il ne s'abritera pas de l'orage ; puis, ramenant ses regards sur la ville qui s'étend à ses pieds et dont la garde lui a été confiée, il sent son âme défaillante se retremper dans l'idée du devoir et redit avec son cher Corneille :
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer,
Ce triste et fier honneur m'émeut sans m*ébranler.
Enfin ce mortel hiver s'achève, un premier bateau va partir pour la France, et Montcalm écrit le 12 avril 1759, à sa femme : « ...L'ennui ne tue pas et je le » vois bien ; ma santé a été médiocre cet hiver, mais ce » n'a été que des misères. Je me flatte néanmoins de d soutenir une campagne où il y aura travail d'esprit
> et travail de corps. Je voudrais avoir un grain de foi » suffisant pour multiplier les hommes et les vivres.
> Cependant j'espère en Dieu, il a combattu pour moi » le 8 juillet. Au reste, sa volonté soit faite. Je mène ici
» une vie désagréable; je me ruine, et incertain tou- » jours si les nouvelles de France me consoleront, je » les attends avec autant d'eflfroi que d'impatience : » être huit mois sans en recevoir, et qui sait si nous en )) recevrons beaucoup cette année ! Ah ! s'il m'arrive » quelque récompense et le triste avantage de figurer B une ou deux fois dans les gazettes, que je l'achète
> cher ! Le nouveau général anglais (Amherst) a de
» grandes forces et de grands moyens... ; nous avons » sauvé cette colonie l'année dernière par un succès » qui tient quasi du prodige ; faut-il en espérer unpa-
> reil? Il faudra au moins le tenter. Quel dommage » que nous n'ayons pas davantage d'aussi valeureux x> soldats. Le peuple et les sauvages ont confiance en » moi ; j'ai été deux mois à Québec cet hiver, le bruit » ridicule et messéant a couru (entre nous) de ma mort )) du poison. Il a fallu, comme dans Corneille, leur ) montrer Héraclius pour les calmer. »
Cette lettre navrante n'est pas la seule qu'il écrivit le 12 avril 1759 ; il en existe une autre, celle-là chiffrée et adressée au ministre de la guerre. Toutes les angoisses patriotiques que Montcalm refoulait depuis cinq mois au fond de son cœur jaillissent dans cette dépêche en phrases brèves et saccadées comme des coups de feu. Dans un relief saisissant, les causes de l'inévitable ruine de la colonie apparaissent : ténébreuses voleries, concussions, monstrueuses complicités, sont inondées de lumière. De quels traits ce grand honnête homme^peint la curée du Canada aux abois, et l'augmentation des dépenses qui, n'étant que de treize millions de livres en 1757, se sont élevées au double en 1758 et vont monter à trente-six millions, « car, ajoute-t-il, tous se hâtent de faire leur » fortune avant la perte de la colonie, que plusieur
MONTCALM ET LE CANADA FRANÇAIS. Hl
» peut-être désirent comme un voile impénétrable de » leur conduite. t> Puis, traitant de la direction des affaires, il récapitule les fautes accumulées pendant l'hiver quand il n'en restait plus une à commettre. Enfin, après avoir comparé les misérables ressources delà colonie aux forces qui vont l'assaillir, il conclut ainsi : « Si la guerre dure, le Canada sera aux Anglais, » peut-être dès cette campagne ou la prochaine ; si la j> paix arrive, colonie perdue si tout le gouvernement » n'est pas changé*. »
Le 10 mai, Bougainville, nommé colonel avant son départ de France, débarquait àQuébec, apportant aux chefs de la colonie les dépêches des ministres; on sait qu'elles renfermaient un aveu de complète impuissance. Aussi faible au dedans qu'au dehors, ce gouvernement de la décadence ne sévit même pas contre des fonctionnaires dont les crimes lui étaient révélés depuis tant d'années. Aucun châtiment, aucune révocation ne vint frapper les coupables. Rien ne fut changé dans le Canada, il n'y eut que l'espérance de moins.
Montcalm reçoit des mains de son fidèle aide de camp une lettre du secrétaire d'Étal de la guerre, le maréchal de Belle-Isle, dans laquelle celui-ci essayede justifier par la nécessité l'abandon de l'armée d'Amérique, et trace au général un plan de défensive très resserrée. La dépêche, tout entière de la main du ministre, se termine par ces hgnes fatales : c II est de
> la dernière importance de conserver un pied dans le » Canada, quelque médiocre qu'en soit l'espace, car si
> nous l'avions perdu en entier, il serait comme impos-
1. La lettre de Montcalm à sa femme dont nous avons cité un fragment est inédite ; celle au ministre que nous venons de résumer a été extraite des Archives de la guerre et publiée par M. Dussieux.
> sible de le ravoir. C'est pour remplir cet objet que le » roi compte sur votre zèle, votre courage et voire opi- » niâtreté, et que vous mettrez en œuvre toute votre
> industrie, et que vous communiquerez les mêmes i> sentiments aux officiers principaux et tout en- » semble aux troupes qui sont sous vos ordres... J'ai » répondu de vous au roi et je suis bien assuré que » vous ne me démentirez pas et que pour le bien de » l'État, la gloire de la nation et votre propre conser- D vation, vous vous porterez aux plus grandes extré- » mités plutôt que jamais subir des conditions aussi » honteuses qu'on a faites à .Lpuisbourg dont vous » effacerez le souvenir. > C'était la condamnation à mort de Montcalm ; son grand cœur ne s'y méprit pas, et voici l'accusé de réception de l'arrêt : t J'ose vous » répondre de mon entier dévouement à sauver cette » malheureuse colonie ou à mourir. >
Quelle inexorable destinée, ou plutôt quel amour de cette patrie qui le sacrifiait 1 Périr pour la France eût semblé doux à un tel homme, mais se sentir livré par elle à la mort, n'était-ce pas mourir deux fois? La victime connaît son sort et elle accepte l'immolation. Une autre angoisse lui était réservée : en quittant le port, Bougainville a appris qu'une dés filles de son général venait de mourir, mais il ne sait laquelle. «Est-
> ce la pauvre Mirète qui me ressemblait et que j'ai- » mais tant! » s'écrie le père. 11 l'ignorera toujours.
Aux armes î aux armes! Ce cri retentit tout le long du grand fleuve; le tocsin sonne dans chaque clocher, pendant qu'au-dessous montent les chants des prières publiques ordonnées par l'évêque de Québec; les campagnes sont désertes, martes et castors respirent en paix sans ciainte du trappeur; les eaux ne sont plus troublées par le filet du pêcheur ; dans le
Canada, il n'y a que des soldats. On voit des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de douze ans marcher sous le drapeau qui les abrite pour la dernière fois. Dans quelques jours, une proclamation anglaise va leur dire : « Si la folle espérance de nous » repousser vous porte à nous refuser la neutralité i) que nous vous offrons, attendez-vous à souffrir tout » ce que la guerre a de plus cruel. Il sera trop tard » de regretter les efforts de votre courage impru- » dent, lorsque cet hiver vous verrez périr de faim
> tout ce que vous avez de plus cher. Vous voyez d'un » côté l'Angleterre qui vous tend une main puissante » et secourable, de l'autre côté la France incapable » de vous soutenir, abandonnant votre cause dans le » moment le plus critique ; votre sort dépend de votre
> choix. » — « Vive la France ! » répondront les Canadiens, affamés, ruinés et décimés.
Trois mille deux cents hommes de troupes de France, quinze cents soldats de la colonie, deux cents cavaliers et douze mille miliciens armés de fusils de chasse, voilà les chiffres officiels des forces françaises à l'ouverture de la campagne de 1759. Un convoi de dix-sept bâtiments guidés par le capitaine Canon, célèbre corsaire de Dunkerque, qui suivait Bougainville, amena trois cent vingt-six recrues, des munitions et quatre-vingts jours de vivres pour le soldat. « C'est toujours quelque chose, écrivait Montcalm au ministre ; le peu est précieux à qui n'a rien. » Défendre le fort Niagara, qui protégeait le cours du Saint-Laurent en amont ; résister, s'il était possible, sur le lac Champlain, pour ne pas laisser l'ennemi couper en deux la colonie; enfin, concentrer sous les ordres de Montcalm les forces principales, environ douze mille hommes, autour de Québec, objectif évi-
lU MONTCÀLM ET LE CANADA FRANÇAIS.
dent de l'invasion anglaise, tel était le plan de la défense*.
Pitt, maître absolu de l'Angleterre, avait résolu d'en finir avec cette poignée d'enfants perdus de la France. L'effort fut proportionné aux ressources immenses dont disposait le gouvernement britannique. Comme l'année précédente, l'ennemi entra par trois côtés. Cette fois la pointe de toutes ses baïonnettes fut dirigée vers le cœur de la colonie, Québec, où les trois armées d'invasion devaient se rejoindre. Néanmoins deux attaques échouèrent; le général Prideaux, venant de l'ouest, périt à la prise du fort de Niagara, et son armée s'arrêta court au-dessous des rapides du Saint- Laurent ; Amherst, commandant en chef, chargé de descendre, à la tète de douze mille hommes, le Champlain et le Richelieu, ne put jamais déloger Bourlamaque, retranché avec deux mille cinq cents Français et Canadiens dans l'île aux Noix, à l'entrée du Richelieu. Mais c'est de l'est que devait venir, pour notre vieille colonie, le coup mortel.
Vingt-deux vaisseaux de ligne, trente frégates et une multitude de transports ont été rassemblés à Louisbourg; dix mille soldats sont abord, la flotte et l'armée ont pour chefs des hommes dont plusieurs deviendront célèbres. A leur tête est un général de trente-deux ans, James Wolfe, choisi entre tous par le grand Pitt lui-même. Pour la première fois. Montcal m rencontre un adversaire digne de lui. En ces deux rivaux se retrouvaient, au plus haut degré, les qualités des deux peuples, alors aux prises pour la souveraineté du Nouveau-Monde ; mais par le dédain de la vie, par l'amour passionné de la gloire, de la