CHAPITRE H
Versailles, 25 janvier 1756, minuit.
(L Peut-être ne vous attendiez-vous plus, Monsieur, j> à recevoir de mes nouvelles au sujet de la dernière » conversation que j'ai eue avec vous le jour que vous » m'êtes venu dire adieu à Paris. Je n'ai pas cepen- » dant perdu de vue un instant, depuis ce temps-là, » l'ouverture que je vous ai faite alors, et c'est avec le > plus grand plaisir que je vous en annonce le succès. Le roi a donc déterminé sur vous son choix pour » vous charger du commandement de ses troupes )> dans l'Amérique septentrionale, et il vous honorera » à votre départ du grade de maréchal de camp*. »
C'est ainsi que M. d'Argenson, un ministre qui n'avait d'autre ambition, disait-il, que de faire jouer à son pays le rôle d'un honnête homme, anno'iiça à un colonel-brigadier, presque inconnu à la cour, sa nomination au poste laissé vacant par la triste aventure du baron de Dieskau. M. d'Argenson avait deviné en lui un des rares officiers qui, à cette époque de décadence, « se portaient encore vers le grand », selon l'expression du maréchal de Noailles.
1. Le grade de maréchal de camp correspond à celui de général de brigade.
Louis-Joseph, marquis de Montcalm, était né le 28 février 1712, au château de Candiac, près de Nîmes. Sa famille, une des plus anciennes du Rouergue, savait répandre son sang pour la France ; « la guerre, suivant un vieux dicton du pays, est le tombeau des Montcalm ».
L'éducation de l'enfant fut confiée à un maître célèbre dans l'enseignement, Louis Dumas : c'étaitl'invenLeur du bureau typographique, curieux procédé qui, dans des mains habiles, a plus d'une fois donné de prodigieux résultats, témoin le frère cadet de Louis- Joseph, mort à sept ans, parlant l'hébreu, le grec et le latin. A peine entré dans sa quatorzième année, le jeune Montcalm quitta l'école pour l'armée, mais sans cesser l'étude. Du camp d'Otrebach, en 1734, il écrit à son père : « J'apprends l'allemand... et je lis plus de grec, grâce à la solitude, que je n'en avais lu depuis trois ou quatre ans. »
A vrai dire, ce goût des langues anciennes, il le cultivera toute sa vie : peu de lettrés ont possédé l'antiquité mieux que cet homme de guerre, qui, par ce trait, comme par une indomptable énergie, ressemble plus aux capitaines du xvic siècle qu'à ceux de son temps. •
Il fit sa première campagne avec le maréchal de Berwick déjà vieillissant, mais toujours victorieux. Quelques années plus tard, la guerre de la succession d'Autriche le conduisait en Bohême; il connut, en 1741, le héros de l'escalade de Prague, le modeste, l'intrépide Chevert : alors se noua entre eux une étroite amitié digne de leurs grands cœurs et qui ne s'éteignit que quand l'un de ces deux cœurs eut cessé de battre*. De la Bohême, Montcalm passa en Italie,
1. Par suite d'une disposition récemment concertée entre le minism
OÙ il parut sur presque tous les champs (Je bataille ; il commandait le régiment d'Auxerrois-Infanterie lors de la défaite des Français devant Plaisance (1746) : sa carrière faillit s'arrêter là. « Nous avons eu hier, » écrit-il à sa mère, une affaire des plus fâcheuses. Il y » a nombre d'officiers généraux et colonels tués ou » blessés. Je suis des derniers avec cinq coups de » sabre. Heureusement aucun n'est dangereux, à ce I) que l'on m'assure, et je le juge parles forces qui me » restent, quoique j'aie perdu de mon sang en abon- » dance, ayant une artère coupée. — Mon régiment, » que j'avais deux fois rallié, est anéanti. » L'année suivante, à peine guéri, le voici dans les Alpes, à la tête de son régiment pour le conduire à l'assaut du col d'Exilles, où le téméraire chevalier de Belle-Isle alla se faire tuer avec 4000 hommes de son armée. Dans cette affaire insensée, Montcalm reçut de nouvelles blessures.
Entre deux campagnes, il s'était marié, épousant, par hasard, la petite-nièce de ce Talon'qui fut le véritable fondateur del'administration royale en Canada. Avant d'aller mourir solitaire à quinze cents lieues des siens, il avait connu les joies du foyer domestique, mais aussi les anxiétés et les douleurs du ces saintes afTections. « J'ai eu dix enfants, écrivait-il dans son journal, au commencement de 1752, il ne m'en reste que six... Dieu veuille les conserver tous et les faire prospérer et pour ce monde et pour l'autre. »
Avant d'être appelé, en 1756, au commandement envié des troupes d'Amérique, Montcalm n'avait pas encore rencontré Yoccasion. Il était jusqu'alors in-
tre de la guerre et celui de l'instraction publique, une statue va être élevée, près des Invalides, à Ghevert, l*un des hommes qui ont le plus honoré la France et ses armées*
connu. La fortune, enfin, va lui apparaître avec un sourire, mais dans ses mains perfides elle n'apportera au nouveau général que l'angoisse, l'abandon et la défaite. Il lui dut cependant une faveur, — la mort. — Par son immolation après des prodiges de courage, il imposa au vainqueur l'admiration du vaincu. B eut ce suprême honneur de graver à l'une des extrémités de la terre, dans le rocher de Québec, le nom respecté de la France.
Môntcalm, envoyé en Amérique, s'embarqua à Brest le 3 avril sur la frégate la Licorne, Comme aide de camp, il emmenait un officier de vingt-sept ans, chez qui se trouvait l'étoffe de plusieurs hommes remarquables : à dix-huit ans, il avait débuté au barreau du Parlement de Paris avec un éclat singulier ; puis, sans interrompre ses travaux sur la géométrie, qui le firent admettre un jour à l'Académie des sciences, il était entré dans l'armée. Là, Chevert discerna aussitôt ses talents et recommanda à son ami Môntcalm cet extraordinaire capitaine de dragons qui, en s'embarquant pour la première fois, allait, par hasard, trouver sa véritable voie, car il était né marin : il se nommait Bougainville*.
La seconde frégate du convoi portait un autre officier appelé également à une grande illustration, le chevalier de Lévis, depuis maréchal de France, l'élève de Môntcalm et son successeur à la tête des troupes du Canada.
La Licorne, après avoir échappé à une tempête de quatre-vingt-dix heures, aux Anglais, aux brumes, aux bancs flottants de glace, déposa à Québec, le 13 mai
1. Le père du célèbre navigateur était notaire à Paris et devint l'un des échevins de la ville. H avait un autre fils qui fut membre de TÂcadémie française et secrétaire de rAcadémie des Inscriptions.
4756, Montcalm el son élat-major, qui avaient occupé les loisirs de la traversée par la lecture de l'ouvrage célèbre que le Père Charlevoix venait de publier sur V Histoire de la Nouvelle-France.
Trois mille huit cents hommes, tel était le chiffre officiel des troupes régulières dont le général prenait le commandement. L'année suivante, un convoi arrivé à bon port, en amena 1 500 de plus, en tout 5 300. Quatre ans après, il en restait vivants 2200! Royal-Rousillon, Languedoc, La Reine, Artois, Guyenne, La Sarre, Béarn et Berry, voilà les noms, autant oubliés que les exploits, de ces vieux régiments français, qui, au bout du monde, accomplirent obscurément de si grands devoirs. A cet effectif, ajoutons 2000 soldats des troupes de la marine, les contingents des milices canadiennes et de « nos sauvages ». Avec une telle armée, mal nourrie, à peu près sans souliers et sans solde, n'ayant guère d'autres munitions que celles prises sur l'ennemi, il fallait garder une frontière de plusieurs centaines de lieues, occuper vingt forts et faire tête partout à l'invasion, dont les forces finirent par s'élever au chiffre officiel de 60 000 hommes.
Étonnantes campagnes, dont aucune guerre d'Europe ne donne l'idée. Pour théâtre, des lacs, des fleuves, des forêts sans limites succédant à d'autres lacs, à d'autres forêts, à d'autres fleuves. Pour armées, des troupes étranges ; le highlander écossais et le grenadier de France qui porte la queue et l'habit blanc, combattent près de l'Iroquois et du Huron à la plume d'aigle. Tantôt la hache à la main, le fusil en bandoulière, les soldats de ces armées cheminent sous bois, tantôt ils portent à bras, au delà des rapides écumants, les bateaux où ils se
rembarquent, et l'hiver, des raquettes aux pieds*, la peau d'ours au dos, ils suivent, sur la neige, des traîneaux de campagne attelés de grands chiens.
Guerre remplie de surprises, de massacres, de combats corps à corps, dans laquelle les décharges de l'artillerie et le roulement des tambours répondent aux hurlements des Peaux-Rouges et aux fracas des cataractes.
La guerre du Canada a deux phases : la première, presque offensive, de 4756 à 1758; la seconde, toute défensive et de désespoir, de 4758 à 4760. Le théâtre des opérations se déplaça avec la fortune ; la frontière fut le premier champ de bataille : puis, quand cette ligne fut forcée par l'invasion, le Saint-Laurent devint le témoin' de la lutte*
Montcalm,à peine débarqué,débuta par un coup de maître.
Sur la côte méridionale du lac Ontario, presque en face du fort de Frontenac construit sur la rive du nord , les Anglais avaient bâti , sans aucun droit , un fort nommé Chouaguen ou Oswego, qui leur avait ouvert l'accès de la grande nappe d'eau d'où sort le Saint-Laurent. « Ce poste, dit un mémoire du temps, mettait les Anglais à même d'envahir le commerce des lacs que les Français n'avaient partagé jusque-là avec aucune nation européenne et qui formait leur principale richesse. De là il était facile de couper la colonie par le centre et d'arrêter immédiatement toutes ses communications avec les postes qui en dépendent. Tous les pays d'en haut ' et la Loui-
1. Machine en forme de raquette à jouer, qu*on s'attache aux pieds, pour marcher sur la neige, sans enfoncer ni glisser.
2. On appelait, à cette époque, pays d'en haut, les immenses plateaux semés de lacs situés au-dessus des ehutes du Niagara.
siane entière se trouvaient ainsi complètement isolés. Les tribus sauvages de ces contrées, parmi lesquelles la France comptait des amis nombreux et fidèles, ne pouvaient plus se concerter avec elle, et le Canada devenait une conquête facile. »
Dans le premier conseil de guerre tenu depuis l'arrivée du général, on décida qu'on enlèverait cette place, et Montcalm fut chargé de l'exécution du plan.
Il fallait d'abord tromper le comte de Loudon, généralissime anglais, qui avait concentré 12 000 hommes sur les rives de l'Hudson à Albany; Chouaguen était à l'ouest de cette ville : Montcalm se transporte à l'est, au camp de Carillon, sur le lac Champlain et attire de ce côté toutes les forces anglaises. L'ennemi fourvoyé, le général, se dérobant, vole à plus de cent lieues prendre le commandement de 3000 hommes, soldats de ligne, Canadiens et sauvages qu'on a rassemblés au fort de Frontenac sur l'Ontario. Le corps d'expédition traverse le lac, débarque au pied de Chouaguen et le siège commence : il fut mené avec une célérité, un bonheur, un brio inouïs. Le commandant anglais tué, vingt pièces portées à bras et mises en batterie, on somma les assiégés de se rendre, en leur donnant une heure pour délibérer. « Les y> hurlements de nos Sauvages, écrit Montcalm à sa » mère, les firent promptement se décider. Ils se sont » rendus prisonniers de guerre au nombre de 1 780, » dont quatre-vingts officiers, deux régiments de la » Vieille- Angleterre. Je leur ai pris cinq drapeaux, » trois caisses militaires d'argent, cent vingt et une » bouches à feu, y compris quarante-cinq pierxiers » un amas de provisions pour 3000 hommes durant ) un an, six barques armées et pontées depuis quatre
» jusqu'à vingt canons. Et comme il fallait dans cette » expédition user de la plus grande diligence pouren- " voyer les Canadiens faire les récoltes, et ramener les » troupes sur une auLre frontière, du i5 au 21 j'ai » démoli ou brûlé leurs trois forts, et amené artillerie, » barques, vivres et prisonniers. »
Avant de quitter le rivage, par les ordres de Montcalm.une colonne fut dressé avec l'écusson de France et cette inscription : Manibus date lUia plenis. t Apportez des lys à pleines mains. »
Le 21 août, la flottille française leva l'ancre, et saluant une dernière fois l'éphémère monument de sa victoire, elle disparut au large: alors, dans la solitude inânie du rivage et des eaus, le bruit des flots sur la grève troubla seul le silence des ruines de Chouaguen.
Tandis qu'aux chants du Te Deum on suspendait sous les voûtes des églises de Québec, de Montréal et des Trois-Rivières, les drapeaux conquis par Montcalm, celui-ci crut devoir en quelque sorte s'excuser d'avoir vaincu, tant sa campagne était hardie, c C'est » peut-être la première fois, écrit-il au m'nistre, qu'a-
» vec 3000, hommes et moins d'artillerie que Tenne- » mi, on en a assiégé 1800, qui pouvaient être promp- » tement secourus par 2000, et s'opposer à notre » débarquement avec une supériorité de marine sur ) le lac Ontario. Le succès a été au delà de toute cs- ) pérance. La conduite que j'ai tenue en cette circon- )) stance et les dispositions que j'avais arrêtées sont T si fort contre les règles ordinaires, que l'audace qui » a été mise dans cette entreprise doit passer pour de » la témérité en Europe. En tout événement j'aurais » fait ma retraite, sauvé l'armée et l'honneur des ï) armes du roi. Aussi je vous supplie. Monseigneur, » pour toute grâce, d'assurer Sa Majesté que si jamais
> elle veut, comme je l'espère, m'employer dans ses » armées, je me conduirai par des principes diffé- » rents. >
En même temps, il adresse à la marquise de Montcalm ce preste billet : « Voilà une assez jolie aventure,
> ma très chère, je vous prie d'en faire dire une messe d dans ma chapelle ; j'ai encore un bon bout de cam- » pagne à faire. Je pars pour aller rejoindre avec un » renfort de troupes le chevalier de Lévis au lac Saint- » Sacrement, à quatre-vingts lieues d'ici. Je n'écris » qu'à vous, à notre mère, aux Mole, à Chevert et » aux trois ministres, à personne d'autre; ma foi suppléez-y, je suis excédé de travail : que ma mère et ^) vous m'aimiez, et que je vous rejoigne tous l'année )^ prochaine. J'embrasse mes filles. On ne peut vous » aimer plus tendrement, ma très chère. >
C'est dans la campagne de Chouaguen que Montcalm se trouva, pour la première fois, à la tête de c nos Sauvages » ; l'amitié qui l'unit aux étranges alliés du roi Louis XY fut si curieuse, qu'il faut y insister un peu : mais d'abord nous jetterons un coup d'œil ra-
MONTGâLM et le CANADA FRANÇAIS. 37
pide sur les relations antérieures des indigènes de l'Amérique avec les Français, et nous dirons combien nos pères se firent aimer d'un peuple courageux et fier qu'ils avaient su vaincre sans l'humilier.