CHAPITRE XI
Pendant que leur général expirait, les troupes françaises, dispersées et sans chefs (les deux brigadiers généraux ayant été tués), s'étaient enfuies dans le camp de Beauport, puis, à la nuit, elles avaient rallié le corps de Bougainville. La petite armée ainsi reformée battit en retraite en remontant le long du fleuve jusqu'au fort Jacques-Cartier. C'est là que le chevalier de Lévis, accourant des rapides du Saint- Laurent, rejoignit le 47 septembre les débris dont la mort de Montcalm lui donnait le commandement. Cet officier, d'une bravoure léonine, enleva le jour même ses troupes et marcha sur Québec pour faire lever le siège. A quatre lieues de la ville on apprit qu'elle était depuis la veille au pouvoir de l'ennemi ; le lâche Ramesay, ce gouverneur à qui Montcalm mourant recommandait de ménager l'honneur de la France, avait capitulé sans attendre un coup de canon. L'hiver qui approchait suspendit les opérations militaires. La flotte anglaise descendit vers la mer, laissant Québec bien gardé et approvisionné. L'armée de Lévis remonta jusqu'à Montréal et y prit ses quartiers.
Sous le coup d'une cruelle défaite, isolée du monde entier, sans argent, presque sans pain et sans poudre,
au milieu des terribles rigueurs d'un hiver canadien, à quoi songeait une poignée de vaincus ? A préparer la revanche, à reprendre Québec !
A la fin d'avril, le dégel ne laissant ouvert qu'un canal au milieu du fleuve, les deux frégates françaises, VAtalante et la Pomone^ suivies de quelques transports, descendirent de Montréal avec un petit matériel de siège : les troupes les accompagnèrent par la route de terre, enfonçant jusqu'au genou dans la neige fondante, et traînant avec elles, au prix de prodigieux efforts, trois pièces de campagne. On espérait surprendre l'ennemi, un hasard lui révéla notre marche : un canonnier de la flottille française, tomb à l'eau, parvint à se hisser sur un glaçon que le courant emportait ; devant Québec les Anglais recueillirent ce soldat évanoui sur son radeau de glace; entre leurs mains il se ranima un instant, trahit involontairement le secret et expira. Quatre mille hommes sous les ordres du général Murray, avec vingt-deux pièces d'artillerie, sortirent aussitôt de la ville pour écraser, pendant sa marche, l'armée française, alors composée de trois mille soldats de ligne et de deux mille Canadiens et sauvages, avec un couteau emmanché au bout du fusil, faute de baïonnette. Au terme de leur dernière étape, les soldats, à demi morts de fatigue et de froid, trouvaient un champ de bataille au lieu d'un bivouac.
Le choc eut lieu, le 28 avril 1760, dans ces mêmes plaines d'Abraham, sept mois auparavant théâtre de la défaite de Montcalra. Une magnifique charge, furieuse, désespérée, où l'armée française donna tout 'entière, décida la victoire. Les Anglais, culbutés, enjfoncés, s'enfuirent derrière les murs de Québec, laissant sur place toute leur artillerie et douze cents
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morts OU blessés, presque tous frappés par la baïonnette. De notre côté gisaient à terre tous les grenadiers et cent quatre officiers, parmi lesquels le vaillant Bourlamaque, qui avait conduit la charge. C'est la mémoire de ce combat héroïque que le peuple franco-canadien, peuple des traditions et des souvevenirs, a voulu perpétuer en élevant, en 1862, a aux braves de 1760 », une colonne monumentale, digne pendant de celle que les Anglais avaient érigée en l'honneur des combattants de 1759.
Le siège de Québec commença : les pièces de nos batteries avaient vingt coups à tirer par vingt-quatre heures, mais l'espérance soutenait tout; « un seul » vaisseau français paraissant devant la ville aurait » suffi à en obtenir la reddition, d Le 15 mai, à l'horizon, des voiles parurent sur le fleuve, elles s'approchèrent sans que, pendant longtemps, on pût distinguer quel pavillon flottait aux mâts : ce n'était pas celui de la France; les assiégés, « debout sur les rem- X parts, en face des tranchées, et élevant en l'air leurs 1 chapeaux, avec des hurrahs frénétiques », l'apprirent aux Français. Les vaisseaux anglais s'élancèrent sur nos deux frégates qui, gagnées de vitesse, se jetèrent à la côte. Dans ces derniers jours du Canada, tout est épique; VAtalante, commandée par Vauquelin, brûla sa dernière gargousse et fut prise, sans avoir amené son pavillon; à bord il n'y avait pas un homme qui ne fût blessé; quand on héla le navire silencieux, Vauquelin répondit seulement : c Si j'avais de la poudre, vous m'entendriez bien. >
Lévis, le désespoir dans le cœur, se replia de Québec sur Montréal.
€ Heureux, heureux jour! Ma joie et mes transports sont inexprimables, > écrivait à la nouvelle de ces
MONTCALM ET LK tANADA FRANÇAIS. 133
événements Pitt, qui avait tout prévu, tout dirigé.
Cependant le ministère de Versailles, se ravisant trop tard, avait envoyé du secours à la colonie : une escadre de douze navi res était partie de Bordeaux. Elle n'arriva dans les eaux du Saint-Laurent qu'alors que le siège de Québec était déjà levé ; aussitôt, virant de bord, elle jeta l'ancre dans la baie des Chaleurs, audessous de l'embouchure du fleuve. La fatalité planait sur les armes de la France : par suite d'un retard inouï, nos vaisseaux restèrent six semaines au mouillage, dans l'attente de l'arrivée d'un courrier de Montréal. La veille du jour où l'on devait appareiller pour gagner la Louisiane parut la grande flotte anglaise de Québec, qui avait redescendu le Saint-Laurent. Quarante-huit heures après il ne restait rien de l'escadre française.
Sous l'empire d'une idée fixe, les défenseurs du Canada étaient-ils devenus fous? L'héroïsme peut-il aller jusque-là? On se le demande en lisant les dépèches de Lévis et de ses lieutenants, e: Nous n'avons de la pou- 1^ dre que pour un combat, disait Lévis à la fin de juin, » et il est surprenant que nous existions encore ; mais T^ si les ennemis ne mesurent pas leurs mouvements,
> nous en profiterons pour combattre le corps qui » avancera le premier, c'est Tunique ressource qui » nous reste. > Et, en même temps, Bourlamaque écrivait : « Menacés de trois côtés par des forces infi- 9 niment supérieures, nous attendons que l'ennemi
> ait achevé de décider ses mouvements pour l'aller ï combattre.... > Mais Amherst, le généralissime anglais, ne voulait pas risquer une bataille : il attendait pour avancer que la Nouvelle-France n'eût plus dans les veines une seule goutte de sang.
En Canada, la moisson est tardive, le blé ne mûrit
pas avant septembre. « La récolte paraît belle, écrî- » vaît Lévis, mais il reste à savoir si j[ious y arriverons, » si nous pourrons la couper et qui la mangera. » En attendant, dès les premiers jours d'août, le pain, Tunique nourriture de l'armée, vint à manquer absolument. Le discrédit du papier et des lettres de change dil munitionnaire (le gouvernement de la métropole refusait d'acquitter les traites de ses propres agents du Canada) empêchait qu'on pût se procurer ce qui restait de farine dans le pays; il fallutque, par un dernier effort, le chef obtînt de ses soldats de sacrifier le peu d'argent monnayé que chacun possédait, c Ce qui, ajoute Lévis, nous a fourni des moyens pouravoir du pain pour un mois. » Enfin, au mois d'août, les Anglais s'ébranlèrent. Le général Murray,avec une flotte de cinquante-deux bâtiments, remonta vers Montréal, s'arrêtant en face des villages pour désarmer les habitants et brûler les maisons. « Je prie Dieu, écri- » vait-il à son gouvernement, que cet acte de rigueur » contre un peuple infortuné soit le seul, car cette » partie de ma tâche me révolte. »
Perdue sur les rives du fleuve immense, la petite armée française luttait pied à pied, faisant des prodiges pour retarder la marche des vaisseaux et pour prévenir les débarquements. On avait enveloppé de retranchements la ville des Trois-Rivières, mais l'ennemi passa outre sans l'attaquer. « On tenta alors, !> dit le rapport officiel, de lui empêcher le passage
> entre les îles qui sont au-dessus du Saint-Fran-
> çoisS vis-à-vis de Sorel. On y fit marcher les ba- » taillons avec M. le chevalier de Bourlamaque, pour
1. Dans Te lac Saint-Pierre, qui n'est^n réalité qu'un élargjissement considérable du Saint-Laurent à la hauteur de Sorel, lieu où se trouve rembouchure de la rivière Richelieu ou Ghambly.
» s'y retrancher ; mais à la côte opposée M. de Murray r> trouva partout passage entre les différentes îles ; il
> fit mine un instant d'en vouloir sur Sorel, et con- » tinua de monter la rivière ; et nos troupes de le » suivre des deux bouts pour l'empêcher . de mettre j> pied à terre dans aucun endroit. »
Pendant ce temps, deux autres armées anglaises se rapprochaient à la fois de Montréal, l'une avançantpar le Champlain, l'autre venant du lac Ontario, et descendant le Saint-Laurent pour couper la retraite des Français sur l'ouest. Le fort Lévis, aux rapides du Saint-Laurent, et celui de l'Ile-aux-Noix sur le Richelieu, dernières barrières de la colonie, furent réduits en poussière par le feu « de l'immense artillerie que traînait chacune de ces armées », et, le 5 septembre^ trois corps formant ensemble une armée de 20000 hommes de troupes régulières étaient réunis autour de Montréal, défendu par douze mauvaises pièces. € Montréal, dit la relation officielle, est une ville en- » vironnée d'une simple muraille, pour la mettre à » couvert contre les sauvages plutôt que contre des
> troupes; elle était pleine d'un peuple infini, qui s'y » était réfugié après la ruine de Québec et les incen- » dies des campagnes; le peuple courut en foule im- » plorer M. de Vaudreuil pour sauver leur vie et leurs
> biens; il ne fallait qu'une nuit à l'ennemi pour
> mettre la ville en cendres, toutes les maisons étant i> en bois, selon l'usage du pays. > Le Canada avait assez souffert; le gouverneur consentit à sauver les restes de l'infortunée colonie : on hissa le drapeau blanc M. de Vaudreuil et le général Amherst signèrent le 8 septembre 1760 une capitulation en cinquante-cinq articles, qui a été le véritable traité de cession du Canada à l'Angleterre. On obtint pour les
habitants le libre exercice de la religion catholique, la paisible disposition de leurs biens et la promesse de n'être pas transmigres comme les malheureux Acadiens.
Mais l'orgueil anglais demandait une victime, il la voulait glorieuse. En pouvait-il choisir une plus belle que l'armée de Montcalm et de Lévis? Ces soldats, dont les noms devraient être inscrits dans un livre d'or, n'avaient pas sauvé le Canada, mais, par un long martyre, ils avaient racheté, ce qui vaut mieux qu'une colonie, l'honneur de la patrie. Amherst, — l'héroïque Wolfe n'eût pas été si brave, — eut le courage d'exiger que ce débris d'armée, tout mutilé, mît bas les armes devant vingt mille Anglais. Lévis, indigné, se révolta contre un tel abus de la force; tous les officiers se joignirent à leur général et signèrent avec lui une protestation publique, <f^ offrant tous de s'immoler. » Ce fut en vain, Amherst demeura inexorable et Vaudreuil n'osa pas déchirer la convention. Des huit bataillons venus de France il restait vivant, « tout compris, malades, blessés et invalides i, deux mille deux cents hommes.
Aux termes de la capitulation, les troupes et les fonctionnaires avec leurs familles devaient être ramenés en France. On empila les vaincus sur des navires trop étroits, puis on descendit vers la mer au milieu d'une perpétuelle tourmente, presque sans exemple : les flots du fleuve canadien semblaient se .soulever pour retenir nos pères. 1
Ainsi partirent les Français : il y avait deux cent jtrente-quatre ans que Jacques Cartier avait planté sur Ile continent américain le drapeau aux trois lys d'or.
En France, on accueillit Lévis comme un héros et il 'le méritait. Pour honorer tant de vertu militaire, le
roi d'Angleterre, par un mouvement chevaleresque, avait relevé Lévis de l'obligation imposée par la capitulation de Montréal de ne pas servir pendant le reste de la guerre. L'élève de Montcalm* reparut sur les champs de bataille de l'Allemagne, aussi intrépide que dans les déserts de l'Amérique. Comme général de Tavant-garde, il eut l'honneur de porter le premier coup dans la glorieuse journée de J,ohannisberg. En 1783, il reçut le bâton de maréchal de France.
Bourlamaque, le rude soldat tout mutilé, fut nommé gouverneur de la Guadeloupe ; là il pouvait encore faire tête aux Anglais.
Le brillant Bougainville embrassa la carrière maritime, devint un célèbre navigateur, et mourut à quatrevingt-trois ans, amiral, membre de l'Académie des. Sciences et sénateur.
Qu'advint-il de Bigot et de ses complices? La plu-' part de ces honnêtes gens étaient revenus en France avec le projet d'y vivre grassement et honorablement de ce qu'ils appelaient leurs économies. Après avoir dévoré le Canada, ils comptaient bien le digérer en paix : mais, du fond d'un trou de bombe, à Québec, sortait une voix accusatrice qui leur demandait compte de la ruine de la colonie. Les officiers, les soldats et les rares fonctionnaires rentrés en France les mains nettes ne se taisaient pask; l'opinion publique s'émut à tel point qu'il fallut bien se décider à lui faire quelque sacrifice; un arrêt du Conseil d'État institua une commission de magistrats au. Châtelet, présidée par M. de Sartines, lieutenant de police, pour juger souverainement € les auteurs des prévarications commises au Canada ». Bigot et cinquante-cinq autres accusés comparurent : l'instruction, chargée d'éclaircir ces mystères d'iniquités, dura près de deux
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ans. Enfin, les coupables furent condamnés à restituer douze millions ; en outre, Bigot et son subdélégué Varin étaient bannis à perpétuité. Ces gens experts en boiines affaires n'en avaient jamais fait une meilleure, car ils méritaient la corde. Les juges s'excusèrent sur l'absence d'un texte qui punît de mort leur crime : pour l'honneur de la France, ce genre de trahison n'avait pas été prévu.
Au commencement de l'année 4763, la paix avait été conclue ; la France cédait à l'Angleterre non seulement le Canada, mais encore l'île du Cap-Breton et toute la rive gauche du Mississipi, moins la ville de la Nouvelle-Orléans. Tel fut le traité de Paris que Louis XV signa, sans que l'histoire ait recueilli une larme ou un soupir de l'indigne descendant du fondateur de la Nouvelle-France, le grand Henri.
Le 20 janvier, la veille du jour où, selon rusage,les héraiils d'armes annoncèrent au peuple de Paris la signature officielle de la paix, on avait inauguré sur la place que Gabriel venait de dessiner entre les Tuileries et les Champs-Elysées la statue équestre du roi couronné de lauriers. Etait-ce la main indignée d'un Canadien qui traça, sur le piédestal, cette inscription qu'on y lisait le lendemain de la fête :
U est ici comme à Versailles,
U est sans cœur et sans entrailles.
L'Angleterre a gardé le Canada, mais sa conquête lui a coûté cher. Pour tout esprit sagace, il était évident que, dans la soumission des colonies anglo-américaines à la métropole, le souci d'une invasion « des turbulents Gaulois » entrait pour une grande part. Une fois les planteurs rassurés, l'Angleterre aurait dû
MOMTCALH ET LB CANADA FRANÇAIS. Ui
redoubler de précautions vis-à-vis d'eux. Pitl, s ido-
lâtré dans les colonies >, l'avait bien compris; mais à peine eut-il quitté les affaires, à peine la paix fut-
elle signée, que le gouvernement britannique, enivré par le succès, entreprit d'exploiter au point de vue fiscal les colons américains : ceux-ci, déjà fatigués du joug commercial que la' tnét?ô{H3lé ièu'r iilafposait, se regardèrent, se comptèrent', et Ton sait le reste : Tépée de Washington était â déuk tfancttiïits*;
Quoi qu'il en soit, entre nôù^ et notre vieille colonie nationale, la séparalioBl devait êtrè éternelle ; avouonsle, en finissant ce douloureux récit, le Canada méritait mieux de la France : il avait payé de presque tout son sang le droit de lui rester uni.
Ah I quel ressentiment aurait pu gonfler le cœur d'un peuple ainsi méconnu et quehè vengeance pour lui que de^^é donner^ iai vainqueur à qui on lé livrait! Il n'en fût rien, et dé toutes les tlduleurs de ce peuple infortuné, la pliiîâ cruelle fut alors d'être séparé de ce pays qui semblaït le trahir.
Malaisément' ces délaissés' ont perdu l'espérance : pendant cotnbien d'années, le long de leurs rivages ruinés, ils (Cherchèrent d'un oèît avide, sur les eaux du Saint-Lauréot, l'apparition d'une voile française! A chaque brifif venant de TEutopé, ils prêtaient l'oreille : n'était-ce pas le signal du retour? Comme tous les exilés, ils sejsont 'fiés à riitipoésiblè et ils ont bercé leurs chères' illusions au hiurmure dés chants populaires: r^;
1 . On sait que rinsurrection des colonies anglo-américaines, commencée en 1773, se prolongea pendant plusieurs années avec des alternatives de succès et de revers. En 17781a France, se prononçant en faveur des Américains et envoyant à leur aide des flottes et une armée, assura Tindépendance des États-Unis, qui fut reconnue par rAngleterre, en 1783, lors de la signature de la paix de Versailles Washington, qui avait été le général en chef des troupes américaines, fut le premier président de la nouvelle république.
Chante, rossignol, chante
Tu as le cœur à rire, Moi je Tai à pleurer :
J'ai perdu ma maîtresse Sans l'avoir mérité.
Quelle naïveté mélancolique, quelle grâce touchante dans cette vieille chanson nationale des bateliers canadiens, et n'y entendez-vous pas comme l'écho d'un soupir qui s'envole vers la France, la bien-aimée perdua?
Plus d'un siècle s'est écoulé depuis lors ; les guerres et les révolutions ont bouleversé les deux mondes. Le Canada, devenu, avec l'immigration anglaise, une nation quasi indépendante de quatre millions d'âmes, poursuit au delà de l'Atlantique le cours de ses belles destinées; mais « le vieux pays », comme ils l'appellent, est toujours vivant dans la mémoire des descendants des premiers colons.
Notre langue, ils n'en parlèrent jamais d'autre; nos vieilles coutumes, ils les ont pieusement conservées; tous sont restés fidèles à la religion de leurs pères, qui, dans les épreuves, les avait consolés et soutenus : hier, au jour marqué pour nos malheurs, ils étaient fiers d'appartenir à la race des vaincus.
A notre tour, soyons fiers d'eux : sujets de l'Angleterre, riverains des États-Unis, sous une double étreinte, ils n'ont pas laissé étouffer leur passé, notre passé commun. Franco-Canadiens ils étaient, Franco- Canadiens ils sont demeurés : mais à quel prix ! Un publiciste de Montréal le raconte avec ces mâles paroles : € Yoilà deux cent cinquante ans que nous
> habitons ce pays. Durant tout ce temps on nous a
> trouvés en lutte avec la forêt et avec les hommes,
> défrichant le sol, fondant des villes, ouvrant des » routes, établissant des villages, des écoles et des » collèges. Les guerres contre les Indiens nous ont » coûté et du sang et des peines. Les guerres contre » les Anglais nous ont écrasés, parce que la France
> nous abandonnait contre des forces dix fois supéî> rieures. La conquête venue, les persécutions ont n commencé contre nous. Nous nous sommes réfugiés » sur nos terres, sur ce sol arrosé des sueurs et du » sang de nos pères ; nous sommes devenus les pay- » sans, le corps et la force du pays. Malgré la^tyran- » nie, malgré notre pauvreté, il nous restait assez de » cœur pour entreprendre les luttes politiques. Nous î> les avons entreprises résolument; elles ont duré » soixante-quinze ans ; et, pied à pied, durant cette » longue période, nous avons regagné le terrain perdu » par la faute de notre ancienne mère-patrie, nous ï nous sommes refaits politiquement, commerciale- » ment et comme nation*. >
Dans la page qu'on vient de lire, que de choses pour nous, les vaincus d'hier! Ah! si jamais, au milieu des langueurs et des angoisses d'un temps encore si près de nous, quelqu'un eût osé douter de l'avenir « du vieux pays », que ne regardait-il sur les rives du Saint- Laurent ce que le malheur a. su faire d'une poignée de Français. Quels jets a poussé ce petit rameau transplanté, et que doit être le chêne où il fut coupé! Douter, et pourquoi? Ce n'est pas d'aujourd'hui que la France connaît l'adversité: notre histoire est remplie de douleurs ; mais nos épreuves, quelque cruelles qu'elles fussent, n'ont jamais été longues.
Dans ces tristes temps de la fin de Louis XV, comme