CHAPITRE III
Au moment où, il y a 350 ans, les trois petits vaisseaux de Jacques Cartier remontaient au nord de l'Amérique un grand fleuve inconnu, l'immense territoire de forêts qui s'étendait sur les rives de ce cours d'eau et de ses affluents était uniquement habité par une race d'hommes auxquels leur coloration cuivrée fit donner le nom de Peaux-Rouges.
Cette famille humaine se partageait en deux branches, subdivisées elles-mêmes en nombreux rameaux. Des deux groupes principaux, l'un comprenait les peuples dont la belle langue huronne était l'idiome; dans l'autre groupe se confondaient les nations parlant les divers dialectes de l'harmonieuse langue algonquine*.
Toutes ces nations étaient belliqueuses et disputèrent bravement le sol natal aux ft visages pâles » , sans interrompre des guerres intestines qui duraient depuis des siècles. Nos soldats trouvèrent de précieux alliés dans les missionnaires français ; dès le
'1. Les deux peuples du premier groupe étaient les Wyandiots ou Hurons, fixés à peu près au centre du Canada, aux environs du grand lac qui a gardé le nom de lac Huron, et les Iroquois ou les cinq na" lions alliées, dont la principale était celle des Agniers. Le territoire des Iroquois s'étendait entre les lacs Ontario et Ghamplain. Les principaux peuples du second groupe étaient les Algonquins, les Montagnais, les Ottawais, les Nippissings,' campés sur les rives septentrionales du Saint-Laurent, les Micmacs ou Souriquois, qui habitaient vers Tembouchure du fleuve près de TAcadie, les Etchemins et les Àbe-
4J0 MONTGALM ET LE CANADA FKANQAIS.
XVI* siècle, ceux-ci avaient entrepris la conversion de TAmérique et étaient venus prêcher la paix, le pardon des injures et l'humilité à des sauvages ne respirant que la guerre, la vengeance et l'orgueil.
Pour dominer ces terribles auditeurs qui mesuraient l'homme à son mépris de la vie^ il fallait non seulement leur être égal en bravant la mort, mais supérieur en la bénissant. Un courage angélique fut l'arme de ces religieux, qui s'en allaient au fond des forêts, au péril de mille vies, recruter des serviteurs pour le Christ et des amis pour la France. Ils trouvèrent peu de catéchumènes, mais beaucoup d'amis, et désarmèrent par leur douceur ceux-là mêmes qu'ils ne persuadaient pas.
Peu à peu, chez les unes le besoin d'alliance ou le sentiment de leur infériorité évidente; chez les autres, l'influence des missionnaires, rapprochèrent de nous plusieurs peuplades, dont un certain nombre de membres, une fois convertis, quittèrent les forêts, et, renonçant à la vie sauvage, prirent dans la colonie le nom de domiciliés^.
Enfin, avec le temps, presque toutes les (ribus f enterrèrent le tomahawk i> * et devinrent nos alliées. Mais la guerre continua contre les cinq nations de la confédération iroquoise qui, établies au midi du lac Ontario, séparaient la Nouvelle-France de la colonie hollan-
naquis, établis sur le bord de la mer, à cdté de laNouyelle-Angleterre; les Miamis et les Illinois, qui cultivaient à Touest de nos possessions de riches contrées entre le Canada et la Louisiane, ne faisaient pas partie des populations du Canada proprement dit, les Sioux à l*extrême ouest et les peuples Eskimaux au nord.
1 La plupart de ces domiciliés s'étaient établis sur les rives du Saint-Laurent. Les villages du sUult de Saint-Louis et du lac des Deux-Montagnes, bâtis par eux, subsistent encore.
2« Hache de guerr* des sauvages de TAmérique du Nord.
daise, devenue plus tard la Nouvelle-York, quand les Anglais se furent substitués aux premiers colons.
Entre nous et les cinq nations, ce fut une guerre implacable, dans laquelle les troupes françaises se trouvèrent en face d adversaires dignes d'elles, guerriers . sans peur et sans pitié, stoïciens du nouveau monde, se riant de la douleur et, dans leur farouche orgueil, offrant de la dignité humaine un effroyable exemple. A vrai dire, ils furent soutenus parnos rivaux, les Hollandais, et, après eux, par les Anglais ; ils en acceptèrent de la poudre et des armes, mais sans serrer la main qui les leur offrait, car ils avaient dans le cœur une haine mortelle contre l'étranger, de quelque rivage qu'il vînt, et ils souhaitaient que la civilisation n'eût qu'une tête pour la scalper*.
La guerre contre les Iroquois dura un siècle; plusieurs peuplades de nos alliés furent exterminées, entre autres celles des Hurons et des Algonquins, dont les débris tremblants vinrent se réfugier au cœur de la colonie, sous le canon de Québec. Enfin, en 1701 , un traité de pacification générale fut conclu : trentehuit députés d'autant de nations vinrent à Montréal fumer le calumet de la paix au milieu des fêtes solennelles, et jurer entre toutes les peuplades et avec la France une amitié « qui devait durer aussi longtemps que les fleuves poursuivraient leurs cours et que les astres garderaient leurs clartés » .
1. On sait que tous les guerriers des nations sauvages de TAmérique septentrionale avaient la coutume d'arracher la peau du crâne de leurs ennemis vaincus ; la chevelure ainsi conquise devenait le plus glorieux des trophées. Quand on avait scalpé un prisonnier dont on voulait prolonger les tortures, on coiffait le malheureux mutilé avec une sébile remplie de sable brûlant qui arrêtait Técoulement du sang. Plusieurs des missionnaires chrétiens ont subi, au XTii^ siècle, cet horrible supplice.
L'ère du sang fut fermée ; le Canada respira et le demi-siècle qui suivit fut Fépoque du véritable développement de la colonisation.
Aussi variés que les tatouages de leurs guerriers étaient les mœurs, les dialectes et l'orçanisation politique de ces peuples. Les uns sédentaires et laboureurs, comme les Iroquois, les véritables KaJ)yles du Canada; les autres nomades, comme les Algonquins, ne vivant que de la chasse et de la pêche. La démocratie avec tous ses abus agitait la tribu desSawanais, et les fières nations de la langue huionne s'étaient constituées en républiques aristocratiques, tandis que les Miamis obéissaient à un chef suprême, véritable roi. Ici, derrière les hautes palissades des villages wyandiotsjes femmes gouvernaient l'État; ailleurs, dans le wiggam d'un Illinois, par exemple, elles n'étaient que les nombreuses esclaves d'un même maître.
Mais, ainsi que l'épiderme cuivré reparaissait semblable chez tous, de même dans le caractère on retrouvait l'origine commune de la race : tous esclaves de leurs songes, follement mobiles et toujours séduits par l'éloquence, sirène redoutable quand elle a pour instrument une langue comme celle de ces peuples, aussi riche, aussi imagée que la poésie orientale ; partout, au fond de ces cœurs bronzés par un orgueil et par une cruauté où vint se briser la charité chrétienne elle-même, veillait l'idée innée de la justice et de l'immortalité de l'âme; partout ces volontés, qui semblaient indomptables, s'inclinaient à la voix du plus débile vieillard. Pas un Indien n*eût trahi son hôte, pas un n'eût manqué d'honorer les morts: l'hospitalité de la tombe et celle du foyer leur étaient également sacrées. Enfin, tous étaient braves et capables
de dévouement : qui le sut mieux que la France I Peu à peu elle avait conquis ces cœurs volages et, chose plus étonnante, ils lui restèrent fidèles dans la mauvaise fortune I
Entre la France et l'Angleterre, les sympathies des indigènes n'avaient guère hésité, elles étaient presque toutes allées vers nous.
Existait-il entre leur nature et la nôtre, comme les Anglais l'ont dit, une secrète affinité, quelques traits communs d'un caraetère aventureux et mobile? Qu'importe un si léger poids dans la balance; ce qui fit pencher le plateau, ce fut notre cœur. Sans efforts, presque sans calcul et par l'impulsion de notre naturel, nous traitâmes ces sauvages en égaux, en amis, ne leur faisant sentir notre supériorité que le mousquet à la main et n'oubliant jamais qu'avec ces peuples enfants la douceur était aussi nécessaire que la force.
Les Anglais, au contraire, moins bons enfants, qu'on pardonne le mot, les avaient rebutés; « ils s'étaient trouvés un peu déconcertés, dit Charlcvoix, lorsque, ayant voulu prendre avec ces nouveaux venus (les Anglais) les mêmes libertés que les Français ne faisaient aucune difficulté de leur permettre, ils s'aperçurent que ces manières ne plaisnio/it pas, et lorsqu'ils se virent chasser à coups de bâton des maisons où jusqu'alors ils étaient entrés aussi librement que dans leurs cabanes ».
Ils s'étaient donc donnés à nous; mais, autant par orgueil que par une naïveté touchante, dans !e souverain de la France qu'ils appelaient le gfrand OnnonthiOy ils ne saluaient pas le roi, mais le père ; ils étaient des enfants et non des sujets.
Ils ne se trompaient pas, ces pauvres Indiens igno-
rants, lorsqu'ils croyaient sentir un cœur battre dans la poitrine de nos pères ; leur instinct avait dit vrai : ils furent bien les fils de la vieille France, écoutez :
Dès les premiers jours de notre domination en Amérique, un édit royal dicté par Richelieu déclara « que tout Indien converti serait censé et réputé naturel français tout ainsi que les vrais régnicoles 3.
Partout, dans le nouveau monde, les Européens, en face des nations belliqueuses, usaient de l'eau-devie pour désarmer leurs ennemis en les abrutissant : les malheureux avec € l'eau de feu » buvaient leur défaite et leur dégradation. Au plus fort de notre lutte contre les cinq nations iroquoises, un édit royal du 18 mai 1678, par respect pour la créature de Dieu, prohiba, « sous peines les plus grièves >, la vente des spiritueux aux sauvages.
Attendez encore : un siècle après, la France va quitter ce continent qu'elle a possédé presque tout entier ; elle négocie avec le gouvernement des États- Unis la cession de la Louisiane, et, avant de signer, le plénipotentiaire français, Barbé-Marbois, au nom du premier consul, stipule que « les traités antérieurement convenus avec les nations indigènes seront observés ». Exemple unique dans l'histoire du nouveau monde, de la consécration des droits des tiers, quand ces tiers n'étaient que de pauvres peuplades désarmées.
Ainsi, dans tout le cours de son règne en Amérique, la France s'inquiète du relèvement d'une race vaincue, et son dernier adieu est une sauvegarde pour les misérables. S'il est une gloire qui soit à nous, toute à nous, gloire si pure qu'on ne peut la ternir, c'est d'avoir tant de fois combattu et stipulé pour la dignité humaine. Voilà pourquoi, tant qu'il y aura
dans le monde des faibles et des opprimés, c'est vers la France qu'ils tourneront les yeux et en elle qu'ils espéreront, fût-elle, comme eux, faible et opprimée.
Que le lecteur nous pardonne de nous être ainsi attardé : avant de raconter comment nos pères furent vaincus sur la terre d'Amérique, il était doux de dire combi en ils y furent aimés * .
En débarquant à Québec, Montcalm savait déjà de quelle utilité, dans un pays d'eaux et de bois tel que le Canada, était l'alliance de ces sauvages appelés par les Anglais c les chiens de guerre des Français ». Jamais, en effet, service d'éclaireurs ne fut exécuté comme celui des Peaux-Rouges, aux sens subtils et aux ruses inouïes. Guides incomparables à travers les forêts, aussi bon rameurs que pilotes, excellents tireurs, et terribles le tomahawk au poing, ils marchaient en campagne sous les ordres d'officiers français et, dans l'intervalle des opérations militaires, ils poussaient sur le territoire ennemi des pointes hardies. Mais Montcalm n^gnorait pas davantage combien de si braves soldats étaient parfois indisci-
1. L'affection des Indiens pour les Français survécut à la fortune de la France. Voici Tobservation d'un voyageur anglais, Isaac Weeds, qui a publié un voyage au Canada dans les années 1795, 1796, 1797. « La nature semble avoir implanté dans le cœur des Français et des Indiens une affection réciproque : ils s'associent dans leurs travaux et vivent sur le pied le plus amical. C'est à cette circonstance plus qu'à toute autre cause que l'on doit attribuer le prodigieux ascendant que les Français onteu sur les Indiens tant qu'ils ont été maîtres du Canada. C'est une chose étonnante et bien digne de remarque que, malgré les présents considérables distribués chaque année aux Indiens du Haut- Canada par les agents Anglais de nation, malgré le respect religieux que ceux-ci ne cessent d'avoir pour leurs usages et leurs droits naturels, un Indien qui cherche l'hospitalité préfère, môme aujourd'hui, la chaumière d'un pauvre fermier français à la maison d'un riche propriétaire anglais. »
iS MOHTCALH KT LE CANADA FRANÇAIS.
plinés : enfants indociles d'Onnonlhio, n'obéissant qu'à leur heure, et toujours tentés de faire dans les. bois l'école buissonnière. Les plans de campagne en étaient souvent entiavés.
a Car, écrivait Bougainville, ces peuples indépendants et dont le secours est purement volontaire, exigent qu'on les consulte, qu'on leur fasse part de tout ; et souvent leurs opinions et leurs caprices sont une loi pour nous. >
Dans les forêts de TÂmérique, peuplées alors d'innombrables serpents, il y avait des hommes as.«i;z adroits pour jouer avec lus plus redoutables de ces reptiles : on les appelait des charmeurs. Montcalm les vit à l'œuvre et voulut commeeux captiver, enles séduisant, des natures féroces, tenir dans ses mains des volontés ondoyantes et insaisissables. Il ,y réussit et jamais < visage pâle »
"""■"" n'inspira auxPeaux-Rouges
cuEnHiin AHMt DUTDiKtHAWK. uoe plus vivc affectiou , un plus entier dévouement. Il faut l'avouer, rien ne lui coûta : Montcalm devint Indien de pied en cap. On vit, avec surprise, cet homme, le plus vif qui fut jamais, gravement occupé,
pendant des journées entières, a tirer du fond d'un calumet, sous le toit d'écorce d'une hutte indienne, d'éternelles bouffées de tabac. Autour du feu du conseil étaient assis, près du général, c ses amis rouges » dont il fait à sa mère ce portrait peu flatté : c Ce sont )) de vilains messieurs, même en sortant de leur toi- ;) lette, où ils passent leur vie. Vous ne je croiriez » pas, mais les hommes portent toujours, avec le casse-tête et le fusil, un miroir à la guerre pour se )) faire barbouiller de diverses couleurs, arranger ,^ leur plumet sur la tête, leurs pendeloques aux )> oreilles et aux narines. Une grande beauté, chez » eux, c'est de s'être fait déchiqueter de bonne heure » l'orbe des oreilles, de Tavoir allongé pour le faire » tomber sur les épaules, i
Dans cette étrange compagnie, « pour garder le sérieux qui sied à un guerrier, et surtout à un grand chef», Montcalm dut faire souvent violence à sa gaîté naturelle. Mais, chez ces hommes primitifs, l'horrible est toujours à côté du grotesque, et avant la fin de la seconde campagne, le général d'Onnonthio devait apprendre que la nature sauvage n'abdique jamais, et qu'il vient, tôt ou tard, une heure où elle ressaisit sa proie avec une main ensanglantée.
En attendant, il faisait coûte que coûte son métier de charmeur, il ne pouvait s'empêcher d'enrager un peu : € Avec mes amis les Sauvages, souvent insup- » portables, écrit-il à sa mère le 16 juin 1756, il faut )» avoir une patience d'ange : depuis que je suis ici, ce » ne sont que visites, harangues et députations de » ces messieurs: les dames des Iroquois, qui ont tou- D jours part, chez eux, au gouvernement, en ont été j aussi et m'ont fait l'honneur de m'apporter un
» collier* ; ce qui m'engage à les aller voir et à chan- » ter la guerre chez eux. »
On a Yu d'ailleurs, par la relation du siège de Chouaguen,que les Sauvages furent exacts au rendezvous que Montcalm était allé leur donner.
1. A défaut de récriture, dont ils ignoraient Tusage, les sauvages de TAmérique, pour transmettre leurs pensées, se servaient de colliers de wampum : c'était un assemblage de petites coquilles dont la position, le nombre et la couleur constituaient tout un langage symbolique. Les calumets (ou pipes) décorés de diverses manières étaient souvent employés dans le même but. On a vu plus haut que, pour réclamer un prompt secours, la peuplade des Miamis avait envoyé au gouverneur de la Virginie un collier de wampum et un calumet garni de plumes.