Relation du sieur Joannès, major de Québec
m MONTCALM ET LE CAN'ADA FRANÇAIS.
7> reté, ainsi que les Canadiens ; mais, après quelques > pas en avant, le petit bouquet de bois qui s'allon- » geait sur la droite servit, de retraite aux miliciens, » qui laissèrent marcher seuls les cinq bataillons, ce » qui occasionna un peu de flottement. Enfin, après >» s'être approché à la portée du pistolet et avoir fait » et essuyé trois ou quatre décharges, la droite plia et î) entraîna le reste de la ligne. » Les grenadiers anglais de Louisbourg chargent alors à la baïonnette : Wolfe est à leur tête. Déjà une balle Ta frappé au poignet, une seconde, puis une troisième l'atteignent à la poitrine; il chancelle : « Soutenez-moi, dit-il, que le soldat ne me voie pas tomber. » On l'emporte; le mourant entend dire : « Ils fuient !» — « Qui?» demande-t-il. — cr Les Français, » lui répondit-on. — « Je meurs heureux, > murmure le héros, et il expire après avoir donné l'ordre de couper la retraite à l'ennemi par la vallée du Saint-Charles.
Pendant que les agiles montagnards écossais, « avec leurs plaids flottants et leurs larges claymôres, poursuivent, comme des démons furieux, les fuyards sur la colline Sainte-Geneviève d, le général de cette armée vaincue revenait lentement à cheval, soutenu de chaque côté parun grenadier, et entrait, tout sanglant, à Québec, par la porte Saint-Louis. Deux fois touché au milieu de la mêlée, il avait, en ralliant les tirailleurs pendant la retraite, reçu une balle dans les reins. « Combien de temps à vivre ? demande-t-il au chirurgien qui sonde sa blessure. — Quelques heures seulement, mon général. — Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais à Québec. » Puis il s'étend paisiblement sur son lit de mort : la journée du soldat a été rude, mais la campagne est finie. Rarafesay, gouverneur de Québec, et le commandant de Royal-Rous-
sillon lui demandent ses ordres : « Mes ordres, ré- » pondil-il, je n'en ai plus à donner; j'ai trop à faire
> à ce grand moment, et mes heures sont très courtes. » Je vous recommande seulement de ménager l'hon-
> neur de la France. >
Montcalm croyait sa tâche accomplie, mais à travers la grande ombre qui déjà J'environne, un devoir inachevé lui est apparu : un peuple a espéré en lui, un peuple l'a aimé, qui est menacé par la vengeance d'un ennemi irrité. Ces pauvres Canadiens, le mourant ne peut plus les défendre, mais il peut encore intercéder pour eux, et il se fait suppliant afin de donner aux vaincus le reste de sa vie. « Général, écrit- » il à Townshend (le successeur de Wolfe dans le com- » mandement), l'humanité des Anglais me tranquillise » sur le sort des prisonniers français et sur celui des » Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu'ils
> m'avaient inspirés : qu'ils ne s'aperçoivent pas d'a- » voir changé de maître. Je fus leur père, soyez leur
> protecteur. » Puis ilimplore humblement pour luimême la clémence d'un autre vainqueur, le seul qu'il puisse maintenant redouter, reçoit avec ferveur les sacrements, et expire à quarante-sept ans, le ii septembre au matin.
Il fut enterré le soir du même jour, au bruit de la canonnade et à la lueur des flambeaux, dans l'édise des Ursulines, la seule à Québec qui ne fût qu'à moitié détruite par les projectiles. La tradition veut que son corps ait été déposé dans l'excavation formée par l'explosion d'une bombe anglaise : le fait n'est pas prouvé; mais qu'importe! Montcalm n'a-t-il pas été enseveli, comme il l'avait juré, sous les ruines de la Nouvelle-France ? Dans son agonie, il s'était écrié : 1 Ma consolation est d'avoir été vaincu par un enne-
lie MONTCALM ET LE CANADA FRANÇAIS.
mi aussi brave. » L'Angleterre a retenu cet hommage d'un héros mourant, et, eu 1827, elle a fait élever & Québec un obélisque de soixante pieds de hauteur, sur lequel on lit ces deux noms : wolfe, montcalk.
C'était, avec sa dette, payer celle de la France, où pas une pierre ne garde le souvenir de Louis de Montcalm.
L'homme de guerre assez brave pour recevoir cinq blessures le même jour, le général qui calmait par sa parole la sédition de ses soldats affamés et rempor-
tait avec eux la victoire de Carillon, avait atteint « le grand » ; il touchait à la gloire, la mort l'arrêta en chemin, et il n'est demeuré que le martyr de l'honneur national. Est-ce assez pour le serviteur fidèle qui, voué par son pays à la mort, ne laissa échapper contre lui ni plainte, ni murmure expirant ainsi sans reproche, comme il avait vécu sans peur ?
Si la France n'élève des statues qu'aux victorieux, elle devait au moins à Montcalm un tombeau. Les Canadiens s'en sont souvenus pour elle. Essayez de chasser de l'histoire la poésie, il y a une place d'où Ton ne peut la bannir, c'est le cœur de l'homme : Montcalm tombant sous les murs de Québec est resté et restera, pour le peuple qui fut vaincu avec lui, comme le dernier défenseur, comme le dernier ami. Dans cette victime chevaleresque, les Canadiens n'ont pas cessé de voir l'image de la patrie perdue, de leur pauvre France, à qui Ton pardonne beaucoup, parce qu'elle a beaucoup aimé. Le tombeau que la mèrepatrie devait à son héroïque représentant a été élevé par souscription Nationale des habitants de Québec et béni le 44 septembre 1859, anniversaire centenaire de la mort du vaincu. La Nouvelle-France et Montcalm; le malheur avait autrefois uni ces deux noms, l'histoire ne les séparera jamais.